Autour de ce singulier trophée, serpentait une bande de parchemin sur lequel on lisait en gros caractères d'une belle et grande écriture:
EX VOTO DE MAÎTRE FRANÇOIS RABELAIS.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
I
LES DIABLES DE LA DEVINIÈRE
Le plus doux pays qui s'épanouisse sous le plus doux ciel de France, chacun sait que c'est la Touraine; et s'il est dans tout ce florissant jardin, nommé Touraine, un petit nid bien abrité où puissent couver en paix et donner tranquillement la becquée à leurs petits, tous les oiseaux de bon augure, c'est la bonne vieille petite ville de Chinon. Assise au penchant d'un coteau tout chevelu de forêts, elle se mire dans la Vienne qui vient lui câliner les pieds, et elle se trouve toujours jolie malgré la vieillesse de ses murs et les rides de ses pignons, car elle a le secret de beauté des bonnes mères, et l'amour de ses enfants ne cesse de la rajeunir.
Qui croirait que cette bienheureuse cité soit une fille de Caïn? Rien n'est plus vrai, pourtant, s'il faut en croire son vieux nom de Caïno et sa légende plus vieille encore. Suivant cette légende, Caïn, repentant et cherchant par tout le monde une terre ignorante de son crime et un ciel qu'il pût regarder sans frayeur, ne trouva qu'en notre belle Touraine la nature assez indulgente et le ciel assez apaisé. Aussi s'endormit-il, pour la première fois, d'un bon sommeil sur les bords de la Vienne, sa triste pensée se berçant aux voix mêlées de la rivière et de la forêt qui chantaient comme deux nourrices. A son réveil il crut se sentir pardonné, et voulut bâtir en ce lieu même une retraite pour y mourir. C'est ainsi que Chinon prit naissance et fut comme la benoîte abbaye où le diable se fit ermite en la personne de frère Caïn.
Or, comme toutes les villes célèbres du monde ont leurs monuments et leurs merveilles, il serait malséant de mentionner Chinon sans parler de la Cave peinte an cabaret de la Lamproie: c'était dans le bon temps le vrai temple de cette divinité sereine, vermeille et folâtre, qui se couronne de pampres, s'enlumine de lie et presse la grappe à deux mains; là aussi, et non ailleurs, se trouvait le siège de cet oracle de la dive bouteille dont les réponses n'étaient jamais douteuses, et dont les pronostics étaient toujours certains. On y descendait par cent marches, ni plus ni moins, divisées par dix, vingt, trente et quarante, selon la tétrade de Pythagore. Au-dessus de la porte, faite en ogive et toute festonnée de pampre et de lierre artistement ciselés dans la pierre et peints ensuite au naturel, se voyaient trois sphères superposées, figure pleine de mystères et de secrets horrifiques, résumant toute philosophie et symbolisant à la fois toutes choses divines et humaines. La sphère d'en bas était plus large, celle de dessus plus rebondie, celle d'en haut plus petite, mais plus vivement colorée. La sphère d'en bas communiquait avec celle du haut par l'entremise de celle du milieu. En bas était le réservoir, tout en haut la fiole précieuse où se recueillaient les esprits, et entre deux le savant alambic où s'élaborait la divine liqueur. La sphère d'en bas était un tonneau, la sphère du milieu une large et proéminente bedaine, et la sphère supérieure enfin était la tête d'un Bacchus riant à travers les pampres et les raisins, lesquels faisaient à son front un diadème plus divin que les nuages et les étoiles qui pendent en touffes et en grappes sur les noirs cheveux de Jupiter.
Sur le tonneau on lisait en lettres gothiques: Ici l'on boit; sur la bedaine se tordait une légende en bandoulière où l'on pouvait lire: Ici l'on vit; et enfin, sur le front même du Bacchus on découvrait entre les feuilles ces mots non moins lisiblement tracés: Ici l'on rit. Ainsi, par trois fois trois mots et quatre syllabes se résumait en nombres sacrés toute cette sagesse hiéroglyphique, selon laquelle le ciel n'était qu'un éternel sourire, la vie humaine un travail de digestion panthéistique, et la matière un vin en ébullition où l'esprit monte et où la lie descend, le tout resserré et contenu par les cercles planétaires sous les douves du firmament. Que de profondeur et de science dans l'enseigne d'un cabaret!