Ce n'était point aussi un cabaret ordinaire que l'auberge de la Lamproie, ainsi nommée encore en souvenir de sa première enseigne, qui datait du temps des Romains, grands amateurs de lamproies, comme le savent bien ceux qui ont lu l'histoire de Vedius Pollion. Or, l'esclave de Vedius Pollion, le même qui faillit si bien être mangé par les murènes ou lamproies, ayant été affranchi par Auguste, vint se réfugier dans les Gaules et s'établit aubergiste à Chinon. Là, pour venger les pauvres gens que les grands seigneurs romains faisaient manger aux lamproies, il jura de faire manger des lamproies aux pauvres gens; et très-bien sut-il effectuer par adresse ce que par force ouverte avait inutilement tenté Spartacus, un de ses ancêtres, voire même son grand-père, si l'on en croit la légende ferrée: les pauvres, pour peu d'argent il festoyait très-bien; s'assurant ainsi leur amitié et leur pratique; les riches payaient pour les autres et étaient de tous les plus mal servis, non sans un grand empressement moqueur et force révérences patelinoises, et bien souvent leur servait-on couleuvres pour anguilles, tandis que le menu populaire des bons vivants était toujours bien venu, bien vu et bien traité à l'auberge de la Lamproie. On assure que l'affranchi cabaretier hébergea Ovidius Naso, lorsque ce poète, bien avantagé en nez et favorisé des amours, traversa les Gaules pour s'en aller en exil, prenant, comme on dit, le chemin des écoliers; et bien eût-il voulu séjourner longtemps en Touraine. Il resta toutefois assez longtemps pour emporter ensuite les regrets du maître et surtout de la maîtresse de la maison, qui, en souvenir du pauvre exilé, donna un nez démesuré à l'enfant qu'elle mit au monde, neuf mois environ après le départ du poëte, nez qui resta dans la famille et se transmit d'aîné en aîné et de génération en génération.
Au premier cabaretier de la Lamproie succéda Bibulus l'Oriflant, qui, le premier dans les Gaules, fit reposer le Juif errant au commencement de son voyage; car il le fit tant rire par un conte de sa façon, qu'il le contraignit de s'asseoir, se déboutonnant le ventre et se tenant les côtés; et il y serait très-bien resté, n'eût été que le tonnerre gronda et que les cinq sous perpétuels manquèrent tout à coup dans la poche de l'Israélite.
A Bibulus l'Oriflant succéda Gorju le chanteur, qui fut le doyen des troubadours de France et fit le voyage de Rome, dont il eut à se repentir, car il y prit à la fois femme et enfant, celle qu'il y épousa se trouvant grosse lors de son mariage, pour avoir trop goûté les plaisanteries d'un homme de lettres, nommé Lucien, natif de Samosate et peu estimé des augures.
A Gorju le chanteur succéda Siffle-Pipe-le-Franc-Gautier qui, à l'article de la mort, fut baptisé par saint Christophe; et c'est ainsi que le domaine de la Lamproie comptait aussi et remémorait avec grande reconnaissance son premier baron chrétien. Mais, en ce qui concerne le culte de Bacchus, la Cave peinte resta toujours païenne, car jamais le bon vin n'y fut baptisé. Déduire tout au long la généalogie des grands pontifes de ce temple de la gaieté serait chose instructive certainement, utile peut-être, mais à coup sûr fastidieuse. Nous nous en départirons donc, et il nous suffira de dire qu'au moment où vont se passer les faits relatés dans cette nouvelle chronique, la Cave peinte et l'auberge de la Lamproie appartenaient par droit de succession légitime à maître Thomas Rabelais, apothicaire de Chinon et seigneur de la Devinière, homme honnête, mais bien dégénéré de la gaieté de ses aïeux, tant les moines, attentifs à son déclin d'âge, l'avaient circonvenu et presque hébété de la peur du grand diable d'enfer; si bien que le pauvre homme, après avoir consacré son fils unique à saint François, dans le couvent de Fontenay-le-Comte en bas Poitou, d'où le jeune Rabelais était parti pour la Basmette, près d'Angers, n'avait plus voulu en entendre parler, par suite de mauvais rapports qui lui en avaient été faits, et s'en allait mourant parmi les patenôtres et les tisanes, ne voulant plus voir que des moines, et pour cela même, avec quelque raison peut-être, se croyant entouré de diables.
Nous n'avons pas besoin de dire que le dévot apothicaire, renonçant depuis longtemps à la profession de cabaretier, ne logeait plus à la Lamproie; il s'était retiré, comme dans un ermitage, à sa métairie de la Devinière, près de Seuillé, dont il écoutait surtout et voulait à toute heure recevoir et consulter les moines. La Devinière était située à une bonne lieue de Chinon, entre Tisé, Cinais et Chavigny, vis-à-vis de la Roche-Clermaud; c'était une grande maison isolée au milieu des champs, enfermée dans un double mur, celui de son jardin et celui de son clos; car elle avait un petit jardin d'arbres fruitiers et un grand clos planté de vignes. Or, ce clos convenait merveilleusement aux bons religieux de Seuillé, dont les possessions s'étendaient depuis Lerné et le Coudray jusqu'aux murs de la Devinière. Il est certain que c'était un beau petit coin de terre à bénir, et qu'un aussi notable surcroît de vendange ne pouvait désobliger en rien la soif des vénérables pères.
Pendant que maître Thomas était malade à la Devinière, le cabaret de la Lamproie était tenu par son neveu, jeune homme de peu d'esprit, mais grand viveur. Deux servantes, et un grand chien, composaient tout le domestique de la Cave peinte; or, il est temps, je crois, maintenant, d'entrer en matière et de commencer notre récit.
Par une chaude journée de la belle saison, vers deux heures de l'après-midi, huit jours environ après le miracle de la Basmette, dont nous avons parlé dans la chronique précédente, un voyageur, tout couvert de poussière et assez mal en point, s'arrêta devant le seuil de la Cave peinte et en salua l'enseigne philosophique avec toute l'apparence d'un profond respect; puis il secoua son chapeau blanchi, ses gros souliers et ses larges chausses, et se mit à descendre lentement les degrés en regardant attentivement les peintures à fresque dont les parois de l'escalier étaient décorées.
C'était «ung arceau incrusté de piastre, painct en «dehors rudement d'une danse de femmes et satyres accompaignans le viel Silenus riant sur son asne», comme dit un auteur du temps. L'ouvrage n'était ni délicat ni recherché d'invention, mais la composition était naïve et l'exécution vaillante, l'artiste ne bronchant devant aucune difficulté, mais les enjambant à merveille, ou mieux les sautant à pieds joints; là, l'inexpérience du pinceau n'avait rien de timide, et pouvait souvent, à force d'audace, se faire accepter comme un caprice du talent. C'était surtout dans le luxe des arabesques et dans l'entortillement infini des chicorées, des acanthes et des fougères, que se révélait la fantaisie du peintre, toujours plus folle à mesure qu'on approchait du bas de l'escalier, comme si les émanations de cet antre prophétique avaient dessiné elles-mêmes sur la muraille toutes les hallucinations de l'ivresse, ou plutôt, comme si le peintre se fût enivré graduellement à mesure qu'il descendait, et n'avait quitté le pinceau que quand sa main n'avait plus assez été sûre pour tenir même le pied de son verre.
Le voyageur dont nous venons de parler descendait lentement en suivant et caressant des yeux les fantaisies bachiques de cette mirifique peinture. Cependant du fond de la Cave peinte montait au-devant de lui une fraîcheur pleine de voix joyeuses avec le tintement des verres, le cliquetis des assiettes et le gazouillement des cruches. L'étranger s'arrêta comme en extase, humant cette fraîcheur et ce bruit, et je ne sais combien de temps il y serait demeuré, sans le grand chien de la maison, vieux serviteur qu'on laissait vaguer dans le cabaret où il se nourrissait de bribes, véritable frère mendiant, si ce n'est qu'il avait du coeur et ne se rapprochait jamais de ceux qui l'avaient injustement rudoyé.
Ce grand chien donc quitta tout à coup un os dont il s'occupait dans un coin, et remplissant tout le caveau de ses aboiements joyeux qui couvrirent le chant des buveurs, il s'élança vers la porte, et sur le seuil rencontrant le voyageur arrêté, il se dressa tout droit devant lui les pattes posées l'une deçà, l'autre delà sur ses épaules, le souffle haletant, la queue frétillante, autant que le permettait son grand âge, et de lui lécher la figure, les mains, les pieds; et de se frotter à ses jambes, et de tournoyer autour de lui avec des grognements de plaisir et des petits cris entrecoupés, comme si la pauvre bête eût pleuré et sangloté d'aise. L'étranger, de son côté, lui rendait bien toutes ses caresses.