—Oui, mais qui ne perd pas d'esprit faute d'en avoir jamais été pleine. Le drôle n'en a pas moins séduit une petite fille que convoitait frère Macé. Le moine voudrait bien se consoler de cette déconvenue en buvant du meilleur aux dépens du cousin Jérôme, et il voudrait souffler la Devinière à celui qui lui a soufflé sa belle. Aussi s'est-il emparé de l'esprit de messire Thomas, et sous le prétexte de le garder dans sa maladie, il ne laisse pénétrer personne jusqu'à lui, attendant sans doute que le bonhomme ait rendu l'âme pour lever le masque et exhiber un bon testament bien en forme, où le cher neveu sera déshérité à cause de son inconduite. Quant à ta part, on y a mis bon ordre en te faisant prononcer tes voeux de pauvreté; mais on a peur de ton retour, car ton père a reçu une longue lettre du prieur de la Basmette, et toutes les mesures sont prises pour que tu ne parviennes pas jusqu'à lui, si tu voulais le voir et lui parler, attendu que ton éloquence et ta finesse naturelle leur sont bien connues. Et tu vois que des ordres avaient même été donnés pour te mal accueillir ici, où les premiers venus doivent cependant être bien reçus pour leur argent.
—Bien m'en a pris, en ce cas, de te rencontrer; mais comment donc as-tu sur la féroce Mathurine un ascendant aussi prodigieux? Je crois, en vérité, qu'elle baisse les yeux quand tu la regardes.
—C'est que je suis son confesseur, et de plus….
—Assez, frère Jean, mon compère; n'en dis pas tant, j'en comprendrais davantage encore. Tu lui apprends sans doute tes patenôtres?
—Oh! pour cela, je n'ai pas grand'peine; c'est une fille accommodante, et elle dit souvent amen avant que je commence l'oraison. J'en fais tout ce que je veux, je t'assure, et au fond elle n'est pas méchante.
—En ce cas, elle économise bien son fonds, et je la crois femme de ménage. Mais ne parlais-tu pas d'une petite qui avait été trompée par mon cousin Jérôme?
—Ah! oui, la petite Violette, charmante fille, en vérité, et qui méritait de meilleures amours. Il l'a abandonnée, pensant qu'il recouvrerait ainsi les bonnes grâces de son oncle; puis, le mécontentement de lui-même et la paresse l'ont pris au corps, si bien qu'il néglige maintenant à la fois et Violette qui pleure dans sa cabane auprès de la Roche-Clairmaud, où elle attend toujours qu'il vienne la prendre pour l'épouser, comme il le lui a si souvent promis, et son vieil oncle, qui agonise entre les pilules de sa propre composition et les sermons de père Macé, et l'auberge même de la Lamproie, où presque jamais maintenant on ne le rencontre. Les vieilles des environs prétendent qu'il court le garou; moi, je crois qu'il pense de l'ivrognerie ce que l'on dit ordinairement des prophètes: personne ne peut l'être chez soi; et le cousin Jérôme suppose qu'il ne se griserait pas si bien avec le vin de la Cave peinte. Plus d'une fois, en m'en retournant à Seuillé, je l'ai rencontré chancelant au bord d'une route, et je ne pense pas que ce fût de la diète ou de la fièvre. Honni soit, d'ailleurs, qui mal y pensé! la petite Violette n'a pas trop à se plaindre. On la quitte pour la bouteille: c'est la traiter assurément comme j'ai souvent traité mon bréviaire. Or, le bréviaire, comme on sait, est la femme des gens d'église.
—Et tes patenôtres, frère Jean, les laisses-tu pour la bouteille?
—Non, fais-je, en vérité, car le ventre de la bouteille est un des gros grains de mon rosaire. Vois-tu, frère François, mon maître, n'en déplaise à ta médecine, j'enfile dans une même chaîne de gaieté franche mes jours tels que Dieu me les donne, et de tous les plaisirs qu'il m'envoie, je le bénis en les comptant. Tout ce que ma main touche d'agréable à saisir, soit le goulot d'une bouteille, soit une vermeille et appétissante grappe du beau clos de la Devinière, je le prends pour sujet de mon oraison, et j'en remercie dévotement le ciel. C'est ainsi que j'égrène la vie, prenant volontiers pour chapelet cette couronne de raisins qui dessine la tonsure du vieux Silène. N'est-ce pas une bonne chose que de bénir Dieu à propos de tout? et le bon moyen de faire que les choses de ce monde n'empêchent en rien notre sanctification, n'est-ce pas de les sanctifier elles-mêmes? Je te dis en vérité, maître François, mon bel ami, que je ne chante pas une chanson que la reconnaissance de mon âme pour la divine Providence qui nous donne le piot n'en fasse en intention un vrai cantique, un verre de bon vin me fait presque pleurer de joie; il me semble que je goûte la bonté même du bon Dieu, et que son amour me réchauffe le coeur. Alors, je suis indulgent pour toute la terre; le diable serait assis auprès de moi que j'étendrais un coin de mon froc pour m'empêcher de voir sa queue. La grosse Mathurine elle-même me paraît alors aimable et belle comme la plus jeune des sirènes! Çà, combien de patenôtres avons-nous déjà défilées? deux, trois, quatre; débouchons celle-ci, et il ne nous en faudra plus qu'une autre; mes patenôtres sont à l'usage de Rome et doivent avoir six gros grains. Ce sont des ventres de bouteilles; les menus suffrages sont des petits verres. Continuons et ne négligeons rien.
—C'est très-bien, dit maître François, j'estime assez tes patenôtres, mais je vois qu'il faut que je parte pour la Devinière, et que j'essaye de délivrer mon pauvre père de tous ces tirelopins qui l'obsèdent. Comment ferai-je pour parvenir jusqu'à lui? Je compte sur toi, frère Jean, tu me serviras d'introducteur là-bas comme céans: clericus clericum… tu sais le proverbe. Or, ce n'est pas du bien que je me soucie. Je ne m'arrête pas ici, je veux aller à Montpellier où je trouverai plus d'argent qu'il ne m'en faudra; mais, en vérité, je ne saurais laisser mourir mon père entre les mains de ces gens-là.