—Je le conçois, dit frère Jean, et je t'aiderai de tout mon pouvoir; attends que je dise deux mots à l'oreille de Mathurine…. Bien, la voilà toute à ton service. Tout est convenu; personne ne te connaît ici. Tu es un savant de mes amis, venu de très-loin pour me voir; tu reprendras pour ce soir ton ancienne chambre, au-dessus du jeu de boules, je t'y ferai tenir tout ce dont tu as besoin, et dès demain je viendrai te chercher pour aller à la Devinière. C'est entendu, n'est-ce pas? Eh bien! plus rien dans les bouteilles? Eh! Mathurine! Mathurine! va nous remplir la dame-jeanne, mes patenôtres sont finies pour aujourd'hui; passons au dernier oremus!
III
LE SEIGNEUR DE LA DEVINIÈRE
Le pont de Chinon réunit à la ville le bourg de Parillé; à un quart de lieue de là, toujours sur la rive gauche de la Vienne, on trouve, en passant par Vaubreton, le chemin de la Roche-Clairmaud. Des hauteurs de la Roche-Clairmaud, on découvre le plus beau paysage qui se puisse voir; c'est là que les plus riches campagnes de France étendent leurs magnifiques tapis verts sur un terrain délicieusement accidenté et tout brodé de bouquets de bois au milieu desquels s'épanouissent des bourgs et des villages. Là, les aiguilles des clochers semblent percer la mousse des roches et pousser comme des pariétaires; plus loin, de petites maisons blanches s'éparpillent au penchant d'un coteau et se rangent aux bords de la rivière comme des brebis qui descendent à l'abreuvoir. Des cours d'eau serpentent de tous côtés, et les rivières qui baignent ces contrées heureuses semblent vouloir y dépenser toutes leurs eaux, comme si elles espéraient y mourir, et, de fait, nulle part elles ne réfléchiraient le sourire d'un ciel plus doux, et les séductions d'un climat tiède et caressant ne les endormiraient nulle part sous des rives plus enchantées. D'un côté, c'est la Vienne qui va se réunir à la Loire entre Claye et Mont-Soreau, non loin de l'île bienheureuse où devait s'élever l'abbaye de Thélème; plus loin, sur la droite et en arrière, coule tranquillement la Vède, dont le gué fut sondé, dit-on, par les soldats de Picrochole. Au pied même de la Roche-Clairmaud passe la petite rivière de Fresnay, qui se jette dans la Vienne, au-dessous de Potillé et de Cinais, et qui se forme d'une multitude de petits ruisseaux. La campagne, de ce côté, est véritablement merveilleuse: c'est un jardin du pays des fées. Aussi loin que le regard peut se porter, on ne voit que luxe de la nature et délices des yeux; là aussi les clochers se multiplient et les villages se rapprochent en signe de concorde de la terre et du ciel. C'est au milieu de ce paradis terrestre qu'on aperçoit tout d'abord, de la Roche-Clairmaud, les bâtiments gothiques et les tours aiguës de l'abbaye de Seuillé, tout entourée de vignobles et de champs, plantés de pommiers et de poiriers, qui s'étendent, comme nous l'avons dit, jusqu'au clos de la Devinière.
C'est à la Devinière que nous allons.
Après avoir traversé le gué du Fresnay, on continue de suivre à rebours le chemin de la Roche-Clairmaud, et à l'endroit où il se croise avec le chemin de Seuillé, on voit apparaître, au-dessus d'une muraille assez haute, le pignon le plus élevé du grand bâtiment de la métairie. Ce bâtiment ressemble assez à une église de campagne, car le premier étage est comme à cheval sur un rez-de-chaussée beaucoup plus vaste; une petite maisonnette, adossée au front même de cette singulière construction, semble servir de péristyle au grand portail, qui n'existe cependant pas. Une autre maisonnette, un peu plus grande et entièrement séparée du corps de logis principal, sert de retraite au métayer; le premier étage de la grande maison est habité par le seigneur de la Devinière.
Le lendemain de la rencontre de frère Jean et de maître François, le vieux Thomas Rabelais était assis dans un immense fauteuil, près du feu, malgré la belle saison et la grande chaleur, car il avait toujours besoin de tenir chaudes ses potions et ses tisanes. Il était donc enveloppé dans une grande robe de laine à grandes fleurs rouges et jaunes, un bonnet de nuit enfoncé jusque sur ses yeux, et les lunettes attachées au bonnet; un de ses pieds, tout emmaillotté de linges, était étendu sur un tabouret, car il avait des accès de goutte; il appuyait ses deux mains et son menton sur une canne à bec de corbin qui semblait parodier son nez; une petite toux sèche le secouait par intervalles; il regardait les tisons d'un air mécontent, et semblait quereller tous bas les coussins dont son dos et ses coudes étaient, selon lui, mal rembourrés. Près de lui, sur un siège de bois sculpté et garni d'un ancien velours vert à clous dorés et à bordure noire, se prélassait le frère Macé-Pelosse, le pourvoyeur du couvent de Seuillé.
Frère Macé était un petit moine sec et brun, aux yeux sournois, à la peau luisante et bise; ses grosses et flasques paupières embéguinaient de leur mieux ses regards perçants et rancuniers: il plissait habituellement ses lèvres, comme pour rapetisser la fente démesurée de sa bouche et protéger l'incognito d'un râtelier dégarni et déchaussé; car bien rarement les cafards sont-ils porteurs de belles dents, à cause des exhalaisons fortes de leur vie intérieure, qui consiste assez souvent en un mauvais estomac et en un foie engorgé et malade. Frère Macé avait, de plus, la tenue modeste et les mains jointes dans les manches de sa cuculle d'un beau drap fin et mal brossé; un chapelet de Jérusalem était passé dans son étroite ceinture de cuir, et faisait tinter, au moindre mouvement qu'il faisait, toute une grappe de têtes de mort, de reliquaires et de médailles miraculeuses. Il tenait ouvert sur ses genoux un gros et gras bouquin relié en parchemin jaune, c'était la fleur des exemples; il venait de faire au vieux Thomas sa petite lecture du matin, et il en était au commentaire.
—Considérez bien, disait-il, d'après les divers exemples que je vous ai lus, combien les saints ont toujours abhorré la chair et le sang, et les chaînes de la parenté et les tendresses de la famille. Ici, c'est un saint Siméon Stylite qui, après dix-huit ans d'absence, refuse de descendre de sa colonne pour recevoir les adieux d'une mère qui se meurt; là, c'est un saint Alexis qui, le jour même de son mariage, quitte sa femme et ses parents, pour s'en aller mendiant et courant le monde. Plus loin, c'est un pieux solitaire qui, pour obéir à son supérieur, jette son propre enfant dans un puits; Dieu est jaloux de nos affections, et maltraiter ceux qu'il nous soupçonnerait volontiers d'aimer, c'est lui donner des preuves d'amour! Heureux le saint enfant qui compte pour rien les larmes de sa mère, et qui marcherait sur les cheveux blancs de son père, plutôt que de s'arrêter une seule minute sur le chemin glissant de la perfection! La religion est une doctrine de mort qui tue et sacrifie tout sans pitié.
Dieu n'a pas épargné son propre fils; il l'a abandonné au supplice quoique innocent, et nous aurions pitié de nos enfants coupables! Eh! que nous importent les fruits impurs de la chair et du sang! Nos enfants, ce sont nos bonnes oeuvres, nos mortifications, nos aumônes à l'Église et nos incessantes prières. Quant à ceux dont la naissance doit nous faire rougir en nous rappelant des instants de concupiscence satisfaite, nous devons leur laisser de bons exemples à suivre: voilà tout l'héritage d'un chrétien. Mais pour cet argent mal acquis, pour cette richesse d'iniquité, prenons garde qu'elle ne crie contre nous après notre mort en perpétuant nos désordres; sanctifions cet argent afin qu'il ne périsse pas avec nous; suspendons aux colonnes du temple de Dieu les dépouilles de Bélial; mourons pauvres pour expier le crime d'avoir vécu riches, et laissons à nos enfants et à nos hoirs la pauvreté chrétienne comme le plus grand de tous les trésors.