Frère Macé s'arrêta un peu pour souffler au bout de cette lourde période, et, roulant les yeux de côté, il épiait sur les traits du père Thomas l'effet de sa pieuse harangue.
Le vieux Thomas avait l'air toujours plus impatient et plus ennuyé.
—Pardieu! dit-il enfin d'un ton qui fit tressaillir le moine, si la pauvreté est un si excellent bien, pourquoi ne la laisserais-je pas aux bons religieux de Seuillé plutôt qu'à mon pendard de neveu? et si l'argent est une chose si pernicieuse, pourquoi donc les moines sont-ils en général si empressés pour en avoir?
—Saint Benoît! que dites-vous, reprit frère Macé en se signant deux fois, les moines et les religieux ne sont-ils pas toujours pauvres au milieu même des richesses, puisqu'ils ne possèdent rien en propre, pas même le vêtement qui les couvre! C'est à la communauté que vous laisserez votre héritage: aucun de nous en son particulier n'en aura rien, mais tous s'en trouveront mieux et prieront Dieu pour vous. Donner à la communauté, c'est donner à Dieu; car c'est à Dieu seul qu'appartient réellement ce qui est à tous.
—Peut-être bien, frère Macé, peut-être bien! je ne soutiens pas le contraire. Et vous savez, de reste, que je prétends donner à la sainte abbaye de Seuillé cette métairie de la Devinière. Je l'ai promis, et je ne m'en dédis pas; mais j'ai l'entendement tout troublé de doutes et de scrupules. Vous savez que la pauvreté, qui est la bonne nourrice de la vertu des saints, est une mauvaise conseillère pour les âmes faibles. Ainsi me voilà en perplexité touchant mon neveu; car je ne vous parle pas de mon fils, qu'il faudrait peut-être cependant assister dans l'extrémité où il doit se trouver. Mais parlons de mon neveu; il est faible d'esprit et paresseux de son naturel; si je le laisse dans la misère, il se fera peut-être bateleur ou larron, à la honte de sa famille. Vous me dites que Dieu a frappé son fils bien-aimé: sans doute, mais c'était pour lui ouvrir ensuite le royaume de sa gloire et le constituer héritier de sa toute-puissance; de plus, s'il a voulu soumettre sa propre divinité à la mort, c'était pour nous, qui sommes ses enfants: il a donc bien aimé les siens, et nous donne son exemple à suivre. Je ne sais comment le grand saint Siméon Stylite arrangeait sa sainteté avec le commandement de Dieu qui nous dit d'honorer père et mère. Saint Alexis savait sans doute que répondre à cette parole de notre Seigneur: Celui qui se sépare de sa femme, la voue lui-même à l'adultère. Et une lumière surnaturelle lui avait sans doute garanti la vertu de sa nouvelle épouse. Quant à ce solitaire qui jetait son fils dans un puits, je le félicite de n'avoir pas eu à se garder dans ce temps-là d'un bon lieutenant criminel; mais de notre temps pareille obéissance serait appelée par les juges de la Tournelle ou du Châtelet de Paris, complicité d'assassinat. Ce sont toutes ces réflexions qui me tourmentent depuis hier soir, et qui font que je ne comprends plus rien à vos histoires et à vos sermons.
Vous aurez commis quelque péché d'orgueil contre Dieu, dit sèchement le frère Macé; c'est pourquoi votre âme est malade. Faites un bon examen de conscience et renoncez à votre propre jugement. Accusez-vous d'avoir raisonné comme un hérétique, et frappez-vous humblement la poitrine en disant trois fois: C'est ma faute.
En ce moment on frappait assez fort à la porte de la chambre.
—Entrez, dit maître Thomas en toussant.
—Non, cria frère Macé, n'entrez pas, attendez; qui êtes-vous et pourquoi frappez-vous si fort à la porte d'un malade?
Frère Macé s'était levé, et courait vers la porte qui s'ouvrit avant qu'il eût le temps de la retenir…. Mais il se rassura en voyant apparaître la face vermeille de frère Jean.