—Ah! dit-il en allant se rasseoir avec un geste de mépris, c'est ce lourdaud de frère Buinard.

On sait que les bigots pardonnent bien plus volontiers à leurs confrères la goinfrerie que l'intelligence. Or, frère Jean qui avait des vices et de l'esprit, ne laissait paraître que ses vices en présence des autres moines, aussi n'était-il pas regardé par eux comme un homme dangereux; il se moquait bien un peu quelquefois des pratiques de la religion, mais comme il avait soin de ménager les gens d'église et qu'il se montrait fort zélé pour la richesse du couvent et le bon entretien de la vigne, on l'aimait mieux ainsi que s'il eût été vertueux et raisonneur. D'ailleurs, il se confessait régulièrement, et s'il ne disait pas fidèlement ses heures, il passait du moins pour les dire. Il évitait d'ailleurs les esclandres, ne se brouillait jamais avec les pères ni avec les maris, ménageait la chèvre et le chou, et n'avait jamais eu d'enfants; c'était donc un excellent moine dans l'opinion même de frère Macé.

Jean Buinard entra tout essoufflé, s'assit lourdement, renifla bruyamment et s'essuya le front à deux ou trois reprises. Je viens… ouf, je viens… ah! quelle chaleur! je boirais bien un coup, mais pouah! je ne vois ici que des tisanes! je viens de la part… mon front ruisselle….

—Voulez-vous un verre d'eau fraîche, dit frère Macé?

—Non, merci, je n'ai que faire de gagner une pleurésie. Je viens de la part du père prieur qui a besoin de parler tout de suite à frère Macé, et qui m'envoie le remplacer pendant quelques heures, c'est pour une affaire importante à ce qu'il m'a dit. Ah! ouf!… je voudrais bien un verre ou deux de bonne purée septembrale.

—Je vais vous faire donner cela, dit le vieux Thomas, mettez-vous à la fenêtre et appelez le métayer.

—Du tout! du tout! dit frère Macé, frère Jean n'a pas besoin de boire; qu'il dise tierce, cela le rafraîchira. Tenez, voulez-vous mon bréviaire?

—Grand merci, dit frère Jean, je puis me servir du diurnal de messire
Thomas, il est en latin et en français.

—En français, dit frère Macé en soupirant. Voyez les progrès de l'hérésie! Bientôt, chez les gens qui se croient les meilleurs catholiques, on trouvera la Bible en français, et ce sera bien alors la confusion des langues de Babel et le règne de la bête annoncé dans l'Apocalypse.

—Pardieu! dit tout bas frère Jean, quand le roi sera une bête il te prendra pour son premier ministre.