La cabane de l'orpheline était toute pauvrette et délabrée en dehors, proprette et bien entretenue au dedans, autant que le permettait l'indigence de la jeune fille. Mais pourquoi l'appeler jeune fille encore? La pauvre belle ne l'est déjà plus, et son visage n'a changé que pour s'attrister et pâlir. Seule et sans protecteur presque au sortir de l'adolescence, elle avait d'abord langui de la soif d'amour; car c'était un brave petit coeur, plus délicat et plus aimant qu'on ne s'attend d'ordinaire à les rencontrer au village, sans expérience aucune, et jugeant de tout d'après elle-même; elle avait bien vite aidé à la tromper le premier qui s'en était donné le passe-temps. Mais pour ne trouver qu'un passe-temps à tromper une aussi bonne et généreuse enfant, il fallait être une brute ou un méchant-; Jérôme n'était précisément ni l'un ni l'autre: c'était un paresseux et un ivrogne.
Qui se ressemble s'assemble, dit un proverbe trivial. Cependant, en dépit de la sagesse des nations, la sympathie quelquefois, et l'amour très-souvent, rapprochent des naturels opposés comme étaient ceux de Violette Deschamps et du cabaretier de la Lamproie.
Elle s'était prise à lui d'ailleurs par les liens de la reconnaissance; le seigneur de la Devinière avait payé les dettes de Deschamps, pour empêcher que sa maisonnette ne fût vendue à sa mort. Jérôme avait été le messager de son oncle, et s'était fait l'entremetteur dans cette affaire de bienfaisance, par bonté de coeur d'abord, puis après par intérêt de convoitise. Il était toujours joyeux et grand parleur; la jeune fille était triste et timide. Faute de mieux, elle s'habitua à lui et crut l'aimer, parce qu'elle le parait de tout ce qu'elle imaginait elle-même de plus agréable. Elle s'était enfin donnée à lui les yeux fermés et souriante à sa chimère, comme ces jeunes veuves qui croient en rêve tenir l'époux qu'elles regrettent, et se réveillent en embrassant leur traversin.
A l'époque où se passent les faits de ce récit, Violette Deschamps s'était déjà réveillée, mais son mauvais rêve d'amour lui avait malheureusement laissé autre chose encore que le désenchantement et le veuvage: les preuves de sa faiblesse avaient paru sous la forme d'un bel enfant. Le seigneur de la Devinière lui avait impitoyablement retiré sa protection, à l'instigation du méchant frère Macé, qui d'abord avait essayé lui-même de protéger l'orpheline, et avait été mis par elle à la porte de sa cabane à la suite d'une conversation un peu vive qu'ils avaient eue on ne sait trop sur quel sujet. Jérôme avait peu à peu cessé de venir voir Violette dès qu'il l'avait vue compromise, et s'était contenté de lui envoyer des secours, qu'elle refusa avec fierté, disant qu'elle saurait vivre de sa quenouille et mourir de faim plutôt que de rien accepter de celui qu'elle n'estimait plus. Ainsi, autant la fortune la rabaissait, autant son âme se tenait-elle élevée et fière, et comme dans ce temps-là les moeurs de l'âge d'or semblaient encore s'être attardées et comme oubliées dans les campagnes de la Touraine, ce n'était pas sur la pauvre fille qu'on faisait généralement retomber le blâme; et la punir encore d'avoir été si malheureuse aurait semblé aux bonnes gens de la Roche-Clairmaud quelque chose de trop cruel.
Maître François, revêtu d'une ample robe noire, la tête enfoncée dans une profonde calotte à la Louis XI, et la moitié des traits cachés par une barbe blanche postiche, avait d'abord fait grand'peur à la pauvre abandonnée; mais il lui avait parlé si doucement à travers la cloison en lui disant qu'il était un médecin et un vieillard; ses paroles étaient à la fois si bienveillantes et si bien dites, que Violette entr'ouvrit doucement la porte.
—Vous êtes médecin? dit-elle, entrez si c'est la Providence qui vous envoie: car aujourd'hui je ne me sens pas bien, et maintenant j'ai peur de mourir; ma vie n'appartient plus à moi seule.
Maître François entra gravement et s'assit près de la jeune femme; il la regarda attentivement, lui prit le bras, puis promena son regard autour de la pauvre chambrette; il sourit alors avec amertume, et reportant son regard sur Violette, il surprit deux larmes prêtes à s'échapper de ses grands yeux noirs.
—Est-ce que vous l'aimez encore? lui demanda-t-il à voix basse et de son accent le plus doux.
A cette question, Violette tressaillit.
—Qui donc? demanda-t-elle d'une voix tremblante.