—Celui qui vous a rendue mère.

—Laissons en paix les morts, dit la femme en baissant les yeux.

Le médecin à la barbe blanche parut étonné à son tour, maître François était surpris en effet de rencontrer dans une si modeste condition cette dignité de visage et de caractère. Il admirait cette fleur rare et précieuse perdue dans les champs et blessée par le pied d'un rustre. La réponse de Violette parut le faire un moment réfléchir, puis, essayant de sourire:

—Les morts ne reviennent pas, dit-il, et les infidèles peuvent revenir quelquefois.

—Qu'est-ce que c'est que d'être infidèle? dit la jeune mère, on aime ou l'on n'aime pas; et quand on aime, c'est pour la vie. J'ai fait une chute comme en peuvent faire ceux qui marchent en dormant, voilà tout. Je ne reproche rien à personne, car c'est moi qui me suis blessée… Parlons d'autre chose, monsieur le docteur: je suis mère et je voudrais nourrir mon enfant; mais je crains que la langueur qui me consume ne tarisse bientôt mon lait. Que faut-il faire? que m'ordonnez-vous?

—Hélas! dit le docteur en hochant la tête, si j'avais le pouvoir de vous procurer l'objet de l'ordonnance, je vous ordonnerais d'être heureuse.

—Heureuse, ne le suis-je pas? s'écria Violette Deschamps, dont les yeux noirs se ranimèrent. Et courant vers les rideaux de serge qui cachaient son lit, elle les tira avec vivacité et découvrit un petit enfant qui dormait enveloppé de pauvres langes; vous voyez bien, docteur, continua-t-elle, que le bon Dieu m'a visitée et que Noël a passé dans ma cabane! Et ce disant, elle prenait doucement et avec soin le poupon tout endormi, et le soulevant sur ses bras, elle restait tout occupée à le regarder, et ne semblait plus se souvenir que maître François était là, tant elle était énamourée de son cher petit nourrisson.

Maître François se leva et la salua profondément en souriant et en disant:

—Je vous salue, vous, qui êtes bénie entre les femmes; le Seigneur est avec vous, et le fruit de votre sein est béni.

—Vous avez raison, lui dit simplement Violette; le bon Dieu est dans le coeur des femmes lorsqu'elles regardent leur premier enfant. J'aurais bien voulu rester vierge toujours comme Marie; mais, que Notre-Dame me le pardonne, je me trouve encore plus heureuse d'être mère quand je regarde mon pauvre cher petit Jésus.