—Ainsi, vous pardonnez à Jérôme?

—Qu'est-ce que c'est que Jérôme? Je ne connais pas cet homme-là?

—Comment donc se nomme alors le père de cet enfant?

—Dans le ciel, il s'appelle Dieu, dit la jeune mère, qui en ce moment était sublime, et dans mon coeur, il s'appelle amour. J'ai conçu cet enfant parce que j'ai aimé, et je me suis trompée d'abord; mais désormais je ne me tromperai plus, car celui-ci je le connais, et il s'est formé auprès de mon coeur. C'était lui que j'aimais et que je cherchais: je l'ai trouvé et ne m'en séparerai plus.

Et Violette attachait avidement ses lèvres au front de son fils. En ce moment, les couleurs de la santé avaient reparu sur son visage; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire; elle était belle comme une jeune mariée qui reçoit le premier sourire de son époux, lorsque leurs yeux se rencontrent pour la première fois à leur réveil du lendemain; mais tout à coup Violette pâlit et fut obligée de s'asseoir; à peine lui restait-il assez de force pour présenter le sein à son enfant qui s'éveillait, et qui ouvrit sa petite bouche vermeille à la manière des oisillons lorsqu'ils attendent la becquée.

—Pauvre mère! disait tout bas le frère médecin, comme elle est loin de cet animal de Jérôme! Mais le sentiment chez elle est trop exalté; elle mourra d'amour maternel; son enfant lui sucera l'âme. Comment le cabaretier de la Lamproie l'eût-il comprise? elle ne se connaît pas elle-même, et je l'observe comme un phénomène de l'ordre moral. Telles ne sont pas en vérité les femmes ordinaires, et c'est un bonheur pour les ménages, car les hommes seraient à refondre, et pas une épouse peut-être ne daignerait détourner les yeux de dessus son premier enfant pour reconnaître son mari. Le monde ressemblerait à la république des abeilles; les femmes gouverneraient tout, et les pauvres frelons de maris seraient chassés à coups d'aiguilles et de fuseaux. Le sceptre alors ne dégénérerait jamais en quenouille; mais la quenouille s'érigerait en sceptre. Pauvre Violette Deschamps, tu n'es pas de ce monde-ci; et quand ton fils n'aura plus besoin de toi, ta vie se perdra dans la sienne! Je ne veux pas te croire sage; car je ne rirais plus, et voilà déjà que je pleure. Je te prends pour un paradoxe: je le vois et je n'y crois pas.

Après ces réflexions du penseur, le médecin conseilla doucement à Violette de se calmer, et d'éviter autant qu'elle pourrait les divagations de la pensée et les émotions trop vives de l'amour.

—Dormez, lui dit-il en lui passant la main devant les yeux; dormez, apaisez-vous, soyez calme, rafraîchissez votre sang, pour que le lait du cher petit soit doux et pur. Nous songerons à votre enfant et à vous; vivez pour lui, et laissez reposer votre âme, nous allons travailler pour vous.

En ce moment, frère Jean vint frapper à la porte de la maisonnette.

—Je suis à vous, dit maître François.