—Puisse le bon Dieu, notre Seigneur, ne point vous pardonner vos péchés à une si dure condition, dit en saluant Hypothadée.

—Monsieur notre maître, reprit le bonhomme Rabelais, je vous ai fait mander pour que vous me tiriez de toute perplexité d'esprit; afin que la nature opère sans obstacle pour ma guérison, selon le bon vouloir de notre docteur Rondibilis. Et d'abord, dites-moi si vous ne pensez pas que du bien amassé pendant toute la vie d'un homme lui soit une lourde charge à sa mort?

—La mort nous décharge de tout, excepté de nos mauvaises actions et de nos mérites.

—Hélas! mon père, c'est précisément cela qui m'effraye. Quand je mourrai, j'aurai été riche, et notre Seigneur a crié: Malheur aux riches! C'est pourquoi je pensais à me dépouiller de tout avant de mourir, afin de sauver ma pauvre âme par la vertu de pauvreté.

—Lisez saint Paul, il vous dira que la pauvreté volontaire n'est rien sans la charité qui la vivifie.

—C'est bien pour cela que j'ai résolu de faire la charité de tous mes biens aux pauvres moines de Seuillé.

—Voilà une charité qui me semble peu charitable.

—Pourquoi donc?

—Vous voulez vous sauver par la pauvreté en risquant de perdre les bons moines par la richesse.

—Mais, que voulez-vous que je fasse! Je ne veux plus entendre parler de mon vaurien de fils, et j'ai un neveu qui est un mauvais drôle; l'enrichir serait mettre l'argent du bon Dieu dans l'escarcelle du diable.