—Merci, dit-il à maître Hypothadée en lui serrant la main; je comprends ce que vous voulez dire; vous êtes véritablement un homme de Dieu, et vous m'avez mis aujourd'hui en grande paix avec moi-même. Vous m'avez rendu un fils à la place du mien qui s'est perdu; je vous en remercie, et je me sens joyeux comme le père de famille de la parabole. Je me crois rajeuni de dix ans, et le docteur Rondibilis avait raison lorsqu'il parlait de me rajeunir. Mais pourquoi donc ne vient-il pas? On dit qu'il soigne mon neveu qui est mourant. Envoyez quelqu'un à Chinon dire à mon neveu qu'il meure en paix et que je lui pardonne; mais sur toute chose qu'on me ramène ici le docteur Rondibilis Alcofribas.
—Je dois vous dire la vérité, reprit humblement Hypothadée: ce n'est pas auprès de votre neveu qu'est occupé en ce moment mon savant ami le médecin Alcofribas: il soigne dans un galetas de Chinon un pauvre voyageur arrivé dernièrement de l'Anjou dans le plus piteux équipage; c'est un pauvre orphelin de la religion qui l'a méconnu, et de la maison paternelle qui le repousse; c'est un enfant prodigue qui demande à quelle condition il pourrait espérer le pardon de son père.
A ce discours, le front du vieillard s'était rembruni:
—Qu'il me prouve son repentir par une conduite meilleure, dit-il, et je le recevrai peut-être; qu'il étudie et qu'il devienne un médecin comme Rondibilis, ou un théologien et un sage comme Hypothadée, et je le recevrai à bras ouverts!
—Qu'à cela ne tienne, dit maître François.
Aussitôt, jetant bas sa coiffure de sorboniste et sa robe de dessus il tire de sa poche une barbe blanche et des besicles, voilà le docteur Rondibilis, dit-il; vous venez de voir Hypothadée, et maintenant, ajouta-t-il en ôtant le reste de son accoutrement et sa barbe postiche, voici le pauvre François Rabelais, qui se jette aux pieds de son père, dont il n'a pas mérité le courroux.
Que fit alors maître Thomas? justement ce qu'avait fait bien avant lui le père de l'enfant prodigue. Il pleura de joie, ouvrit ses bras, et embrassa tendrement son fils. Tous les assistants étaient émus de cette scène comme il convenait de l'être; frère Jean pleurait en riant et se versait un grand verre de vin, lorsqu'un nouveau personnage qu'on n'attendait pas se précipita dans la chambre; et resta tout ébahi et comme pétrifié devant ce groupe de reconnaissance mutuelle, de paternelle joie et de réjouissance filiale.
IX
LA DOT DE LA DIVE BOUTEILLE
Le bruit de l'invasion des diables dans le clos de la Devinière s'était déjà répandu au loin à la ronde, et le neveu de maître Thomas en avait été instruit un des premiers. Il n'ignorait pas non plus la présence de Violette Deschamps et de son fils près du malade, car il ne s'éloignait guère ce jour-là de la demeure de son oncle, attiré qu'il était par je ne sais quelle odeur de testament qui le mettait en appétit. Il profita donc du moment où le métayer Gros-Guillaume, encore tout bouleversé de ce qui venait d'avoir lieu, se départait malgré lui de ses habitudes de sauvagerie et laissait entrer dans le clos la foule des voisins accourus au bruit du combat; il en profita, dis-je, pour se glisser entre les curieux et arriver inaperçu jusqu'à la chambre de son oncle, où il entra précisément comme le père et le fils s'embrassaient.