D’ailleurs, si le président du Paraguay n’avait pas compté sur l’énergie des habitans, ce n’est pas sans folie qu’il eût osé braver le Brésil. En admettant avec la statistique officielle que la population totale du pays s’élève à près d’un million et demi d’habitans, quelle force de cohésion n’a-t-il pas fallu à cette petite nation pour qu’elle ait pu résister si heureusement aux armées impériales du Brésil et à leurs alliés de Buenos-Ayres et de Montevideo! Non-seulement une grande partie des hommes valides ont dû prendre les armes, mais, le Paraguay étant complétement bloqué et n’ayant aucune communication possible avec l’extérieur, ce sont aussi des habitans du pays qui ont dû construire les batteries flottantes et les bateaux à vapeur, réparer les vaisseaux endommagés, fondre les canons, fabriquer les armes, les munitions de guerre et les uniformes; enfin, quelque sobres que l’on suppose les descendans des anciens Guaranis, il leur faut cependant manger, et par conséquent ceux qui ne sont pas enrôlés ou bien employés directement aux travaux militaires doivent s’occuper de la culture et du transport des produits. Tandis que le Brésil disposait naguère par ses emprunts des capitaux de l’Europe et de toutes les ressources que lui donne le commerce, le Paraguay doit trouver chez lui tous ses moyens de défense. Si la population de ce petit pays n’était vraiment que de 4 à 500,000 âmes, ainsi que le pensent M. Martin de Moussy et d’autres voyageurs, on ne saurait alors trop admirer le patriotisme qui a pu réaliser de pareils prodiges. Ce n’est point en obéissant servilement à un despote qu’un peuple pourrait défendre son indépendance nationale contre un empire vingt fois plus populeux et disposant en outre des forces de deux alliés: pour triompher dans un pareil danger, il faut que chacun compte sur soi-même, sur son courage, son indomptable ténacité, son esprit de sacrifice. Lorsque le corps brésilien du baron de Porto-Alegre fit mine d’envahir le territoire paraguayen par le bourg d’Itapua au sud-est de la république, les habitans de tout le territoire compris entre le Parana et le Rio-Tebicuari ont mis eux-mêmes le feu à leurs demeures et se sont éloignés en masse avec leurs bestiaux, afin que l’ennemi eût à traverser un désert, s’il tentait de marcher par ce chemin sur l’Assomption. De même en 1854, lorsque l’amiral brésilien Ferreira de Oliveira vint menacer l’indépendance du pays, que les canons d’Humayta, alors simple fortin, ne défendaient que faiblement, les habitans s’empressèrent de dévaster leurs campagnes de la rive gauche du fleuve, entre Tres-Bocas et la capitale.
Un peuple, si petit qu’il soit, est bien fort pour la résistance, surtout quand il est, comme celui du Paraguay, environné de solitudes et protégé par une ceinture de rivières et de marais. Quoique la guerre ait souvent des hasards imprévus, il est donc probable que la nationalité guaranie saura se maintenir intacte dans ce grand péril, et que les alliés devront conclure la paix avant d’avoir mis le siège devant l’Assomption, ou peut-être même après avoir été refoulés jusque sur le territoire brésilien du Rio-Grande. Ce qui doit surtout encourager les soldats de Lopez dans une lutte désespérée, ce sont les clauses, naguère secrètes, du traité d’alliance qui ont été révélées par l’un des signataires et communiquées officiellement aux chambres anglaises. Les Paraguayens savent qu’en vertu de ces clauses ils sont destinés à perdre les deux tiers de leur territoire, à recevoir des mains du général Mitre et du plénipotentiaire brésilien un gouvernement tout fait, à subir enfin les ignominies et les horreurs du pillage. Qui leur dit qu’eux-mêmes ne seront pas compris dans les articles du butin, comme l’ont été un grand nombre de leurs frères faits prisonniers à l’Uruguayana, et forcés de servir soit comme esclaves dans les plantations, soit comme soldats dans l’armée du Brésil?
L’épuisement des alliés est évident. La Bande-Orientale n’envoie plus de soldats, les provinces intérieures de la république argentine se refusent à prendre la moindre part à la guerre, la ville de Buenos-Ayres, qui a perdu des milliers de ses enfans, demande la paix à grands cris et s’indigne qu’on laisse ses campagnes exposées aux incursions des Indiens tandis que la garde civile va guerroyer contre un peuple frère[3], enfin le Brésil lui-même en vient à douter du succès final en voyant que les hommes et l’argent commencent à lui manquer. Le recrutement de prétendus volontaires, qu’on amène parfois au camp en jaquettes de force, ne suffit plus à remplir les cadres d’une armée qui devrait être d’au moins 50,000 hommes, les mulâtres libres qu’on veut enrôler résistent en beaucoup d’endroits avec succès, et l’on parle déjà d’une ressource désespérée, l’armement des esclaves. Le crédit financier de l’empire est singulièrement ébranlé par toutes les crises politiques et commerciales qu’il a subies. En 1864, avant que la guerre n’eût éclaté, le gouvernement brésilien devait soit aux prêteurs étrangers, soit à ses nationaux, plus de 625 millions de francs, et, dès que la lutte eut commencé, cette dette, déjà si lourde pour un état faiblement peuplé, s’est augmentée avec une rapidité effrayante. Les capitalistes anglais, dont il fallut implorer l’aide au commencement de l’année 1865, n’ont voulu prêter que la somme de 91 millions de francs pour une reconnaissance de 125 millions. Si le cabinet de Saint-Christophe se hasardait maintenant à un nouvel appel aux capitaux de l’Europe, on lui poserait des conditions bien autrement dures, car depuis l’entrée des Brésiliens dans Montevideo c’est par centaines de millions qu’il faut évaluer le déficit causé par l’achat des navires cuirassés et des canons, l’entretien d’une grande armée, les subventions de guerre accordées aux alliés faméliques de la Plata et les malversations des fournisseurs et des intermédiaires de toute sorte. Déjà la banque du Brésil, dont le papier se dépréciait de jour en jour par suite de trop fortes émissions et de la grande quantité de mauvaises valeurs qui emplissaient son portefeuille, s’est vu interdire par les chambres le droit de fabriquer de nouveaux billets. Les bons du trésor, émis pour faire face aux énormes frais de la guerre, vont se déprécier à leur tour, et le Brésil aura fait vers la banqueroute une nouvelle et périlleuse étape. Son crédit est tombé si bas que même les actions des voies ferrées, pour lesquelles le gouvernement a garanti un intérêt annuel de 7 pour 100, se négocient de beaucoup au-dessous du pair. Rio-de-Janeiro devrait pourtant se laisser éclairer par l’exemple de son alliée Buenos-Ayres, qui a dû subir l’humiliation de ne pas trouver une livre sterling sur la place de Londres, et dont le papier est au cours de 2,600 pour 100 relativement à l’or.
La guerre n’est pas seulement désastreuse pour les finances du brésil, elle met aussi en danger la stabilité de l’empire en augmentant la divergence d’intérêts qui existe entre le nord et le sud du pays. Ce sont les grands propriétaires des provinces méridionales qui ont amené cette lutte: poussés par la rivalité traditionnelle qui les anime contre leurs voisins d’origine espagnole et par l’amour des aventures et des combats qui distingua toujours leur race, désireux de conquérir un territoire fertile où ils pourraient obtenir en abondance des vivres qui leur font défaut et qu’ils font venir en partie des États-Unis et de l’Europe, irrités surtout de l’étrange prétention qu’avaient les républiques limitrophes de vouloir donner asile aux esclaves fugitifs, servis d’ailleurs par les ambitions du gouvernement de Rio-de-Janeiro, les fazendeiros du Rio-Grande n’ont pas eu de peine à inventer des griefs contre la Bande-Orientale, et les déplorables dissensions de cette république leur ont donné l’occasion d’intervenir. Tant que les classes gouvernantes du nord de l’empire ont cru que la guerre serait un simple jeu, et qu’en un petit nombre de semaines leurs soldats vainqueurs seraient entrés triomphalement à Montevideo et à l’Assomption, elles ont épousé avec plaisir la cause de leurs compatriotes du sud; mais leurs premières illusions ont fini par s’évanouir, et maintenant elles voient avec effroi ce que leur a coûté cette complicité. Aussi n’est-il pas étonnant qu’à Bahia, à Pernambuco, dans toutes les provinces du nord, négocians et planteurs, dont le courant d’affaires est en entier dirigé vers l’Europe et les États-Unis, se demandent avec impatience quand donc finira cette interminable guerre, qui les ruine sans leur apporter le moindre profit en échange. Il y a dans cette situation les élémens de graves dissensions entre les diverses parties de l’empire; des comités de salut public et de résistance à la guerre se forment dans les villes du nord, et les mouvemens insurrectionnels, jadis si difficilement comprimés à Pernambuco, menacent de se renouveler. Qu’on n’en doute pas, un jour ou l’autre il faudra que le Brésil paie la redoutable rançon de l’esclavage.
Les péripéties de la lutte ont eu pour conséquence d’unir le Paraguay aux républiques voisines en lui donnant des intérêts pressans communs avec les leurs. Lorsque l’avant-garde du général Lopez occupa la ville et la province de Corrientes, c’est le drapeau provincial qui fut hissé sur tous les édifices; des bataillons correntins s’organisèrent, et nombre de chefs argentins et orientaux, tels que les colonels Lopez et Laguna, entrèrent dans l’armée paraguayenne, qu’ils considéraient comme une armée de libérateurs. Il est probable aussi que les récentes insurrections des provinces de Cordova et de Catamarca se rattachent à la cause commune défendue surtout par le Paraguay. D’un autre côté, ce dernier pays s’est aussi rapproché d’une contrée dont le sépare une zone de marais et de déserts jadis infranchissables. Pour la première fois depuis une génération, des envoyés de la Bolivie ont parcouru les plaines en partie noyées qui s’étendent entre le pied des Andes et le cours du fleuve Paraguay, et sont heureusement arrivés à l’Assomption, où ils ont été fêtés avec de grandes démonstrations de joie. D’après un bruit qui a pris une certaine consistance en Amérique, ils auraient même rapporté en Bolivie l’adhésion du président Lopez à la ligue américaine. Quoi qu’il en soit, ils ont du moins ouvert une nouvelle voie à travers les solitudes de l’Amérique, ils ont mis en rapport deux peuples naguère isolés l’un de l’autre et levé le blocus absolu que la flotte et l’armée brésilienne maintenaient autour du Paraguay. C’est maintenant par les Andes et la Mer du Sud que le gouvernement de l’Assomption communique avec le reste du monde.
Un autre fait des plus importans dans l’histoire de l’Amérique du Sud, c’est que les républiques andines, débarrassées de leurs difficultés immédiates avec l’Espagne, tournent maintenant leur attention vers le Paraguay et prennent contre l’empire brésilien une ferme attitude. Au milieu de ses plus graves embarras politiques, le Chili, croyant avoir à se plaindre des gouvernemens alliés, rappelait avec éclat son ambassadeur accrédité à Montevideo. Depuis cette époque, l’autorité morale que les insuccès des amiraux Pareja et Nuñez ont donnée aux républiques occidentales de l’Amérique du Sud a naturellement rendu le Brésil très désireux de ne pas rompre avec ces états; mais ceux-ci, devenus forts par leur entente, n’en précisent pas moins leur politique en faveur du Paraguay. Ils ont d’abord offert leur médiation; mais, lorsqu’ils ont connu les clauses secrètes du traité du 1er mai, ils ont remplacé leurs offres amicales par une protestation solennelle, faite en leur propre nom et au nom de tous les états libres du Nouveau-Monde. Dans une longue dépêche en date du 9 juillet, ils déclarent ne pouvoir assister silencieusement à la violation du droit et à la rupture de l’équilibre américain, ils reconnaissent la solidarité de leurs intérêts avec ceux du Paraguay, et voient dans chaque atteinte portée à l’indépendance de cette république un coup dirigé contre eux-mêmes, une diminution de leur force morale, une humiliation pour les principes qu’ils représentent. Ils assimilent l’intervention du Brésil dans les affaires de ses voisins à celle des Français au Mexique et à la conduite de l’Espagne envers ses anciennes colonies. Enfin, après avoir affirmé qu’ils n’auront point la honte de laisser le Brésil changer le Paraguay en une Pologne américaine, ils annoncent que les nations du Pacifique ont pris à tâche «de rendre leur ligue permanente, précisément afin de garantir et d’assurer à jamais l’indépendance et la souveraineté de tous les peuples d’Amérique.» Ce fier langage produit sur les bords de la Plata une émotion d’autant plus grande qu’il traduit en termes dignes et mesurés les sentimens d’irritation qui règnent dans le peuple. Les journaux avancés ne parlent maintenant de rien moins que de déclarer immédiatement la guerre au Brésil et de la continuer sans trêve ni repos tant que l’esclavage ne sera pas aboli, et l’empire transformé en république fédérale.
La protestation des républiques andines est un événement qui a sa gravité, car il rattache d’une manière définitive le Paraguay aux autres états hispano-américains, et contribuera pour une forte part à faire cesser ce funeste isolement national dont le gouvernement de l’Assomption ne veut plus depuis longtemps, mais qui lui était en grande partie imposé par les conditions géographiques du pays et par les incessantes guerres civiles des populations de la Plata. D’ailleurs le Paraguay lui-même travaille, plus énergiquement encore que ne l’a fait aucune autre république du sud, à la fusion des intérêts et de la politique entre les peuples latins, puisqu’il défend en ce moment non-seulement sa cause, mais aussi celle de tous les riverains du Paraguay et de ses affluens. En déclarant la guerre au Brésil, le président Lopez a parfaitement compris que les destinées de son pays sont indissolublement liées à celles des autres contrées de la Plata, et de cette manière il a indiqué aux républiques andines la politique de solidarité qu’elles avaient à suivre. Redoutant avec raison le voisinage d’une puissance envahissante comme le Brésil, il a senti que, s’il laissait les impériaux s’établir paisiblement à l’entrée des fleuves, c’en était fait, pour tous les états de l’intérieur, de leur ancienne autonomie. Par ce temps d’annexions violentes, il eût été vraiment naïf de permettre aux ennemis traditionnels des Guaranis et des Espagnols de s’établir à la fois en aval et en amont de l’Assomption, et de rétrécir ainsi le cercle fatal dans lequel la petite république devait être étouffée. A l’isolement volontaire d’autrefois eût succédé d’abord l’isolement forcé, puis la conquête.
Ainsi tout annonce que, si le Paraguay échappe à «l’anéantissement» décrété par les généraux brésiliens, il vivra pour se rapprocher définitivement des autres républiques non-seulement par les liens du commerce, mais aussi par une alliance intime de politique et de principes, et servira peut-être même à former le noyau d’une nouvelle confédération comprenant Entre-Rios, Corrientes et la Bande-Orientale. Un pareil événement serait l’un des plus considérables de tous ceux qui se sont accomplis dans le continent colombien, car il constaterait enfin la participation d’une nation presque purement indienne de race aux grands événemens de l’histoire contemporaine, et nul ne pourrait désormais prétendre que les seuls Caucasiens ont le privilége de travailler aux progrès de la justice et de la liberté. Ce sont les fils des Guaranis qui, dans cette lutte suscitée par les propriétaires d’esclaves, ont pris en main la cause de la république envahie, ce sont eux qui ont maintenu contre les ambitions de l’empire voisin le principe de la libre ouverture des rivières; ils ont fait de leur pays, tout petit qu’il est, le puissant boulevard des états hispano-américains contre la monarchie esclavagiste du Brésil, et de cette façon ils n’ont pas été moins utiles à la cause commune des peuples colombiens que ne l’ont été le Chili, le Pérou et la république dominicaine en résistant aux agressions et aux ordres humilians de l’Espagne. Tout fait présager que les agrandissemens du Brésil trouveront désormais leur limite au pied des murs d’Humayta, et si ces prévisions se réalisent, c’est à l’héroïque résistance du Paraguay que les Américains d’origine espagnole devront en grande partie d’avoir retrouvé leur équilibre politique. Assurés contre toute intervention efficace des puissances européennes, ils le seront aussi contre les ambitions de l’empire qui les avoisine.
III.
Nombre d’hommes politiques semblent craindre pour les états espagnols de l’Amérique du Sud un adversaire encore plus puissant que le Brésil ou l’Espagne, et se figurent que les événemens des cinq dernières années auront pour résultat de livrer irrémissiblement tous les pays du continent à la grande république anglo-saxonne du nord. Quant au sort du Mexique, il ne fait pour eux l’objet d’aucun doute. Ils assurent qu’aussitôt après la retraite des troupes françaises les belles contrées de l’Anahuac deviendront la proie de leurs envahissans voisins, comme le furent naguère le Texas, la Californie et le territoire connu sous le nom de Nouveau-Mexique. Ces craintes auraient peut-être eu quelque fondement avant la récente guerre d’émancipation, mais actuellement elles sont chimériques, car la politique américaine a dû se transformer complétement. Il ne faut point oublier que l’annexion du Texas et la conquête d’une moitié du territoire mexicain se firent jadis à l’instigation du parti des planteurs, qui dirigeait alors la politique des États-Unis, et qui depuis s’est suicidé en provoquant la terrible lutte des états libres contre les états à esclaves. Les populations du nord, qu’on entraîna contre leur gré dans la déplorable guerre de 1846 contre le Mexique ne demandent qu’à rester en paix avec les états voisins et à s’occuper sans interruption de développer leur commerce et leur industrie.