Loin de pouvoir s’assimiler facilement les nations étrangères, les Américains, qui sous ce rapport ressemblent à leurs ancêtres d’Angleterre, sont au contraire un des peuples qui savent le moins s’associer avec les races différentes de la leur. Audacieux et persévérans, ils marchent en droite ligne vers leur but sans trop se soucier d’autrui, et ne s’attardent pas à comprendre les idées et la manière de penser des étrangers avec lesquels ils se trouvent en contact. Depuis plus de deux siècles, ils habitent le même territoire que les Indiens, mais au lieu de chercher en eux des alliés et de les amener graduellement à leur niveau intellectuel et moral par des entreprises communes et le croisement des races, ils n’ont guère su que repousser ces pauvres aborigènes dans les déserts de l’ouest. Le nombre des peaux-rouges a graduellement diminué des deux cinquièmes. Le massacre des guerriers, les maladies qu’avaient apportées les blancs, l’oisiveté forcée des tribus de chasseurs auxquelles on achetait leurs forêts, enfin le sombre ennui qui s’empare de ces hommes autrefois libres et fiers, ont réduit la population aborigène de plus de 200,000 sur un demi-million qui peuplaient les Alleghanys et les plaines du Mississipi lors de l’arrivée des visages pâles. A peine 30,000 Indiens vivant dans les diverses parties de l’Union sont-ils maintenant comptés parmi les citoyens et peuvent-ils espérer que leur postérité se fondra dans la masse du peuple américain. Dans l’ouest, les métis sont très peu nombreux. On sait que les trappeurs français et canadiens, qui sont pourtant un bien faible élément de population comparés aux Américains de race anglo-saxonne, ont beaucoup plus contribué que ceux-ci au croisement des races et à la création de familles autochthones tenant à la fois du peau-rouge et du blanc.
D’ailleurs, pour se rendre compte de la puissance d’assimilation qu’aurait le peuple américain, s’il devait tout à coup associer à ses destinées une république hispano-indienne comme le Mexique ou le Venezuela, il suffit de voir combien faible a été son influence dans le territoire du Nouveau-Mexique, obtenu par conquête en 1847. Parmi les pays annexés, ce territoire était le seul dont la population mexicaine fût relativement considérable. Environ 70,000 habitans, cultivateurs pour la plupart, habitaient les rives du Rio-Bravo et du Rio-Pecos. Grâce à la tranquillité dont il a joui depuis dix-huit années, ce petit groupe de population s’est accru, et compte maintenant plus de 100,000 âmes; mais, en dépit des institutions américaines qu’il a reçues, il n’a changé que bien peu de chose à ses mœurs d’autrefois. Assez nombreux pour se donner une constitution d’état comme le Colorado, le Kansas et les autres territoires voisins, ces hommes d’origine espagnole restent sans trop se plaindre dans une position politique subordonnée. De leur côté, les Américains du nord, qui se portent en foule vers la Californie, le Colorado, le Texas, se dirigent rarement vers le Nouveau-Mexique, qui possède cependant d’immenses richesses minières et de belles vallées irrigables. On dirait qu’il existe une sorte de répulsion entre les deux peuples. La même opposition se retrouve d’ailleurs en Louisiane entre les Anglo-Saxons et les créoles français. En dépit de l’immense mouvement des affaires qui affluent de toutes parts à la Nouvelle-Orléans, cette porte méridionale de la république, et qui a pour conséquence de mélanger incessamment les relations, les intérêts et les familles, les Américains n’ont pu, en l’espace de soixante années, assimiler complétement à leur race les 60,000 créoles blancs de cette ancienne colonie française.
Combien plus grandes seraient les difficultés d’une fusion entre les diverses populations de la république, si les États-Unis devaient un jour s’annexer le Mexique ou toute autre contrée hispano-américaine! Il est possible que par suite d’une très forte émigration de mineurs californiens dans les états si riches en veines métalliques de la Sonora, du Chihuahua, du Sinaloa, la majorité des habitans devienne anglo-saxonne, et que ces contrées, aujourd’hui presque désertes, aient alors un intérêt direct à se rattacher à la république voisine; mais il en sera toujours autrement dans les contrées centrales du Mexique, où de 6 à 7 millions d’hommes, d’origine indienne ou espagnole, forment un ensemble compacte. Quelque nombreux que soient les colons, ils ne pourront jamais, dans l’état d’infériorité où les mettront l’ignorance de la langue, les préjugés nationaux et les difficultés de l’acclimatation, exercer une influence prépondérante sur la nation qui les accueille. Au contraire ce sont eux qui, devenus citoyens du pays, finiront par se plier à leur nouvelle position pour se faire Mexicains. Dans toutes les républiques du sud, les seuls étrangers qui s’empressent de se faire naturaliser sont les Américains du nord. Pleins de bon sens pratique, ils prennent immédiatement les intérêts de leur nouvelle patrie, et par cela même renoncent politiquement au pays de leur naissance.
Une conquête de vive force tentée par les États-Unis n’est point à craindre non plus, car si les Anglo-Américains peuvent être considérés comme invincibles dans une guerre défensive, leur organisation sociale, leurs mœurs et leurs traditions leur défendent heureusement toute guerre d’attaque. Ils craignent à bon droit les armées permanentes et savent parfaitement que, pour contenir une nation ennemie de plusieurs millions d’hommes, ils seraient obligés de se donner à eux-mêmes un pouvoir central plus despotique. Ils perdraient leurs libertés en proportion de la tyrannie qu’ils exerceraient ailleurs. Pourquoi s’exposeraient-ils à tous ces dangers et au risque d’être entraînés par les partis dans une série de dissensions intestines et d’aventures politiques, alors que par une simple neutralité et des traités de commerce ils peuvent profiter sans peine de toutes les richesses des républiques voisines? Quant à l’union volontaire des états mexicains ou de tout autre pays de l’Amérique espagnole avec les États-Unis, elle offrirait à certains points de vue de grands avantages; mais jusqu’à présent aucun indice n’autorise à croire que cette union devienne possible. Les Hispano-Américains diffèrent de leurs voisins du nord par l’origine, le langage, les mœurs, l’esprit national: ils représentent un génie distinct, et conservent encore à l’égard des Yankees un reste de la méfiance causée par ces anciennes expéditions de flibustiers qu’avaient organisées les esclavagistes.
On ne saurait, en parlant des futurs agrandissemens de l’Union américaine, établir de comparaison entre le Mexique et les colonies anglaises du Saint-Laurent, notamment le Haut-Canada. Dans ce dernier pays, les populations sont d’origine anglo-saxonne ou irlandaise comme celles des états situés de l’autre côté des lacs, elles ne se rattachent guère à la métropole que par des fictions constitutionnelles, enfin elles gravitent de plus en plus vers les États-Unis par l’attraction des intérêts commerciaux et industriels; au point de vue géographique, on peut même considérer la région comprise entre le lac Huron, le lac Érie et le lac Ontario comme une enclave des États-Unis, car cette partie du Canada, presque entourée d’eau et de glace pendant les mois d’hiver, n’a de débouchés que par le territoire de l’Union. Aucune de ces raisons, qui rendent probable l’entrée future du Canada dans la grande fédération anglo-américaine, n’existe pour les républiques du sud. Celles-ci forment en toutes choses, si ce n’est pour leur idéal de gouvernement populaire, un contraste absolu avec les états de l’Amérique du Nord.
La différence des deux races au point de vue ethnologique est beaucoup plus grande en réalité qu’elle ne le paraît au premier abord. Non-seulement les ancêtres européens des Américains du nord et des Colombiens du sud étaient de souches distinctes, mais encore les contrastes se sont accrus par le croisement des colons espagnols avec les Indiens et les nègres. Tant que les fiers Anglo-Saxons refuseront de s’allier avec ces races méprisées, tant que le peau-rouge ne sera qu’un triste fugitif dans les prairies de l’ouest, tant que le noir ne sera qu’un affranchi auquel on contestera même ses titres à la liberté civile, le Mexicain, descendant des Aztèques, et le Cubanais, petit-fils du Mandingue ou du Malgache, éprouveront une répugnance instinctive bien naturelle à faire partie de la même confédération que les blancs orgueilleux de l’Union américaine. Avant que les populations des États-Unis songent à l’annexion des républiques ou des colonies espagnoles, il faut qu’ils s’assimilent les 4 ou 5 millions d’hommes de couleur qui se trouvent déjà sur leur territoire. Il existe encore dans l’Union un parti très considérable pour lequel l’incapacité politique et morale du nègre est une sorte de dogme, et qui professe que cet être inférieur est destiné à disparaître bientôt devant le Caucasien. On comprend que les métis et les mulâtres des républiques du sud tiennent peu à se laisser conquérir ou absorber par un grand peuple chez lequel de pareils principes sont le programme de tout un parti.
D’ailleurs l’appui que les États-Unis ont donné aux républiques espagnoles menacées dans leur existence n’a point été tellement efficace que celles-ci soient tenues à une gratitude bien profonde. Dans les commencemens de la guerre de l’Uruguay, le cabinet de Washington semble avoir fait, il est vrai, quelques représentations amicales aux gouvernemens de Rio de Janeiro et de Buenos-Ayres pour les détourner d’une politique contraire à ses intérêts dans les régions de la Plata, il a même refusé de donner l’exéquatur au consul nommé par le général Florès, parce qu’il ne voit pas dans ce président à la solde du Brésil un élu du suffrage populaire; mais en d’autres circonstances MM. Johnson et Seward ont tenu à dessein un langage tellement ambigu qu’on ne peut savoir, à vrai dire, quel en est le véritable sens, et que les Brésiliens comme les Paraguayens y ont vu l’approbation de leur politique. A Santiago et à Lima, la diplomatie des États-Unis a été plus nette et plus américaine en apparence; mais tandis que le général Kilpatrick prenait une attitude presque hostile à l’Espagne, M. Seward de son côté rassurait cette puissance, et déclarait, dit-on, que la doctrine de Monroe est dirigée seulement contre deux puissances de l’Europe, la France et l’Angleterre. Lors du bombardement de Valparaiso, le commodore Rodgers donna en langage vulgaire, mais expressif, la raison qui l’empêchait de s’opposer par la force à l’acte barbare commis par l’amiral Nuñez. «Je ne voulais pas, dit-il en faisant allusion aux nombreuses marchandises d’Europe entassées dans les entrepôts de la douane, je ne voulais pas tirer les marrons du feu pour le compte de l’Angleterre et de la France.» Il se figurait naïvement que les plus graves intérêts engagés dans la guerre de l’Espagne et du Chili étaient ceux des marchands, et ne comprenait pas qu’il importait avant tout de maintenir dans son intégrité l’honneur d’un état jouissant des mêmes institutions que l’Union américaine. Il voyait dans cette affaire une simple question de doit et avoir pour les expéditeurs anglais, tandis qu’il s’agissait en réalité de la cause commune des républiques du Nouveau-Monde.
Il est vrai que le gouvernement américain a vu d’un œil beaucoup plus jaloux l’intervention de la France dans les affaires intérieures du Mexique; mais il ne faut pas oublier qu’il a lui-même des intérêts de premier ordre à maintenir dans son voisinage une république ayant, en théorie du moins, les mêmes institutions que les États-Unis. Il ne peut en effet sans la plus grande appréhension voir s’établir à ses côtés un empire fortement centralisé, qui servirait de point d’appui aux puissances européennes dans toutes les questions internationales relatives à l’Amérique, et qui tiendrait constamment l’Union sur le qui-vive. Comprenant parfaitement que la consolidation du trône de Maximilien aurait pour conséquence nécessaire de mettre les États-Unis au régime des armées permanentes et des budgets en déficit, le gouvernement de Washington a fait tous ses efforts pour prévenir ce danger sans effusion de sang, et les événemens actuels prouvent qu’il a réussi dans cette question vitale pour son avenir. Ce n’est point l’indépendance du peuple mexicain, en général fort méprisé par les Américains du nord, mais ce sont bien plutôt les intérêts immédiats de l’Union qui ont donné une telle énergie à l’intervention diplomatique du cabinet de Washington en faveur de son allié Juarès.
Du reste M. Seward, qui pendant son ministère a prononcé tant de discours et rédigé de si nombreuses dépêches, s’est chargé lui-même d’exposer nettement sa politique à l’égard des autres états du Nouveau-Monde. Dans un discours adressé au représentant de Saint-Domingue, ce diplomate compare sa patrie, la grande république du nord, à un palais immense. Au-dessus de l’édifice s’arrondissent les coupoles et se dressent les tours: le regard suit avec admiration les lignes harmonieuses du monument superbe, mais il s’arrête à peine sur les modestes bâtimens qui servent de contre-forts au massif central et en assurent la durée. Les constructions latérales sont les petites républiques espagnoles voisines du groupe puissant des états anglo-saxons; elles sont comme autant de bastions avancés qui défendent l’entrée de la citadelle. Rien de plus juste à un certain point de vue: sans nul doute, les institutions républicaines de l’Amérique du Nord auront d’autant moins de dangers à courir qu’un plus grand nombre d’états jouissant d’institutions semblables entoureront la grande fédération centrale; mais en s’arrêtant à cette manière purement anglo-américaine d’envisager les choses, les politiques yankees ne verront jamais que les intérêts particuliers de leur pays dans les affaires des autres états du continent, et par suite ils prendront fort peu de souci des événemens qui se passent dans les républiques éloignées, sans relations nombreuses avec l’Amérique du Nord. En effet, le cabinet de Washington, si chatouilleux quand il s’agissait du Mexique, a pris une attitude à peu près indifférente à l’égard du Paraguay et du Chili.
Cette politique de non-intervention absolue, que d’ailleurs il ne s’agit pas de juger ici, laisse donc les nations hispano-américaines dégagées des liens de la reconnaissance envers les États-Unis et par conséquent tout à fait maîtresses de leurs destinées. Elles n’ont qu’à suivre leur voie et à chercher leur idéal, sans trop s’inquiéter de savoir si elles contribuent par leurs progrès à la consolidation de la grande république du nord. C’est en elles-mêmes qu’elles trouveront les élémens nécessaires pour le développement de leur puissance et de leur prospérité. Déjà plusieurs d’entre elles, même isolées, font une assez respectable figure dans le monde, et, toute proportion gardée, elles n’ont guère progressé moins rapidement que les États-Unis. Depuis 1810, époque à laquelle les colonies commencèrent à secouer le joug de l’Espagne, la population totale s’est beaucoup plus que doublée, puisque l’accroissement probable a porté le nombre des habitans de 11 à 26 millions, et cependant les immigrans d’Europe ont été relativement bien peu nombreux. Le commerce extérieur de l’Amérique du Sud, nul pour ainsi dire au lendemain de la guerre de l’indépendance, est actuellement de près d’un milliard, et dans certaines républiques il dépasse même par tête de citoyen le commerce extérieur des États-Unis et celui de la France. De nouvelles cités ont été fondées, de grandes routes ont été ouvertes, les locomotives font leur apparition dans les pampas, les forêts vierges et les vallées des Andes. A l’exception de la Bolivie, de l’Équateur et des petits états de l’Amérique centrale, il n’est pas un seul pays espagnol qui n’ait déjà son commencement de réseau ferré.