Dès les premiers âges, les habitants de Rome étaient d'origines diverses, La légende de Romulus et de Rémus, le récit de l'enlèvement des Sabines, qui s'applique en réalité à toute une époque de l'histoire romaine, les conflits incessants des nations enfermées dans la même enceinte, témoignent de cette diversité première. De même, les restes des cités que l'on trouve dans la province de Rome, plus fréquemment encore que dans la Toscane proprement dite, murs dits cyclopéens, nécropoles, urnes funéraires, vases de toute espèce, poteries et bijoux, rappellent que sur la rive droite du Tibre l'élément étrusque balançait au moins celui des Italiotes. Ailleurs, notamment sur le versant de l'Adriatique, prédominaient les Gaulois, et leur race se mêla diversement aux autres souches ethniques d'où sortit la population romaine primitive.
PAYSANS DE LA CAMPAGNE ROMAINE
Dessin de D. Maillart, d'aprés nature.
Mais ce fut bien autre chose aux temps de la puissance de Rome. Alors des étrangers, par milliers et par millions, vinrent se mêler à la population latine. Pendant cinq siècles, les Gaulois, les Espagnols, les Maurétaniens, les Grecs, les Syriens, les Orientaux de toute race et de tout climat, esclaves, affranchis et citoyens, ne cessèrent d'affluer vers la capitale du monde et d'en modifier à nouveau les éléments ethnologiques. Vers la fin de l'empire, Rome, dit-on, avait dans ses murs plus d'étrangers que de Romains, et sans doute que ceux-ci, comme tous les résidents des grandes villes, avaient des familles moins nombreuses que les immigrants du dehors. Ainsi la race italienne était déjà mélangée des éléments les plus divers lorsque la grande débâcle de l'empire d'Occident commença et que les hordes de la Germanie, de la Scythie, des steppes asiatiques, vinrent tour à tour piller la cité reine. Ce croisement à l'infini des vainqueurs et des vaincus, des maîtres et des esclaves, est peut-être la principale raison du changement considérable qui s'est opéré depuis deux mille ans dans le caractère et l'esprit des Romains. Cependant les Transtévérins, c'est-à-dire les Romains de la rive droite du Tibre, ont conservé le vieux type romain, tel que nous le voyons encore dans les statues et les médailles.
Rome est plus grande par ses souvenirs que par son présent, plus attachante par ses ruines que par ses édifices modernes; elle est encore plus un tombeau qu'une cité vivante. On se sent fortement saisi, secoué comme par une main puissante, quand on se trouve en présence des monuments laissés par les anciens maîtres du monde. La vue de ce prodigieux Colisée, si formidable encore quoique en partie démoli, cause une admiration mêlée d'épouvante au voyageur qui ne voit pas dans les constructions humaines de simples tas de pierres. La pensée que cette immense arène était emplie d'hommes qui s'entre-tuaient, qu'une mer de têtes oscillait suivant les péripéties du massacre, sur tout le pourtour de ces gradins, et qu'un effrayant cri de mort, composé de quatre-vingt mille voix, descendait vers les combattants pour les encourager à la tuerie, suscite devant l'imagination tout un passé de bassesse, de férocité, de fureur délirante, qui devaient user toutes les forces vives de la civilisation romaine et la livraient d'avance en proie aux barbares qui allaient faire reculer l'humanité de dix siècles vers les ténèbres primitives. Le Forum réveille des souvenirs d'autre nature: certes, des abominations de toute espèce s'y sont également commises; mais, dans l'ensemble de son histoire, cette place herbeuse et inégale, dont le moyen âge avait fait un marché de vaches (Campo Vaccino), se montre à nous comme le vrai centre du monde romain; c'est le lieu, jadis sacré, d'où pendant tant de siècles partit l'impulsion première pour tous les peuples occidentaux, des montagnes de l'Atlas aux rives de l'Euphrate: c'est là que s'agitaient, comme dans un cerveau vivant, les idées et, vers la fin de l'empire, les hallucinations venues de toutes les extrémités du grand corps. Les murs, les restes de colonnades, les temples, les églises qui entourent le Forum racontent dans leur langage muet les événements les plus considérables de Rome, et, sous ces constructions diverses, les débris plus anciens retrouvés par les fouilles nous font pénétrer plus avant dans l'ombre épaissie des âges; comme dans un champ où se succèdent les récoltes, les édifices ont remplacé les édifices autour de cette place où se mouvait sans cesse la grande houle du peuple romain: ce sont là des annales qui pour le savant valent bien celles de Tacite. De même sur tous les points de Rome et des environs où se trouve quelque vieux monument, arcade ou colonne brisée, niche ou soubassement, chaque pierre rappelle une date, un fait de l'histoire de Rome. Souvent il est difficile de déchiffrer ce témoignage du passé, mais du chaos de toutes les hypothèses, du conflit de toutes les contradictions, la vérité se fait jour peu à peu.
Malgré les pillages et les démolitions en masse, un très-grand nombre de monuments antiques, parmi lesquels le Panthéon d'Agrippa, cette merveille d'architecture, subsistent encore, plus ou moins dégradés. Les Vandales, sur le compte desquels on avait mis l'oeuvre de destruction, ont pillé à outrance, cela est vrai, mais ils n'ont rien démoli. Le travail de renversement systématique avait déjà commencé bien avant les Vandales, lorsque, pour la construction de la première église de Saint-Pierre, les matériaux avaient été pris au cirque de Caligula et à d'autres monuments voisins. On fit de même pour les innombrables églises qui s'élevèrent dans la suite, ainsi que pour les monuments civils et les bâtisses de toute espèce; les statues qui n'étaient pas enfouies sous les débris étaient cassées, pour servir de pierre à chaux ou de pierre à bâtir; au commencement du quinzième siècle, il ne restait plus debout dans Rome que six statues, cinq de marbre et une de bronze. L'invasion des Normands, en 1084, et toutes les guerres du moyen âge, accompagnées du sac et de l'incendie, laissèrent aussi bien des ruines après elles; mais le nombre des palais, des cirques, des arcs triomphaux, des colonnades, des obélisques, des aqueducs, avait été si considérable, que la Renaissance, éprise tout à coup de ces magnificences du passé, put en trouver encore beaucoup à étudier et à reproduire par des imitations plus ou moins heureuses. Depuis cette époque, le vaste musée architectural qu'enferment les murs de Rome est conservé avec soin; il a même été agrandi par des oeuvres capitales de Michel-Ange, de Bramante et d'autres architectes; mais cela n'est pas suffisant: il faut remettre à la clarté du jour tous les trésors d'art, tous les témoignages de l'histoire qui sont encore enfouis. On s'occupe actuellement de récupérer par des fouilles toutes les constructions que les débris accumulés pendant quinze siècles avaient recouvertes de leurs strates. Il s'agit de retrouver sous la Rome de nos jours la Rome antique, de la faire surgir de la poussière des rues, comme on a ressuscité Pompéi de la cendre du Vésuve.
Les restes les plus curieux, notamment les fondements des palais des Césars et les murs de l'ancienne Roma quadrata, ont été mis partiellement à découvert sur le mont Palatin, à peu de distance du Forum et du Colisée; la colline tout entière est un ensemble de monuments des plus précieux.
C'est là que les premiers Romains avaient bâti la ville, afin de la protéger à la fois par les escarpements de leur roche et par les eaux du Vélabre et des autres marécages dans lesquels s'épanchaient alors les inondations du Tibre. Mais, devenue plus populeuse, Rome eut bientôt à descendre du Palatin; elle s'étendit dans la dépression du Vélabre, asséchée par les égouts de Tarquin l'Étrusque, se déploya dans la vallée du Tibre et dans ses ravins latéraux, puis gravit les pentes des hauteurs environnantes. Au milieu de la ville grandissante, un îlot, considéré par les Romains comme un lieu sacré, divisait les eaux du fleuve. Les berges en étaient maçonnées en forme de carène; au centre un obélisque s'élevait en guise de mât, et le temple d'Esculape occupait la poupe. L'île était assimilée à un vaisseau portant la fortune de Rome.
Il existe encore une autre Rome, la Rome souterraine, des plus intéressantes à étudier, car là, mieux que dans tous les livres, on peut apprendre ce qu'était le christianisme des premiers siècles et juger des changements qu'y a produits, depuis cette époque, l'incessante évolution de l'histoire. Les cryptes des cimetières chrétiens occupent autour de la ville une zone de deux ou trois kilomètres de largeur moyenne, partagée en une cinquantaine de catacombes distinctes, qui n'ont pas encore été explorées dans leur entier. M. de Rossi évalue à 580 kilomètres la longueur de toutes les galeries creusées par les chrétiens dans le tuf volcanique. Elles n'ont en moyenne qu'une largeur moindre d'un mètre; mais en tenant compte des chambres qui servaient d'oratoires et des nombreux étages de niches profondes où l'on déposait les corps, on peut juger de l'énorme travail de déblais que représentent ces excavations. Les inscriptions, les bas-reliefs, les peintures de ces tombeaux furent toujours inviolables pour les païens de Rome, pleins de respect envers les sépultures, et fort heureusement les souterrains furent comblés lors de l'invasion des barbares, ce qui les sauva des dégradations qu'eurent à subir pendant tout le moyen âge les monuments de la surface; ils restèrent intacts jusqu'à l'époque des fouilles, qui commença vers la fin du seizième siècle. Ces tombeaux chrétiens révèlent une croyance populaire fort différente de celle qui se trouve exprimée dans les écrits des contemporains, appartenant presque tous à une autre classe sociale que celle de la masse des fidèles; ils contrastent bien plus encore avec les monuments des âges postérieurs du christianisme. Tout y est d'une gaieté sereine; les emblèmes lugubres n y ont aucune place: on n'y trouve ni représentations de martyres et de tortures, ni squelettes, ni images de mort; on n'y voit pas même la croix, devenue plus tard le grand signe du christianisme. Les symboles le plus fréquemment figurés sont le «bon Berger», portant un agneau sur les épaules, la vigne et ses pampres, la joyeuse vendange. Dans les premières catacombes, au deuxième et au troisième siècle, les figures, d'ailleurs beaucoup mieux sculptées que celles des siècles suivants, ont quelque chose de grec et sont fréquemment représentées avec des sujets païens: le bon Berger se trouve même une fois entouré des trois Grâces. Deux catacombes judaïques, creusées également dans le tuf de Rome, permettent de comparer les idées religieuses des deux cultes à cette époque si intéressante de l'histoire.