Par une bizarre superstition pour les nombres mystiques, on continue de donner à Rome le nom de «Ville aux Sept Collines», qu'elle ne mérite plus depuis que l'enceinte de Servius Tullius a été dépassée. Sans compter le mont Testaccio, composé de tessons que les fabricants de jarres et les bateliers jetaient au bord du fleuve et que les buveurs utilisent aujourd'hui pour tenir leur breuvage au frais, au moins neuf collines bien distinctes s'élèvent dans les murs de la Rome actuelle: l'Aventin, où se retiraient les plébéiens dans leurs velléités d'indépendance, le Palatin, où siégèrent les Césars, le Capitolin, que dominait le temple de Jupiter, le Caelius (Monte Celio), l'Esquilin, le Viminal, le Quirinal, le Citorio, monticule d'ailleurs peu élevé, le Monte Pincio, le coteau des promenades et des jardins. Enfin, de l'autre côté du Tibre, et toujours dans la Rome de nos jours, se montrent deux autres collines: le Janicule, la plus haute de toutes, et le Vatican, ainsi nommé parce qu'on y rendait autrefois les oracles.
Héritière des traditions anciennes, cette hauteur est restée le lieu des «vaticinations». C'est là que les prêtres chrétiens, sortis de l'obscurité des catacombes, où ils tenaient leurs assemblées secrètes, sont venus trôner au-dessus de la ville de Rome et de tout le monde occidental. Là s'élève le palais du pape avec ses riches collections, sa bibliothèque, son musée, les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Raphaël. A côté resplendit la fameuse basilique de Saint-Pierre, le centre de la chrétienté catholique. Réuni au palais par une longue galerie, le mausolée d'Hadrien, découronné de sa colonnade supérieure et devenu, sous le nom de château Saint-Ange, la grande forteresse papale, se dresse au bord du Tibre et en domine le passage. Maintenant ses canons ne protègent plus le Vatican; toute puissance matérielle des pontifes a disparu, mais la fastueuse église de Saint-Pierre, l'étonnant portique circulaire qui la précède, la coupole qui la surmonte et qu'aperçoivent même les navigateurs voyageant au loin sur la mer, les statues, les marbres, les mosaïques, les décorations de toute espèce témoignent des richesses immenses qui, de toutes les parties du monde chrétien, venaient naguère s'engouffrer dans Rome. La seule basilique de Saint-Pierre, l'une des trois cent soixante-cinq églises de la cité papale, a coûté près d'un demi-milliard. Pourtant, quelque somptueux que soit cet édifice, l'admiration qu'il éveille n'est point sans mélange. Les juges ont beau dire que «le génie de Bramante et de Michel-Ange se fait sentir ici au point de ramener tout ce qui est ridicule ou mauvais aux simples proportions de l'insignifiance», on ne peut s'empêcher pourtant de voir ce qu'il y a d'imparfait dans cette oeuvre colossale. Le monument est rapetissé par la multiplicité des ornements, et, chose plus grave encore, il ne répond, comme architecture, qu'à une phase transitoire et locale de l'histoire du catholicisme. Loin de représenter toute une époque avec sa foi, sa conception une et cohérente des choses, il résume, au contraire, un âge de contradictions, où le paganisme de la Renaissance et le christianisme du moyen âge tâchent de se fondre en un néo-catholicisme pompeux qui caresse les sens et s'adapte de son mieux au goût et aux caprices du siècle: sous les sombres nefs gothiques, l'impression est bien autrement profonde. Par un phénomène historique curieux, le quartier du Rome où s'élève l'église de Saint-Pierre est le seul endroit de la ville actuelle qui ait été dévasté par les Musulmans, en 846. Ceux-ci se vantent d'avoir saccagé la Rome papale et de posséder Jérusalem, tandis que jusqu'à nos jours le tombeau de Mahomet est resté au pouvoir de ses fidèles. Quant aux Juifs, ce n'est point en vainqueurs qu'ils sont entrés dans Rome. Domiciliés dans l'immonde Ghetto, aux bords du Tibre vaseux, et non loin de cet arc de Titus qui rappelle la destruction de leur temple et le massacre de leurs ancêtres, ils ont porté pendant dix-neuf cents ans le poids de la haine universelle et de la persécution. Ils ont survécu pourtant, grâce à la puissance de l'or qu'ils savaient manier mieux que leurs oppresseurs, et, désormais libres de sortir du Ghetto, les quatre mille Juifs de Rome prennent part, plus que les chrétiens eux-mêmes, à la transformation de la capitale de l'Italie.
Le cours des idées s'est trop modifié pendant les siècles modernes pour que les ingénieurs italiens songent maintenant à inaugurer la troisième ère de l'histoire de Rome par des édifices de luxe qui puissent se comparer en grandeur au Colisée ou à Saint-Pierre; mais ils ont des oeuvres non moins utiles à réaliser dans un autre domaine du travail humain, s'ils se donnent pour mission de protéger Rome contre les crues du Tibre et de la replacer dans des conditions de salubrité parfaite. Il est vrai que les débris accumulés de tant d'édifices détruits ont exhaussé le niveau de la ville d'au moins un mètre en moyenne; mais le lit du Tibre s'est également élevé à cause du prolongement de son delta. Pour assurer le libre écoulement des eaux de crue dans un canal régulier, il faut nécessairement recreuser le lit du fleuve et le border de quais élevés dans toute la traversée de Rome; il faut, en outre, pour assainir la ville, remanier le réseau souterrain des égouts et distribuer avec intelligence l'eau pure que les travaux des anciens édiles ont donnée aux vasques des fontaines.
On sait quelle prodigieuse masse liquide Rome recevait jadis pour sa consommation journalière. Du temps de Trajan, les neuf grands aqueducs, d'une longueur totale de 422 kilomètres, apportaient environ 20 mètres cubes par seconde, la valeur d'un véritable fleuve, et les autres canaux d'amenée construits plus tard accrurent cette quantité d'eau de plus d'un quart. Actuellement encore, bien que Rome n'ait plus guère que la dixième partie de ses ruisseaux artificiels et que la plupart des anciens aqueducs dressent leurs arcades ruinées au milieu des campagnes sans culture, la capitale de l'Italie est une des cités les plus abondamment pourvues d'eaux vives; mais si jamais Rome doit emplir son enceinte et continuer de s'agrandir par l'adjonction de nouveaux quartiers, si le Forum, naguère presque dans la banlieue, redevient le centre de la ville, le manque d'eau pourrait bien aussi s'y faire sentir comme dans la plupart des métropoles de l'Europe [94].
[Note 95: ][ (retour) ] Eau d'alimentation de diverses capitales:
Quantité Quantité Quantité par jour
par seconde. par jour. et par habitant.
Rome (1869)... 2m.c.,2 189,000 m.c. 0m,944
Paris (1875)... 4 ,1 355,000 » 0 ,200
Londres (1874).. 5 ,7 500,000 » 0 ,125
Glasgow (1874).. 1 ,7 147,618 » 0 ,236
Washington (1870). 5 ,6 500,000 » 3 ,000
Sans parler de l'insalubrité des campagnes environnantes, il est encore un côté faible de la Rome actuelle, comparée à la Rome antique. Si l'on tient compte de la différence des milieux, la ville moderne n'a plus l'admirable ensemble de voies de communication qui rayonnaient vers tous les points du monde autour de la borne d'or du Forum. La voie Appienne, cette large route qui commence au sortir de Rome par une si curieuse avenue de tombeaux, est le type de ces chemins puissamment construits et d'une inflexible régularité, qui saisissaient le monde et en abrégeaient les distances au profit de la ville maîtresse. Il est vrai que ces anciennes routes pavées ont été en partie remplacées par des chemins de fer, mais ces lignes sont encore peu nombreuses, indirectes dans leur tracé et laissent la ville en dehors des grandes voies des nations. La forme même du réseau montre que le mouvement, loin de se produire, comme dans les autres pays d'Europe, du centre vers la circonférence, s'est accompli en sens inverse: c'est de Florence, de Bologne, de Naples, que l'Italie a marché à la reconquête de Rome.
Dépourvue de ports et privée de banlieue à cause des miasmes de la campagne environnante, Rome est une des grandes villes qui pourraient le moins subsister dans l'isolement: elle doit se compléter par des localités éloignées qu'elle retient, pour ainsi dire, par les longs bras de ses routes, pareille à une araignée placée au milieu de sa toile. Gomme lieux de jardinage, d'industrie, de villégiature, elle a les villes des montagnes les plus rapprochées, Tivoli, Frascati, que domine une paroi de cratère où se trouvent les ruines de Tusculum; Marino, près de laquelle les peuples confédérés du Latium se réunissaient à l'ombre des grands bois; Albano, qu'un superbe viaduc moderne unit par-dessus un large ravin à la ville d'Ariccia; Velletri, la vieille cité des Volsques, groupant ses maisons sur les pentes méridionales de la grande montagne du Latium; Palestrina, plus ancienne qu'Albe la Longue et que Rome, et bâtie tout entière sur les ruines du fameux temple de la Fortune, gloire de l'antique Praeneste, comme lieux de bains, elle a sur la mer les plages de Palo, de Fiumicino et celles de Porto d'Anzio, bourgade qui se continue au sud par la petite ville de Nettuno, si célèbre par la fière beauté de ses femmes. Comme port d'échanges avec l'étranger, elle n'a gardé sur la mer Tyrrhénienne que Civita-Vecchia, triste ville au bassin admirablement construit, pouvant servir de modèle aux ingénieurs maritimes, mais beaucoup trop étroit [95]; les havres que possédaient les anciens Romains au sud des bouches du Tibre sont à peine utilisés, et la charmante Terracine, nid de verdure au pied de ses «rochers blanchissants», n'est plus la porte de Rome que pour les voyageurs venus du Midi par la route du littoral. Presque toutes les autres villes du Latium sont situées sur les deux grandes routes historiques, dont l'une remonte au nord vers Florence, tandis que l'autre pénètre au sud-est dans la vallée du Sacco et descend dans les campagnes du Napolitain. Au nord, la cité principale est Viterbe, «la ville des belles fontaines et des belles filles;» au sud, sur le versant du Garigliano, Alatri, dominée par sa superbe acropole aux murs cyclopéens, est le grand marché et le lieu de fabrique pour les paysans des alentours. A l'est, dans une des plus charmantes vallées de la Sabine, que parcourt l'Anio, «aux ondes toujours froides,» est une autre ville célèbre, Subiaco, l'antique Sublaqueum, ainsi nommée des trois lacs qu'avait formés Néron au moyen de digues de retenue et dans lesquels il pêchait les truites avec un filet d'or. C'est près de Subiaco que saint Benoît établit dans la «sainte caverne» (sacro specu) le couvent célèbre qui précéda l'abbaye plus fameuse encore de mont Cassin, et qui fut, après le monastère de Lerins en Provence, le berceau du monachisme de l'Occident [96].