L'autre presqu'île, celle des Calabres, est, au contraire, montueuse et très-accidentée d'aspect. L'Apennin recommence au sud de Lagonegro et s'élève en brusques escarpements jusqu'au-dessus de la zone des bois. Le mont Pollino, d'où l'on domine à la fois les deux mers d'Ionie et d'Éolie, est plus haut que le Matese et que toutes les autres cimes du Napolitain; le groupe dont il occupe le centre barre la presqu'île dans toute sa largeur, d'une mer à l'autre mer, et se prolonge au bord des eaux occidentales en un mur de rochers plus abrupts encore que ceux de la Ligurie et beaucoup plus inaccessibles à cause du manque complet de routes. Au sud, il s'ouvre en de beaux vallons boisés où les habitants vont recueillir sur le trone des frênes la manne médicinale qui s'expédie ensuite dans tous les pays du monde. La profonde vallée du Crati limite au sud et à l'est ce premier massif et le sépare d'un deuxième, moins élevé, mais à la base plus étendue: c'est la Sila, dont les rochers de granit et de schistes, d'origine beaucoup plus ancienne que les Apennins, ont encore gardé la parure et, l'on pourrait dire, l'horreur de leurs grandes forêts de pins et de sapins, hantées par les bandits. Jadis ces forêts, qui valurent aux montagnes le nom de «Pays de la Résine», fournirent aux Hellènes de la Grande Grèce, puis aux Romains, le bois nécessaire à la construction de leurs flottes, et maintenant encore les chantiers de construction de l'Italie y prennent un grand nombre de leurs madriers. Des pâtres, que l'on dit être en partie les descendants des Sarrasins qui occupèrent autrefois la contrée, mènent leurs troupeaux pendant la belle saison dans les clairières de ces forêts.
Au sud du groupe isolé de la Sila s'arrondit le large golfe de Squillace, au devant duquel la mer Tyrrhénienne projette une autre baie semi-circulaire, celle de Santa Eufemia. Il ne reste plus entre les deux mers qu'un isthme étroit, occupé par de petits plateaux disposés en degrés et entourés d'anciennes plages qui marquent les reculs successifs de la mer; mais au delà de ce seuil, où des souverains ont eu l'idée, non suivie d'effet, de faire creuser un canal maritime, s'élève un troisième massif, au noyau de roches cristallines, bien nommé l'Aspromonte. Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais rayée sur tout son pourtour de ravins rougeâtres où de furieux torrents roulent en hiver, «l'âpre montagne,» encore revêtue de ses bois, étale largement dans la mer Ionienne ses promontoires panachés de palmiers et disparaît enfin sous les flots, à la pointe désignée par les marins sous le nom de «Partage des vents [102]» (Spartivento).
[Note 102: ][ (retour) ] Altitudes des Apennins de Naples:
Meta 2,245 met.
Monte Miletto (Matese) 2,047 »
» Calvo (Gargano) 1,570 »
» Sant' Angelo (cap Campanella) 1,470 »
Capri (Monte Solara) 597 »
Monte Pollino 2,334 »
La Sila 1,787 »
Aspromonte 1,909 »
Mais, outre les divers massifs plus ou moins isolés que l'on peut considérer comme faisant partie du système des Apennins, le pays de Naples a, comme les provinces romaines, ses montagnes volcaniques. Elles forment deux rangées irrégulières, l'une sur le continent, l'autre dans la mer Tyrrhénienne, et se rattachent peut-être souterrainement par un foyer caché aux volcans des îles Lipari et au mont Etna. L'une de ces montagnes est le Vésuve, la bouche de laves la plus fameuse du monde entier, non qu'elle soit la plus active ou qu'elle s'élève le plus haut dans la zone des nuages, mais son histoire est celle de tout un peuple qui vit au milieu de ses laves; nul volcan n'a été mieux étudié: grâce à la proximité immédiate de Naples, c'est une sorte de laboratoire de géologie fonctionnant sous les yeux de l'Europe.
A peine, en sortant du défilé de Gaëte, a-t-on pénétré dans le paradis de la Terre de Labour, que l'on voit un premier volcan, la Rocca Monfina, se dresser entre deux massifs calcaires, dont l'un est le Massico, aux vins exquis célébrés par Horace, le poëte gourmet. Depuis les temps préhistoriques le volcan repose, ou du moins on ne possède aucun récit authentique de ses fureurs; un village, qui a succédé à une place forte des anciens Auronces, adversaires des Romains, s'est niché avec confiance dans la riche verdure de son cratère ébréché, quoique l'aspect extérieur de la montagne soit encore en maints endroits aussi formidable qu'au lendemain d'une éruption. La principale bouche des laves, entourant un dôme de trachyte, le mont Santa Croce, qui s'élève à près de 1,000 mètres, est l'une des plus vastes de l'Italie: elle n'a pas moins de 4,600 mètres de large; deux autres cratères s'ouvrent dans le voisinage et plusieurs cônes parasites d'éruption, hérissant les pentes extérieures de la montagne, font comme une sorte de cour à la coupole centrale. Le sol de la Campanie est formé jusqu'à une profondeur inconnue des cendres rejetées jadis du cratère de Rocca Monfina, et qui se sont déposées, soit à l'air libre, soit au fond de baies émergées depuis. Dans la région méridionale de la Terre de Labour, ces tufs renferment un grand nombre de coquillages en tout pareils à ceux de la mer voisine. Toute cette région a donc été récemment soulevée.
Les collines qui s'élèvent au sud de la merveilleuse campagne n'ont pas la majesté de la Rocca Monfina, mais leur voisinage du bord de la mer et les remarquables phénomènes qui s'y sont accomplis les ont rendues bien autrement célèbres; dès l'antiquité la plus reculée, elles ont été considérées comme une des grandes curiosités de la Terre. Vus de la position dominatrice de la colline des Camaldules, au-dessus de Naples, les «champs Phlégréens», embellis d'ailleurs par la verdure et le voisinage des eaux marines, ne nous paraissent point une région d'horreurs, depuis que nous connaissons des régions du monde incomparablement plus ravagées par les laves et qui par leurs explosions ont causé des désastres beaucoup plus effrayants. Les volcans de Java, des îles Sandwich, de l'Amérique centrale, de la Cordillère andine, ont porté tort dans notre imagination aux pustules du golfe de Baïa; mais les phénomènes si divers de cette petite région volcanique durent frapper singulièrement l'esprit de nos premiers ancêtres gréco-romains. Leur intelligence, si ouverte pourtant, ne pouvait comprendre ces merveilles: aussi ne manqua-t-elle pas de les attribuer à des dieux: là était pour eux le seuil du monde souterrain. Cette terre qui frémit, ces flammes sortant d'un foyer caché, ces ouvertures béantes en communication avec des cavernes inconnues, ces lacs qui se vident et s'emplissent soudain, ces antres vomissant des gaz mortels, tout cela entra pour une forte part dans leur mythologie et dans leur poétique, et c'est encore là que, malgré nous, se trouve l'origine d'une multitude de nos images, de nos comparaisons et de nos idées. Du temps de Strabon, les bords du golfe de Baïa étaient devenus le rendez-vous des voluptueux, et tous les promontoires, toutes les collines des environs portaient de somptueuses villas; la contrée tout entière était le plus charmant des jardins, embelli par la vue la plus admirable de la mer et des îles; mais on se racontait encore des choses terribles sur le monde de cavernes et de flammes caché dans les profondeurs. Un oracle redoutable y siégeait, entouré d'un peuple de mineurs, les mythiques Cimmériens, auxquels devaient s'adresser les étrangers qui voulaient consulter les dieux: ces populations de troglodytes étaient tenues de ne jamais voir le soleil et ne quittaient leurs souterrains que pendant la nuit. On disait aussi que les champs Phlégréens avaient été le théâtre de grandes luttes entre les géants; peut-être était-ce un souvenir des batailles qui s'étaient livrées pour la possession des terres fertiles de la Campanie. Au moyen âge, Pouzzoles était considéré par les fidèles comme le lieu par lequel Jésus-Christ était descendu aux enfers.
Les cratères qui servirent de vomitoires à ce foyer ou «pyriphlégéton» des anciens sont au nombre d'une vingtaine, si l'on compte seulement ceux dont les bords, entiers ou ébréchés, sont encore nettement reconnaissables; mais il en est aussi plusieurs qui se sont mutuellement oblitérés en s'enclavant les uns dans les autres, en croisant ou en superposant leurs murailles. Vu de haut, et sans la végétation qui l'embellit, l'ensemble du paysage prendrait un aspect analogue à celui de la surface lunaire, parsemée d'entonnoirs inégaux. Naples même est bâtie dans un cratère aux contours indécis, rendus plus vagues encore par les édifices qui s'élèvent en amphithéâtre sur les pentes; mais à l'ouest se groupent plusieurs cuvettes volcaniques mieux dessinées, dont l'une s'appuie extérieurement sur un long promontoire de tuf, où s'élève le prétendu tombeau de Virgile. Dès qu'on a dépassé le tunnel du Pausilippe, l'une des anciennes «merveilles du monde», on se trouve dans la région des champs Phlégréens proprement dits. A gauche, la petite île de Nisita ou Nisida, au profond cratère ouvrant aux eaux du large l'échancrure du Porto Pavone, dresse son cône régulier comme la borne extérieure de cet amas de volcans.
Le plus vaste de tous, et celui qui a le plus gardé de son activité d'autrefois, est le bassin de la Solfatare, le Forum Vulcani des anciens. Sa dernière grande éruption date de 1198, mais il continue d'exhaler en quantité des vapeurs d'hydrogène sulfuré et de décomposer ses roches sous l'action des gaz: la nuit, un vague reflet rougeâtre s'échappe d'une centaine de petites ouvertures où s'élaborent le soufre et les sulfates, et quand on se promène sur le sol du cratère, on entend résonner ses pas sur le sol poreux, percé d'innombrables vésicules. Immédiatement au nord s'ouvre une autre coupe volcanique emplie de la verdure des grands bois et d'eaux, qui la reflètent: c'est le parc d'Astroni, dont les talus circulaires sont tellement abrupts à l'intérieur, qu'ils forment une barrière suffisante pour enclore les sangliers et les chevreuils; la seule entrée de l'enceinte est une brèche artificielle. Un autre cratère moins régulier enferme les eaux, étendues, profondes, et parfois bouillantes, du lac d'Agnano, que l'on croit s'être formé au moyen âge. Dans les environs jaillit, de la fameuse «grotte du Chien», une source d'acide carbonique visitée par la foule des étrangers. D'autres jets de gaz et d'eau sulfureuse s'élancent de tous les terrains des environs, et c'est à eux que Pouzzoles devrait son appellation, si la véritable signification du mot est celle de «Ville puante». Par contre, la ville a donné son nom à la terre de pouzzolane, lave désagrégée par les eaux qui fournit un excellent mortier et qui servit dans l'antiquité à construire des amphithéâtres, des temples, des villas, des môles et des bassins. On voit encore à Pouzzoles quelques restes de la jetée à laquelle se rattachait le fameux pont de Baïa, construit en travers du golfe par Caligula.
Les rivages de la baie de Pouzzoles ont fréquemment changé de niveau. Les trois colonnes d'un temple de Neptune, dit de Sérapis, en sont une preuve bien connue. Après l'époque romaine, peut-être lors de quelque éruption non mentionnée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les eaux avec la berge qui le portait; ses colonnes durent baigner dans la mer pendant de longues années ou même pendant des siècles, car jusqu'à la hauteur d'environ six mètres et demi, on voit sur les fûts de marbre les enveloppes des serpules et les innombrables trous creusés par les pholades. A une autre époque, sur laquelle les chroniques restent également muettes, le temple surgit de nouveau, avec assez de régularité dans son mouvement d'élévation pour que la colonnade restât partiellement debout. Tout porte à croire que cette émersion eut lieu en 1538, lorsque la «Montagne Nouvelle» (Monte Nuovo) fut rejetée par l'officine intérieure des laves et des cendres. En quatre jours l'énorme cône, haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs kilomètres, jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe vers le nord; le village de Tripergola fut enseveli sous les cendres; toute une plage, dite la Starza, se forma au pied de la falaise de l'ancien littoral, et deux nappes d'eau qui s'étendent à l'ouest du Monte Nuovo cessèrent de communiquer avec la mer et prirent une autre forme.