VI
L'ITALIE MÉRIDIONALE, PROVINCES NAPOLITAINES.
De tous les États qui se sont groupés pour former l'Italie une, le royaume de Naples, même sans compter les Abruzzos et la Sicile comme en faisant partie, est celui qui occupe l'espace le plus considérable, mais non celui qui a le plus d'importance par le chiffre de sa population et l'industrie [101]. Le Napolitain comprend toute la moitié méridionale de la Péninsule et développe son littoral échancré de golfes et de baies sur plus de 1,600 kilomètres. Ce fut jadis, sous le nom de Grande Grèce, la partie la mieux connue de l'Italie; de nos jours, au contraire, c'est dans le Napolitain que se trouvent les districts les plus ignorés, et l'on pourrait y faire encore des voyages de découverte comme dans les pays d'Afrique.
[Note 101: ][ (retour) ] Napolitain, moins les Abruzzes:
Superficie, 72,524 kil. car. Population, 6,251,750 hab. Population kilométrique, 86 hab.
Au sud des massifs divergents des Abruzzes et de la Sabine, les Apennins, devenus très-irréguliers dans leur allure, ne peuvent guère être considérés comme une véritable chaîne: ce sont des groupes distincts reliés les uns aux autres par des chaînons transversaux ou par des seuils de hautes terres. Un premier massif, que la profonde vallée du Sangro, tributaire de l'Adriatique, sépare des Abruzzes, élève la crête aiguë de la Meta au-dessus de la zone des bois. Plus au sud, de l'autre côté de la vallée d'Isernia, où naît le Volturne, se groupent les montagnes du Matese, enfermant dans un de leurs cirques le beau lac du même nom, que domine le Miletto, dernier boulevard de l'indépendance des Samnites. Plus loin, vers Bénévent et Avelfino, s'élèvent d'autres sommets, moins hauts, mais non moins escarpés et d'un aspect non moins superbe: ce sont aussi des monts aux défilés sauvages où, pendant les anciennes guerres, se livra mainte bataille sanglante. Sur la route de Naples à Bénévent, on reconnaît encore entre deux gorges le bassin des «Fourches caudines», où les Romains, pris comme dans un filet, durent s'humilier devant les Samnites et faire des promesses qui ne furent point tenues: la voie Caudarola et le village dit Forchia d'Arpaia, rappellent le mémorable événement. Cette région montagneuse, à laquelle on pourrait laisser le nom de ses anciens habitants, les maîtres de l'Italie méridionale, est terminée au sud par une chaîne transversale dont la crête, inégale et coupée de profondes entailles, se dirige de l'est à l'ouest et va finir entre les deux golfes de Naples et de Salerne, par le cap Campanella, l'ancien promontoire de Minerve. La belle île de Capri, aux abruptes falaises calcaires où pénètre la mer d'azur, appartient également à cette rangée transversale des monts samnites.
Du côté de l'orient, les divers massifs napolitains, d'origine crétacée, comme presque tous les Apennins méridionaux, et connus, en général, sous le nom de Murgie, s'abaissent en pente douce et de leurs dernières déclivités vont disparaître sous les «tables» (tavoliere) argileuses que déposèrent les eaux marines à l'époque pliocène. Ces tables de la Pouille, de faible élévation, sont peut-être, dans toutes les parties où elles n'ont pas été reconquises à l'agriculture, les terres les moins fertiles et les plus tristes à voir de toute la péninsule italienne: les lits profonds où coulent les minces filets d'eau des rivières du versant adriatique découpent ces plaines en terrasses parallèles; toute la population s'est réunie dans les villes à l'issue des vallées, sur les monticules faciles à défendre ou sur les grandes routes; et la campagne est une immense solitude, parcourue seulement des bergers nomades. On ne voit pas même un buisson dans ces grandes plaines; les plantes les plus élevées sont une espèce de fenouil dont les haies touffues marquent les limites entre les pâturages. Des masures, semblables à des tombeaux ou à de simples amas de pierres, s'élèvent çà et là au milieu de la plaine. Mais les vieux us féodaux qui s'opposaient à la culture de ces contrées et qui forçaient les habitants de la montagne à maintenir au milieu de leurs champs de larges chemins ou tratturi pour le passage des brebis, ont heureusement pris fin, et l'aspect des «tables» change d'année en année.
Les tavoliere séparent complétement du système des Apennins le massif péninsulaire du Monte Gargano, qui forme ce que l'on est convenu d'appeler «l'éperon» de la «botte» italienne. Quelques forêts de hêtres et de pins, qui fournissent le meilleur goudron de toute l'Italie, des fourrés de caroubiers, d'arbousiers et de plantes diverses dont les abeilles transforment les fleurs en un miel exquis, revêtent encore les pentes septentrionales de ce massif isolé, aux ravins sauvages; mais le nom même de la plus haute cime, le Monte Calvo ou mont Chauve, témoigne de l'œuvre déplorable de déforestation qui s'est accomplie aussi dans cette région comme dans presque tout le reste de la Péninsule. Jadis des pirates sarrasins s'étaient installés dans le massif du Monte Gargano comme dans grande forteresse; l'espèce de fossé que forme la vallée du Candelaro, continuation de la ligne normale des côtes italiennes, les défendait à l'ouest.
Là ils purent longtemps braver les populations chrétiennes, quoique les sanctuaires érigés sur les escarpements du Gargano soient parmi les plus vénérés de la catholique Italie; des églises et des couvents y ont succédé aux anciens temples païens, et depuis les temps historiques le flot des pèlerins n'a cessé de s'y diriger: surtout l'église du mont Sant' Angelo, dont les pentes fort inclinées se dressent au nord de Manfredonia, est un lieu sacré par excellence. C'est qu'avant l'époque de la grande navigation les matelots qui venaient de quitter le sûr abri du golfe, ne se préparaient pas sans inquiétude à doubler la presqu'île du Gargano et à s'aventurer au milieu des îles bordées d'écueils qui la continuent au large vers la côte dalmate, Tremiti, Pianosa, Pelagosa.
L'ancien volcan du mont Vultur, au sud de la vallée de l'Ofanto, se dresse comme la borne méridionale des Apennins de Naples. Au delà, le sol s'abaisse graduellement et n'est plus qu'un plateau raviné d'où les eaux rayonnent en trois directions, à l'ouest par le Sele vers le golfe de Salerne, au sud-est vers le golfe de Tarente, au nord-est vers l'Adriatique. Loin de se bifurquer, comme on le représentait jadis sur les cartes, l'Apennin est même complétement interrompu par le seuil de Potenza, et la longue presqu'île qui forme le «talon» de l'Italie n'a pour toutes élévations que des terrasses aux contours indécis et des collines aux longues croupes monotones.