PAYSANS DES ADRUZZES
Dessin de D. Maillart, d'après nature,
A l'exception de Fabriano, située dans une vallée riante des Apennins, et d'Ascoli-Piceno, bâtie au bord de la rivière Tronto, toutes les cités de l'intérieur des Marches: Urbino, dont la plus grande gloire est d'avoir donné naissance à Raphaël, et qui produisait autrefois, comme sa voisine Pesaro, les admirables faïences si recherchées des connaisseurs; Jesi, Osimo, Macerata, Recanati, la patrie de Leopardi; Fermo et d'autres encore, qui jadis étaient toutes perchées sur une roche abrupte pour se surveiller mutuellement, commencent à projeter de longs faubourgs dans la direction de la plaine, afin de s'occuper de l'exploitation du sol. Une de ces villes haut dressées sur la montagne est la célèbre Loreto, qui fut autrefois le pèlerinage le plus fréquenté de tout le monde chrétien. Avant la Réforme, à une époque où pourtant les grands voyages étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui, Loreto recevait jusqu'à deux cent mille pèlerins par an dans son sanctuaire. Il est vrai qu'ils y contemplaient une des grandes merveilles de la chrétienté, la maison même qu'avait habitée la Vierge, et que les anges avaient transportée de promontoire en promontoire à l'endroit qu'abrite maintenant une coupole magnifiquement décorée. C'est dans le voisinage de ce lieu fameux, à Castelfidardo, que la plus grande partie du «patrimoine de Saint-Pierre» a été ravie au pape par les armes de l'Italie: quoique la bataille n'ait été qu'un mince événement militaire, elle marque une date fort importante dans l'histoire de la Péninsule.
La région montueuse des Abruzzes, qui faisait jadis partie du Napolitain, mais qui se rattache à Rome par son versant tyrrhénien, tributaire du Tibre, et surtout par sa grande route transversale, n'a qu'un petit nombre de villes sur les hauteurs du plateau. La principale est un chef-lieu de province, Aquila, que l'empereur Frédéric II fonda au treizième siècle pour en faire une aire «d'aigle»; les autres villes des montagnes ont toujours été trop difficiles d'accès pour avoir de nombreux habitants, et même elles envoient dans les villes des plaines des colons vigoureux et persévérants au travail, les Aquilani, si appréciés comme terrassiers dans toute l'Italie. Les localités les plus populeuses se trouvent dans le bassin inférieur de l'Aterno ou dominent la route côtière et les campagnes fécondes du versant adriatique. Solmona groupe ses maisons dans un immense jardin, qui fut jadis un lac et que bornent au sud les escarpements du Monte Majella; Popoli, à l'issue du défilé où l'Aterno prend le nom de Pescara, est un marché d'échanges des plus actifs entre le littoral de l'Adriatique et la région des montagnes; Chieti, bâtie plus bas sur le même fleuve, est aussi une ville industrieuse: c'est, dit-on, la première des anciennes provinces napolitaines où la vapeur ait été appliquée dans les filatures et autres usines. Teramo, Lanciano sont également des villes de quelque importance; mais dans toute son étendue le littoral des Abruzzes n'a que deux petits ports, et fréquentés seulement par quelques barques, Ortona et Vasto [99].
[Note 99: ][ (retour) ] Communes principales des Marches et des Abrazzes en 1870:
Ancône 45,700 hab.
Chieti 23,600 »
Ascoli-Piceno 22,000 »
Senigallia ou Sinigaglia 22,000 »
Macerata 20,000 »
Recanati 19,900 »
Pesaro 19,900 »
Teramo 19,800 »
Fano 19,600 »
Fermo 18,700 »
Jesi 18,600 »
Lanciano 18,500 »
Osimo 16,600 »
Fabriano 16,500 »
Aquila 16,000 »
Solmona 15,500 »
Urbino 15,200 »
Vasto et Ortona, chacune 13,000 »
Un petit État, enclavé dans les Marches Romaines et réuni au littoral par une route unique, a gardé une existence à part. A une petite distance au sud de Rimini, dans une des plus belles parties des Apennins, la superbe roche du mont Titan, dont la base est excavée par les carriers depuis un temps immémorial, porte sur sa crête, à 750 mètres de hauteur, la vieille et célèbre cité de Saint-Marin (San Marino), entourée de murs et dominée de tours; le matin, quand le temps est favorable, les citoyens voient au delà du golfe Adriatique le soleil apparaître derrière la crête des Alpes d'Illyrie, Saint-Marin constitue avec quelques localités environnantes une république «illustrissime», le seul municipe autonome qui existe encore en Italie [100]. D'après la chronique, la repubblichetta de Saint-Marin, ainsi nommée d'un maçon dalmate qui vécut en ermite sur le roc du Titan, serait un État indépendant et souverain depuis le quatrième siècle; quoi qu'il en soit, il est certain que depuis mille années au moins la petite république a réussi à sauvegarder son existence, grâce aux rivalités de ses voisins et à l'extrême habileté avec laquelle ses citoyens ont su ruser avec le danger. D'ailleurs la constitution de l'État n'est rien moins que populaire. Le peuple ne vote plus: depuis un nombre inconnu de siècles il a perdu le suffrage; les citoyens, même propriétaires, n'ont plus que le droit de remontrance, et ceux qui ne possèdent pas un seul lopin de terre, c'est-à-dire plus de la moitié des Sanmarinais, ne peuvent hasarder aucune réclamation. Le pouvoir suprême appartient à un «conseil-prince» de soixante membres, composé d'un tiers de nobles, d'un tiers de bourgeois et d'un tiers de campagnards propriétaires. Le titre de conseiller est héréditaire dans les familles, et quand l'une d'elles vient à s'éteindre, les cinquante-neuf autres choisissent celle qui prendra part au pouvoir de la république. C'est le conseil-prince qui choisit dans son sein les diverses commissions, ainsi que les deux capitaines-régents,--un pour la ville, un pour la campagne,--qui doivent exercer pendant six mois le pouvoir exécutif. Saint-Marin a aussi sa petite armée, son budget, ses monopoles. Elle se fait un petit revenu par la vente de titres nobiliaires et de décorations; moyennant 35,000 francs, elle a même créé des ducs qui marchent de pair avec la haute noblesse du royaume. Mais les impôts sont libres: quand la commune a besoin d'argent, le tambour de l'armée assemble les citoyens et ceux qui ont bonne volonté sont invités à déposer leur offrande dans la caisse de l'État. Paye qui veut, et quand la caisse est pleine, on refuse les dons! D'ailleurs la république, toute libre qu'elle est, reçoit une subvention de l'Italie et se réclame de la protection spéciale du roi. Elle enferme ses condamnés dans une prison italienne, fait imprimer ses actes officiels en Italie et paye un homme de loi italien pour tenir ses audiences de justice dans le prétoire de la république. Il ne se trouve pas d'imprimerie dans le petit État: le conseil-prince a repoussé l'invention moderne, que des voisins, les Romagnols, eussent été fort heureux de faire fonctionner à leur profit; il a craint que les livres politiques publiés sur son territoire ne portassent ombrage au royaume dans lequel il est enclavé. C'est à Saint-Marin que Borghesi, le fondateur de la science épigraphique, avait son admirable collection, si importante pour l'étude de l'administration romaine.
[Note 100: ][ (retour) ] République de Saint-Marin:
Superficie, 57 kilom. carrés. Population, en 1869: 7,300 hab. Population kilométrique, 128.