En effet, les contrées napolitaines, bien nommées Sicile continentale, depuis les temps de la domination normande, qui fonda le royaume des Deux-Siciles, sont une région favorisée. Le versant occidental surtout, baigné par une quantité suffisante de pluies annuelles, pourrait devenir un immense jardin, comme le sont déjà quelques-unes de ses plages, à Sorrente, à Salerne, à Reggio. La température moyenne de Naples est semi-tropicale; en hiver, le thermomètre n'est pas même inférieur d'un degré à la hauteur qu'il offre à Paris pour la moyenne de toute l'année. La neige y tombe fort rarement et ne se montre pendant quelques semaines ou quelques mois que sur les croupes des montagnes [104]. Dans les jardins et les vergers du bord de la mer, la végétation est d'une richesse toute méridionale: les orangers et les citronniers, chargés des plus beaux fruits, y poussent en grands arbres; les dattiers, se groupant en bouquets, y déploient leurs éventails de feuilles, et parfois, à Reggio notamment, ils ont mûri leurs fruits; l'agave américaine y dresse ses hauts candélabres; la canne à sucre, le cotonnier et d'autres plantes industrielles, qui dans le reste de l'Europe se hasardent à peine en dehors des serres, vivent ici dans les champs en pleine liberté. Quant à l'olivier, l'arbre par excellence des plages de la Méditerranée, c'est dans les Calabres qu'il faut en parcourir les admirables forêts, non moins ombreuses que celles de nos hêtres. Même la roche à peine saupoudrée de terre végétale et sans humidité apparente est d'une grande fertilité; maint promontoire aux falaises verticales porte sur ses terrasses de culture des vignobles et des vergers aux excellents produits. Avec la Sicile, l'Andalousie, certains districts de la Grèce et de l'Asie Mineure, le Napolitain est vraiment l'idéal de la zone chaude tempérée; seulement quelques steppes du versant adriatique, et les hautes vallées des Apennins, qui rappellent le centre de l'Europe, contrastent avec la magnificence de végétation du littoral.

[Note 104: ][ (retour) ] Climat du Napolitain:

Température Extrême Extrême Pluies
moyenne. de chaud. de froid. annuelles.
Naples 16°,7 40° -5° 0m 947

Cet admirable pays est habité par une population d'origine très-diverse. Sans remonter jusqu'aux âges mythiques, on trouve les éléments les plus distincts parmi les peuples qui se sont entremêlés pour former les Napolitains actuels.

Il y a deux mille trois cents ans, les Samnites occupaient non-seulement les Apennins, mais encore toute la largeur de la Péninsule, d'une mer à l'autre mer. Plus nombreux que les Romains, maîtres d'un territoire plus étendu, ils seraient devenus les conquérants de l'Italie, s'ils avaient eu la cohésion, l'esprit d'organisation, la discipline qui faisaient la force de leurs adversaires; mais, divisés en cinq groupes distincts, parlant cinq dialectes italiques différents, ils ne possédaient pas une individualité nationale assez précise. Les Samnites de la montagne se disputaient avec leurs frères de la plaine; ceux qui avaient gardé la barbarie de leurs anciennes mœurs étaient en guerre ouverte avec les Samnites hellénisés qui vivaient dans le voisinage des cités grecques du littoral.

Tous les rivages méridionaux de la péninsule italique, depuis l'antique ville de Cumes, fondée, plus de mille ans avant notre ère, par les Cuméens de l'Asie Mineure, jusqu'à Sipuntum, dont il reste quelques ruines, au sud de la moderne Manfredonia, étaient bordés de villes grecques. Dans ces régions du midi de l'Italie, le fond de la population diffère beaucoup de celui des autres parties de la Péninsule. Tandis que les éléments celtiques, étrusques, latins dominent au nord du Monte Gargano, ce sont les Hellènes, les Pélasges et des races alliées qui semblent avoir eu la prépondérance dans les contrées du sud. Non-seulement les Grecs civilisés, Ioniens et Doriens, y avaient fondé assez de colonies pour en faire une «Grande Grèce», mais les indigènes eux-mêmes, les Iapygiens barbares, parlaient un idiome que l'on croit avoir été très-rapproché de la langue hellénique; peut-être l'hypothèse de Mommsen, qui voit en eux les descendants de tribus de même origine que les Albanais du littoral opposé de l'Adriatique, est-elle fondée; mais, en tout cas, ils étaient les parents des Grecs par la race, et cette parenté facilita la rapide hellénisation du peuple.

Plus tard, tous les méridionaux de l'Italie, descendants des Iapygiens et des Grecs, eurent à s'incliner devant la toute-puissance de Rome et à recevoir ses vétérans et ses colons, mais ils ne se latinisèrent point complétement. Eux qui avaient donné à Rome presque tous ses premiers auteurs et ses maîtres en poésie, Andronicus, Ennius, Nævius, ne se prêtèrent que difficilement à parler la langue des conquérants. Après la chute de l'empire romain, l'autorité des Césars de Constantinople, qui put se maintenir encore longtemps dans l'Italie méridionale, rendit au grec son rang d'idiome prépondérant, puis les patois romanisés reprirent peu à peu le dessus. Mais l'ignorance même et la barbarie dans laquelle retombèrent les habitants, des contrées à demi grecques ne leur permirent pas de se faire au nouveau milieu qui les entourait; ils conservèrent partiellement leur langue et leurs mœurs, et, de nos jours encore, plusieurs districts des provinces méridionales ne sont italiens qu'en apparence; on cite même huit villages de la Terre d'Otrante où l'on parle le dialecte hellénique du Péloponèse; mais les habitants du pays sont probablement les descendants de fugitifs du moyen âge. Ce n'est point sans raison que la mer de Tarente a toujours son nom de mer Ionienne. En gardant leurs sonores appellations grecques, Naples ou Napoli, Nicastro, Tarente, Gallipoli, Monopoli ont aussi gardé dans leur population bien des traits qui font penser aux temps de la Grande Grèce.

De toutes les cités du Napolitain, Reggio ou «la Ville du détroit» (de la Rupture) est, paraît-il, celle où l'usage du grec s'est conservé le plus longtemps; vers la fin du treizième siècle, les patriciens de la ville, qui se vantent tous d'être de pure race ionienne, parlaient encore, dit-on, la langue de leurs ancêtres. Dans plusieurs villages de l'intérieur, où ni le commerce, ni les invasions guerrières ne sont venus modifier les anciennes mœurs, le grec était naguère l'idiome du pays; des chants recueillis à Bova, bourgade située non loin de la pointe méridionale de l'Italie, sont en beau dialecte ionien, plus rapproché, dit-on, de la langue de Xénophon que le romaïque de la Grèce. Récemment encore, à Roccaforte del Greco, à Condofuri, à Cardeto, le grec était parlé par tous les paysans, et lorsqu'on les appelait devant les tribunaux comme témoins ou comme accusés, les magistrats devaient être assistés d'un interprète. Actuellement tous les jeunes gens parlent italien; la langue maternelle est oubliée, mais le type se conserve encore. A Cardeto, hommes et femmes, surtout celles-ci, sont d'une beauté remarquable: «ce sont toutes des Minerves,» dit un historien du pays. Leur principal métier, source de bien-être dans leur village, est de servir de nourrices aux enfants des bourgeois de Reggio. De même les femmes de Bagnara, entre Scilla et Palmi, sont d'une étonnante beauté, célébrée d'ailleurs par un proverbe italien; mais elles ont un type quelque peu farouche, où l'on croit discerner une trace d'origine arabe; leur visage n'a pas la noble placidité de la figure grecque.

On raconte que les femmes des villages encore helléniques des Calabres exécutent fréquemment une danse sacrée, qui dure pendant des heures et qui ressemble tout à fait à celle que l'on voit représentée sur les anciens vases; seulement elles dansent devant l'église et non plus devant les temples, et ce sont des prêtres qui bénissent leurs cérémonies. Lors des enterrements, des pleureuses accompagnent le mort en poussant des cris et recueillent précieusement leurs larmes dans des lacrymatoires. Ailleurs, notamment dans les environs de Tarente, les enfants consacrent leur chevelure aux mânes des parents défunts. Avec ces anciennes mœurs s'est également maintenue l'ancienne morale. La femme est encore considérée comme un être très-inférieur à l'homme; sa position n'a guère changé depuis deux mille ans dans cette partie de la Grande Grèce. Même à Reggio, les dames de la bourgeoisie et de la noblesse qui se conforment à la tradition restent dans le gynécée; elles ne vont point au théâtre, sortent rarement, et, quand elles se promènent, elles se font accompagner, non par leur mari, mais par des suivantes aux pieds nus.

Aux éléments samnites, iapygiens et grecs qui ont formé la grande masse de la population de l'Italie méridionale, il faut ajouter les Étrusques de la Campanie; les Sarrasins, qui s'établirent dans la presqu'île du Gargano et ceux dont on croit reconnaître les descendants, dans la Campanie, à la «marine» de Reggio, à Bagnara et dans plusieurs autres villes de la côte; les Lombards de Bénévent, qui parlaient encore leur langue il y a huit cents ans; les Normands, dont les fils seraient actuellement des pâtres de la montagne; enfin les Espagnols, que l'on retrouve en plusieurs villes du littoral, notamment à Barletta dans l'Apulie. De tous les étrangers domiciliés dans l'Italie méridionale, ceux qui ont fourni le contingent le plus considérable pendant les derniers siècles sont probablement les Albanais. Ils sont nombreux sur tout le versant oriental de la Péninsule, du promontoire de Gargano à l'extrémité des Calabres. Dès 1440, un de leurs clans s'était établi en Italie, mais la grande émigration se fit pendant la dernière moitié du quinzième siècle, après les héroïques luttes soutenues par le grand Scanderbeg; les Chkipétars vaincus n'avaient alors d'autre ressource que l'expatriation pour échapper au joug des Musulmans. Les rois de Naples, heureux d'accueillir dans leur armée de si vaillants soldats, concédèrent aux familles albanaises plusieurs villages ruinés et des terres incultes, qui sont maintenant parmi les mieux exploitées de l'Italie du Midi. Les descendants des Chkipétars, domiciliés pour la plupart dans la Basilicate et les Calabres, comptent au nombre des plus utiles citoyens de l'Italie; ils se sont mis à la tête du mouvement intellectuel dans l'ancien royaume de Naples, et lorsqu'il s'est agi de le délivrer des Bourbons, ils étaient parmi les premiers dans l'armée libératrice de Garibaldi. Un grand nombre d'Albanais se sont complétement italianisés, mais il s'en trouve encore plus de 80,000 qui n'ont oublié ni leur origine, ni leur langage.

Quelle que soit la part qu'il faille attribuer aux divers éléments ethniques dont se compose la population napolitaine, un fait est incontestable, c'est que la race est une des plus belles de l'Europe. Les Calabrais, les montagnards de Molise, les paysans de la Basilicate ont une taille si bien prise, un corps si merveilleusement d'aplomb, tant de souplesse dans les membres et d'agilité dans la démarche, qu'on ne songe point à leur reprocher leur petite taille, comparée à celle des hommes du Nord. On ne s'arrête pas non plus à ce que les traits de beaucoup de femmes napolitaines pourraient avoir d'irrégulier, tant elles ont une physionomie mobile et pleine d'expression. Les figures des enfants, avec leurs grands yeux noirs et leur bouche si fine et si bien formée, brillent de la plus vive intelligence, quoique souvent les vulgarités de la vie misérable à laquelle un trop grand nombre d'entre eux sont condamnés finissent par éteindre leur regard et avilir leur physionomie. Mais l'immense poids d'ignorance qui pèse sur la race n'empêche pas qu'elle ne soit admirablement douée. La contrée qui compte tant de grands hommes, depuis les temps presque mythiques de Pythagore, n'est inférieure à aucune autre par le génie naturel de sa population. Ses philosophes, ses historiens, ses légistes ont exercé une action puissante dans le mouvement de la pensée humaine, et le nombre des musiciens de premier ordre qu'elle a fourni au monde est relativement très-considérable. Il appartenait aux Napolitains de chanter la nature et la vie: est-il sur la terre des hommes plus favorisés par l'air qu'ils respirent, les campagnes et les eaux qui les entourent?