Et pourtant la majorité des habitants de l'Italie méridionale est encore, à bien des égards, au dernier rang parmi les Européens. Depuis l'époque des libres cités helléniques, analogue à celle qu'eurent à parcourir, dans un autre cycle de l'histoire, les républiques du nord de l'Italie, le pays ne s'est jamais appartenu: il n'a fait que changer de maîtres; tous les conquérants l'ont tour à tour dévasté avec violence ou méthodiquement opprimé. A l'exception d'Amalfi, aucune ville du Napolitain n'eut le bonheur de pouvoir s'administrer longtemps elle-même comme le faisaient tant de cités républicaines de l'Italie du Nord. La position géographique de la contrée qui fut la Grande Grèce la mettait tout particulièrement en danger: au centre même de la Méditerranée, elle se trouvait sur le chemin de tous les pirates et de tous les envahisseurs, Sarrasins ou Normands, Espagnols ou Français, et l'absence de toute cohésion naturelle entre les diverses régions du pays ne permettait pas aux populations de résister. Le midi de l'Italie n'a pas de grand bassin fluvial comme la Lombardie, la Toscane, l'Ombrie et Rome; il n'a pas de centre de gravité pour ainsi dire, et s'enfuit de toutes parts en versants distincts. Ce manque d'unité géographique enlevait à la contrée son individualité historique et la livrait d'avance à l'étranger.
Le régime politique sous lequel les populations napolitaines vivaient récemment encore était des plus humiliants: toute initiative devait s'y étouffer. «Mon peuple n'a pas besoin de penser!» écrivait le roi de Naples Ferdinand II. Une idée, une parole que la censure avait interdites, par peur ou par ignorance, étaient considérées comme des crimes et punies avec la plus grande sévérité. Nul autre droit que celui de la mendicité et de la dépravation morale! La science était obligée de se faire toute petite; l'histoire devait se réfugier dans les catacombes de l'archéologie; un reste de vie littéraire ne pouvait se maintenir que par sa corruption ou sa futilité; bien peu nombreux étaient les Napolitains qui parvenaient à force d'énergie, et sans recourir à l'expatriation, à prendre rang parmi les hommes illustres de l'Italie. Hors des grandes villes, les écoles étaient des établissements presque inconnus et partout surveillés par une police soupçonneuse. Les hommes qui savaient lire et écrire étaient mal vus et, pour ne pas être accusés d'appartenir à quelque société secrète, ils étaient obligés de se faire hypocrites. Les vieilles superstitions avaient gardé tout leur empire; la masse du peuple, encore iapygienne et grecque par ses pratiques dévotieuses, c'est-à-dire païenne, obéissait à de véritables hallucinations dans sa croyance au monde des esprits: à cet égard, elle valait les Morlaques de Dalmatie et les Albanais. On sait avec quelle fureur d'idolâtrie la population de Naples se précipite encore au-devant de la statue de saint Janvier et de quelles insultes elle l'accable quand il tarde trop à liquéfier son sang miraculeux. Il en est de même dans la plupart des autres villes du Napolitain: chacune d'elles a son patron adoré, ou plutôt son dieu; mais si le dieu ne protége pas son peuple, il est conspué comme un ennemi. Encore en 1858, des villageois des Calabres, irrités d'une longue sécheresse, emprisonnèrent leurs saints les plus vénérés. Vers la même époque, Barletta, dans la Pouille, eut le triste honneur d'être la dernière ville d'Europe à brûler des protestants, et de continuer ainsi la tradition de massacre léguée par les exterminateurs des Vaudois de la Calabre.
Tel est encore le fanatisme dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle [105]!
[Note 105: ][ (retour) ] Proportion des fiancés qui n'ont pas su signer leur nom (1868):
Hommes. Femmes.
Campanie, province la plus instruite du Napolitain 69 p. 100. 88 p. 100.
Basilicate, province la moins instruite 85 » 96 »
Une des principales superstitions des Napolitains est relative au «mauvais œil». Le malheureux affligé d'un nez en bec de corbin et de grands yeux ronds est tenu pour un jeteur de sorts, un jettatore, et, tout honnête homme qu'il soit d'ailleurs, chacun l'évite comme un être fatal. Si, par mauvaise chance, on se trouve exposé à la funeste influence de son regard, il faut s'empresser de lui faire les cornes ou de lui opposer la puissance de quelque amulette, ayant la même forme que le fascinum des anciens; les gris-gris en corail surtout ont un grand pouvoir, et nombre de ceux qui prétendent ne pas croire à leur vertu sont les premiers à s'en servir. Quant aux paysans des Calabres, la plupart d'entre eux portent au-dessous de la chemise des tableaux de saints couvrant toute la poitrine en guise de boucliers. Les bêtes domestiques et les demeures doivent être aussi défendues par des objets sacrés et des dieux Iares. A Reggio, presque toutes les maisons, toutes peut-être, sont protégées contre les influences funestes par une espèce de cactus placé près de la porte ou sur le balcon: on ne le connaît pas dans le pays sous un autre nom que celui d'albero del mal'occhio, «arbre du mauvais œil.»
Après la superstition, l'un des grands fléaux de l'Italie méridionale est le brigandage. Le nom des Calabres éveille aussitôt dans les esprits l'idée de meurtres et de combats à main armée; en entendant parler de ce pays, on pense immédiatement à des bandits parcourant la montagne en costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le «brigand calabrais» n'est point un simple mythe à l'usage des drames et des opéras: il existe bien réellement, et ni les changements de régime politique, ni la sévérité des lois, ni les chasses à l'homme organisées tant de fois n'ont pu le faire disparaître. Souvent, après des battues prolongées et de nombreuses fusillades, on a cru à l'extermination complète des brigands, et les autorités se sont mutuellement envoyé des félicitations officielles; mais le répit a toujours été de peu de durée et les meurtres ont recommencé de plus belle.
Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misère. Dans ce pays, où la féodalité, abolie en droit, n'en existe pas moins de fait, le sol est en entier accaparé par quelques grands propriétaires, et par suite le paysan ou cafone est condamné pour vivre à un travail accablant et mal rémunéré. Dans les années de grande abondance, alors que le seigle les châtaignes, le vin suffisent à son entretien et à celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette se fasse sentir, aussitôt les brigands foisonnent. Unis contre l'ennemi commun, le propriétaire féodal le gualano, ils mettent le feu à sa maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-même, s'ils le peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte rançon. Quelques-uns de ces bandits finissent par devenir de véritables bêtes fauves altérées de sang; mais, tant qu'ils se bornent à leur premier rôle de «redresseurs de torts», ils peuvent compter sur la complicité de tous les autres paysans: les pâtres des montagnes leur apportent du lait, des vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui les poursuivent. Tous les pauvres sont ligués en leur faveur, tous se refusent à les dénoncer ou à témoigner contre eux. D'ailleurs la plupart des bandits napolitains, très-consciencieux à leur manière, sont d'une extrême dévotion; ils font des voeux à la Vierge ou à leur patron spécial; ils lui promettent une part du butin et l'apportent religieusement sur l'autel quand ils ont fait leur coup. On dit que plusieurs d'entre eux, non contents de porter des amulettes sur tout le corps pour détourner les balles, se font une incision à la main pour y introduire une hostie consacrée et donner ainsi une vertu mortelle à chacune de leurs balles.
L'extrême misère des paysans du midi de l'Italie a donné lieu à une pratique encore plus abominable que le brigandage, la traite des enfants. Les familles sont nombreuses dans les montagnes du Napolitain: mais la mortalité est très-forte parmi les nouveau-nés et des milliers d'entre eux sont livrés par leurs parents à la charité ou à l'incurie publiques. En outre, des industriels étrangers, chrétiens et juifs, parcourent les campagnes, principalement celles de la Basilicate, et, moyennant quelque misérable pitance, achètent aux parents affamés leurs garçons et leurs filles; plus l'enfant est gracieux et intelligent, plus il a de tristes chances d'entrer dans la chiourme du marchand de chair humaine. Celui-ci, que menacent des lois promulguées récemment, mais qui se sent protégé par la coutume et par d'ignobles complicités, transporte sa denrée vivante en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'aux États-Unis, pour en faire des acrobates, des joueurs d'orgue et de vielle, des chanteurs de rues ou de simples mendiants. Tout est calculé dans ce honteux commerce; les entrepreneurs savent d'avance ce que coûteront le transport et la mortalité, ce que rapporteront le travail et les vices de leurs petits esclaves. Une des bourgades de la Basilicate, Viggiano, est spécialement exploitée par eux, à cause du génie des habitants pour la musique. Tous jouent de quelque instrument avec un remarquable goût naturel.
L'émigration libre commence aussi à devenir très-active, et, si le gouvernement italien ne prenait des mesures pour empêcher les jeunes gens d'échapper à la conscription, quelques districts se dépeupleraient rapidement au profit de l'Amérique du Sud; les paysans les plus misérables resteraient seuls. Mais, tout gêné qu'il soit, le mouvement d'émigration est déjà un dérivatif très-important aux anciennes mœurs de brigandage, et, par les rapports nouveaux qu'il établit de l'un à l'autre hémisphère, il contribuera, plus que toutes les mesures officielles, au renouvellement intellectuel et moral de ces populations païennes. D'ailleurs les routes qui s'ouvrent de toutes parts dans les régions montagneuses du Napolitain, les chemins de fer du littoral et l'accroissement de l'industrie dans le voisinage des grandes villes ne peuvent manquer d'assimiler de plus en plus l'Italie méridionale aux autres provinces de la Péninsule et au reste de l'Europe. Ce ne sera point une raison pour que la misère disparaisse, mais, en se déplaçant, elle prendra un autre caractère. Le brigandage et la traite des enfants cesseront d'exister, pour être remplacés, hélas! par le prolétariat des manufactures.