Actuellement, les provinces du Napolitain sont encore presque exclusivement une contrée de pâture et de labourage. Les tavoliere de la Pouille et les monts qui les dominent sont encore, nous l'avons vu, dans une grande partie de leur étendue, des terrains de dépaissance où «transhument» les troupeaux suivant les saisons; récemment même, les bergers des Abruzzes étaient obligés, chaque hiver, de descendre dans la Pouille et de louer un terrain de pâture désigné par les vieux us féodaux. Cependant la plus grande partie des terres utilisées du Napolitain consiste en terres de labour. Comme aux temps de Rome, elles produisent surtout des céréales, même en surabondance, des huiles, des vins, et l'on y cultive en outre le tabac, le cotonnier, la garance et quelques autres plantes industrielles. Avec un peu de soin, tous ces produits peuvent atteindre à un rare degré d'excellence, les huiles de la Pouille sont de plus en plus recherchées et commencent à faire une concurrence sérieuse aux huiles de Nice; quant aux vins, ceux que l'on récolte sur les scories du Vésuve ont toujours joui de la plus grande célébrité, et de nouveaux crus viennent s'ajouter de temps en temps à ceux qui sont déjà fameux: ainsi le Falerne d'Horace, recueilli dans les champs Phlégréens, sur les pentes du Monte Barbaro, et qui depuis des siècles était à peine buvable, dispute maintenant la prééminence au lacryma-christi du Vésuve et au vin blanc de Capri.
La zone du littoral étant à peu près la seule qui prenne part à cette production des denrées agricoles, le commerce du Napolitain, d'ailleurs relativement très-faible, se fait presque uniquement par la voie maritime. Les routes et les chemins de fer ne desservent qu'un mouvement d'échanges insignifiant. Les régions de l'intérieur, encore exploitées par des procédés barbares, et d'ailleurs incultes dans une grande partie de leur étendue, ne livrent au mouvement commercial qu'une faible quantité de produits, et l'absence presque complète de gisements 'miniers n'attire pas les populations du dehors vers cette partie des Apennins. Par son commerce, comme par son relief géographique et son développement dans l'histoire, l'Italie méridionale est complètement dépourvue de centre naturel; elle ne vit que par son pourtour. Un avenir prochain ne peut manquer d'atténuer cet étrange contraste entre la zone du littoral et celle de l'intérieur, en propageant le mouvement des échanges et des idées.
La vie de l'Italie du Sud étant essentiellement excentrique et maritime, c'est au bord de la mer que se sont naturellement fondées ses villes les plus riches et les plus populeuses. Il y a deux mille cinq cents ans, lorsque la civilisation venait de la Grèce et que l'Europe occidentale était encore peuplée de barbares, les cités importantes devaient, nous l'avons déjà dit, se trouver sur les rivages de la mer Ionienne; mais, quand Rome fut devenue la dominatrice de l'Italie et du monde connu, la Grande Grèce dut faire volte-face, pour ainsi dire, et Naples hérita de Sybaris et de Tarente; depuis cette époque elle a toujours gardé sa prépondérance, parce qu'elle est tournée non-seulement vers Rome, mais aussi vers l'Espagne, la France et l'Angleterre: elle regarde l'Europe occidentale. Telle est, indépendamment de la férocité des conquérants et de l'indolence des indigènes, la raison qui avait fait délaisser par les navires l'admirable port de Tarente, et qui a permis aux herbes et aux lichens des marais d'étendre leur tapis sur les ruines de Sybaris, autrefois la plus grande cité de l'Italie. Les deux villes étaient pourtant admirablement situées à chacun des angles intérieurs du vaste golfe, mais le flot irrésistible de l'histoire a passé sur elles et les a laissées au loin derrière lui comme un débris de naufrage!
NAPLES
Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de M. E. Lamy.
Naples, la «ville neuve» des Cuméens, est depuis plusieurs siècles la cité la plus populeuse de l'Italie, et le nombre de ses habitants est encore double de celui de Rome. Déjà du temps de Strabon Naples était une grande cité. Tous les Grecs qui avaient gagné quelque argent, soit dans l'enseignement des lettres, soit dans toute autre profession, et qui voulaient finir leurs jours en repos, choisissaient pour lieu de retraite cette belle ville aux moeurs helléniques, au climat semblable à celui de leur patrie. Beaucoup de Romains les suivaient, et Naples devint ainsi, avec toutes les colonies annexes fondées sur le pourtour du golfe, le séjour par excellence de la paix et du plaisir. Actuellement, ce n'est plus de Rome seulement, c'est de toutes les contrées de l'Europe et du Nouveau Monde que les hommes de loisir accourent à Naples pour y jouir du charme de la vie sous un ciel clément, dans une nature d'une beauté presque sans égale, dans la société de gens à la gaieté bruyante, «maîtres dans l'art de crier,» comme l'a dit Alfieri. Des hauteurs de Capodimonte et de toutes les autres collines couvertes de villas et de bosquets qui entourent l'immense Naples, le spectacle est admirable: ces îles éparses au profil si varié, ces promontoires qui s'avancent au loin dans l'eau bleue, ces villes blanches qui s'allongent à la base des collines verdoyantes, ces navires qui voguent sur la mer comme de grands oiseaux planant dans l'azur, tout l'ensemble de cette merveilleuse baie que les Grecs avaient désignée sous le nom de cratère ou de «coupe», forme un panorama vraiment enchanteur. Il n'est pas jusqu'au Vésuve, à la cime grise le jour, rouge la nuit, à la fumée reployée sous le vent, qui, par sa menace éternelle, n'ajoute quelque chose de piquant à la volupté de vivre.
Les Napolitains sont un peuple heureux, s'il est permis d'employer ce terme pour l'appliquer à une fraction quelconque de l'humanité. En tout cas, ils savent jouir de toutes les faveurs que la nature veut bien leur départir, et quand il lui arrive de les traiter en marâtre, ils se contentent du peu qui leur reste. Grâce à leur intelligence naturelle, ils peuvent tout comprendre et tout entreprendre; mais, haïssant l'effort, ils abandonnent facilement ce qu'ils ont commencé et s'amusent de leur propre insuccès. Les voyageurs aimaient à décrire longuement le type du lazzarone, ce jouisseur paresseux qui, drapé dans quelque lambeau de toile, dormait sur la plage de la mer ou sur les marches des églises, et se refusait avec un dédain tranquille à tout travail quand il avait déjà la pitance de la journée. Quelques représentants de ce type existent toujours, et non pas seulement à Naples; mais les exigences de plus en plus pressantes de la vie matérielle, l'immense engrenage de la société moderne, avec ses mille rouages, s'emparent de la grande majorité de ces oisifs déguenillés et les façonnent au labeur quotidien en leur apprenant aussi le poids de la misère; d'ailleurs la mort fauche rapidement parmi eux, car l'hygiène ne leur est point connue, et les demeures de la plupart sont des caves ou bassi, à l'air humide et souillé, qui s'ouvrent au-dessous des palais et des maisons de la ville. Naples prend une large part de besogne dans le mouvement industriel de la Péninsule; elle fabrique des pâtes alimentaires, des draps, des soieries dites «gros de Naples», des verres, des porcelaines, des instruments de musique, des fleurs artificielles, des objets d'ornement et tout ce qui se rapporte à l'usage d'une grande cité. Aucune ville de la Méditerranée n'a d'ouvriers plus habiles comme polisseurs de corail; c'est aussi des environs de Naples, de la gracieuse Sorrente, que proviennent ces boîtes à ouvrage, ces coffrets à bijoux et autres objets en bois de palmier gracieument travaillés. Castellamare di Stabia possède les chantiers de construction les plus actifs de l'Italie après ceux du littoral génois et de la Spezia. Les marins du golfe sont parmi les meilleurs de la Péninsule; comme familiers de la mer, ils peuvent se comparer aux Liguriens, et, comme pêcheurs, ils disent les dépasser. Les habitants de Torre del Greco, qui vont à la recherche du corail, connaissent admirablement la topographie sous-marine des côtes de la Sardaigne, de la Sicile, des Pays barbaresques, et le moindre indice de l'air et de l'eau leur révèle des phénomènes cachés à tous les autres yeux. Leur flottille se compose de près de quatre cents navires [106], que l'on voit appareiller et prendre leur vol à la même heure. Ce départ des corailleurs, et plus encore leur retour, quand il s'opère avec ensemble et après une campagne heureuse, sont des spectacles à la fois émouvants et pittoresques, tels que l'Italie elle-même n'en offre pas beaucoup de semblables.
1873. Bateaux corailleurs de Torre del Greco 363
Produit de la pêche 40,100 kilogr. de corail.
Valeur 4,300,000 fr.
Au bord d'un golfe comme le sien, et dans le voisinage d'une plaine aussi féconde que l'est la Campanie, la «Campagne» par excellence, ou la «Terre de Labour», Naples doit être naturellement une ville de grand commerce; toutefois elle n'est pas à cet égard la première de l'Italie, ainsi qu'on pourrait le croire à la vue de son immense rade, de ses jetées et de ses quais populeux [107]. Elle ne vient qu'après Gênes; naguère même elle était dépassée par Livourne et Messine. C'est qu'elle n'est pas, comme cette dernière, un lieu d'étape forcé pour les navires, et qu'elle n'a pas, comme Gênes et Livourne, des contrées d'une grande étendue à desservir. A une faible distance au nord, à l'est, au sud, commencent les massifs irréguliers des Apennins, qu'une seule voie ferrée traverse dans toute leur largeur pour relier la mer Tyrrhénienne à la mer Adriatique. Naples n'est pas même rattachée directement par une ligne de rails au golfe de Tarente: la route maîtresse de la Grande Grèce est, comme il y a deux mille ans, un chemin de montagnes où le voyageur n'est pas toujours à l'abri du brigandage. Aussi la navigation de cabotage avait-elle récemment une grande importance relative dans le mouvement du port de Naples; elle diminue peu à peu à cause des nouveaux chemins qui s'ouvrent vers l'intérieur. C'est avec l'Angleterre en première ligne, puis avec la France, que le port fait son plus grand commerce extérieur.