Située, comme elle l'est, sur le parcours de toutes les nations qui se sont disputé l'empire de la Méditerranée, la Sicile doit représenter, dans sa situation actuelle, le mélange des éléments les plus divers. Sans parler des Sicanes, Sicules et autres aborigènes, que le manque de renseignements historiques ne permet pas de classer avec certitude parmi les autres races d'Europe, mais qui parlaient probablement une langue sœur des idiomes latins, on sait que les Phéniciens et les Carthaginois colonisèrent le littoral et que les Grecs y devinrent presque aussi nombreux que dans la mère patrie. Il y a vingt-six siècles déjà, la Sicile commençait à se transformer en une terre hellénique, par la fondation de Naxos sur un promontoire marin à la base de l'Etna. Bientôt après, Syracuse, qui plus tard devint une république si puissante, Lentini, Catane, Megara Hyblæa, Messine, Himéra, Selinus, Camarine, Agrigente, accrurent le nombre des cités grecques; tout le pourtour de l'île, de même que de nos jours le littoral de la Macédoine, de la Thraco et de l'Asie Mineure, devint une autre Grèce, au détriment des populations indigènes, refoulées dans l'intérieur. Les côtes de Sicile n'étaient-elles pas d'ailleurs une véritable Hellade par le climat, la transparence de l'air, l'aspect des rochers et des montagnes? Le port «marmoréen» et la grande baie de Syracuse, l'acropole et le mont Hybla ne forment-ils pas un paysage que l'on croirait détaché de l'Attique ou du Péloponèse? La fontaine d'Aréthuse, que l'on voit surgir au bord de la mer, dans l'îlot même d'Ortygie, et dont les eaux proviennent de l'intérieur de la contrée, par-dessous un détroit marin, ne ressemble-t-elle pas à l'Erasinos et à tant d'autres sources de l'Hellade qui se perdent dans les gouffres des plateaux pour reparaître à la lumière dans le voisinage du littoral? Les Syracusains disaient que le fleuve Alphée, amant de la nymphe Aréthuse, ne se mêlait point à la mer d'Ionie: au sortir des plaines de l'Élide, il s'engouffrait sous les eaux salées pour surgir de nouveau sur la rive sicilienne. Parfois, racontent les marins, on voyait Alphée bouillonner au-dessus de la mer, à côté de la fontaine Aréthuse, et dans son courant tourbillonnaient des feuilles, des fleurs et des fruits des arbres de la Grèce. Est-il une légende qui dise d'une manière plus touchante l'amour du sol natal? La nature tout entière avec ses fleuves, ses fontaines et ses plantes, avait suivi l'Hellène dans sa nouvelle patrie.
Beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours, la Sicile devait compter à l'époque de sa prospérité plusieurs millions de Grecs, si l'on en juge par les énormes populations que l'on nous dit avoir vécu dans les murs de Syracuse, de Selinus, d'Agrigente. Les marchands et les soldats carthaginois ont bien plus exploité le pays qu'ils ne l'ont colonisé, et quoique, pendant trois ou quatre siècles, ils aient dominé sur diverses parties de l'île, ils n'y ont guère laissé que de faibles débris de murailles, des monnaies et des inscriptions. Ainsi que le fait remarquer judicieusement Dennis, les monuments les plus frappants de leur règne en Sicile sont les sites désolés où s'élevaient autrefois Himéra et Selinus. Cependant, quelque minime qu'ait été, relativement à celle des Grecs, la part qu'ont prise les Carthaginois dans les croisements de la population sicilienne, et, par conséquent, dans les destinées ultérieures du peuple, cette part ne doit pas être négligée: l'élément punique est entré dans le torrent circulatoire de la nation. Il en est de même, à bien plus forte raison, pour les conquérants romains, auxquels l'île appartint pendant près de sept siècles. Les Vandales, les Goths ont aussi laissé leurs traces. Les Sarrasins eux-mêmes, si mélangés par la race, à la fois Arabes et Berbères, ajoutèrent au génie sicilien leur feu méridional, tandis que leurs vainqueurs, devenus leurs élèves en civilisation, les Normands, apportèrent les qualités solides, l'audace, la force indomptable qui animait à cette époque ces rudes fils des mers boréales. Lorsque ceux-ci mirent le siège devant Palermo en 1071, on ne parlait pas moins de cinq langues dans l'île, l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin, le sicilien vulgaire; mais l'arabe avait si bien pris la prépondérance comme idiome civilisé, que, même sous la domination normande, les inscriptions des palais et des églises se gravaient en cette langue: c'est à la cour du roi Roger qu'Edrisi rédigea sa grande géographie, l'un des principaux monuments de la science. En 1223, les derniers Arabes de langage furent déportés dans le Napolitain, mais les croisements avaient déjà profondément modifié la race.
Plus tard, Français, Allemands, Espagnols, Aragonais ont également contribué pour une plus faible part à faire des Siciliens un peuple différent de ses voisins d'Italie par l'aspect, les mœurs, les habitudes et le sentiment national. Pour l'insulaire, tous les continentaux, même ceux des Calabres, sont considérés comme des étrangers. Le manque de communications faciles permettait aux différents groupes de maintenir plus longtemps leur idiome et leurs caractères distinctifs de race. Ainsi, par un étrange phénomène, les Lombards de Bénévent et de Palerme que les Normands déportèrent dans l'île, ont gardé leur langue en Sicile plusieurs siècles après la disparition de ce dialecte en Lombardie même. Encore de nos jours, environ cinquante mille Siciliens témoignent par leur langage de leur origine lombarde; Piazza Armerina, Aidone, San Fratello, Nicosia sont les localités où le patois lombard continue de se parler. C'est à San Fratello, sur une colline escarpée de la côte septentrionale, que le vieil idiome est resté le plus pur; à Nicosia, dans l'intérieur, l'accent lombard a gardé quelque chose de celui des anciens maîtres franco-normands. D'ailleurs le dialecte sicilien, surtout dans les districts les plus reculés de l'intérieur, n'est pas encore complètement italianisé; il contient toujours plusieurs termes grecs; en outre, beaucoup de mots arabes et de noms de villes rappellent l'ancienne domination des Sarrasins. Une des expressions les plus curieuses est celle de «val», qui s'applique aux diverses provinces de la Sicile, et que l'on croit dérivée de vali, l'ancien titre des gouverneurs politiques. L'idiome sicilien, moins sonore que ceux du continent italien, supprime souvent les voyelles entre les consonnes et change les o, et même les a et les i, en ou, ce qui rend le parler à la fois plus dur et plus sourd; mais il se prête admirablement à la poésie. Les chants populaires de la Sicile ne le cèdent en grâce naturelle et en choix délicat d'expressions qu'aux admirables rispetti de la Toscane.
De tous les immigrants qui sont venus, de gré ou de force, peupler la Sicile à diverses époques, les Albanais, dits Greci dans le pays, sont les seuls qui ne se soient pas encore entièrement fondus avec les populations environnantes; ils forment des groupes distincts de langage et de rites religieux dans quelques villes de l'intérieur, et surtout à Piana de' Greci, sur une terrasse qui domine au sud la conque de Palerme. Mais, si la fusion entre tous les autres éléments ethniques semble accomplie, la différence des populations siciliennes est néanmoins très-grande, suivant la prépondérance de telle ou telle race dans le croisement. Ainsi les Etnéens, surtout les habitants de Catane et d'Aci-Reale, qui sont peut-être d'origine hellénique plus pure que les Grecs eux-mêmes, puisqu'ils ne sont point mélangés de Slaves, ont une excellente renommée de bonne grâce, de gaieté, de douceur, d'hospitalité, de bienveillance. Ce sont les plus intelligents, les plus instruits des Siciliens. Ceux de Trapani et de San Giuliano sont, dit-on, les plus beaux, et leurs femmes charment l'étranger par la régularité de leur visage et la grâce de leur physionomie. Les Palermitains, au contraire, chez lesquels l'élément arabe a eu plus d'influence que partout ailleurs, ont en général les traits lourds, disgracieux, presque barbares; ils n'ouvrent pas volontiers leur demeure pour la mettre à la disposition de l'étranger; ils gardent jalousement l'épouse dans la partie la plus sombre de leur maison; leurs moeurs sont encore un peu celles des musulmans.
C'est aussi dans Palerme et son district que les moeurs féroces de la guerre, de la piraterie, du brigandage se sont maintenues le plus longtemps. Les lois de l'omertà, «code des gens de coeur,» font un devoir de la vengeance. A chi ti toglie il pane, e tu toglili la vita! (A qui te prend le pain, eh bien, toi, prends la vie!) tel est le principe fondamental du code; mais, dans la pratique, la vengeance palermitaine n'a pas du tout la simplicité de la vendetta corse, elle se complique parfois d'atroces cruautés. D'après une statistique, peut-être exagérée, il n'y aurait pas moins de quatre à cinq mille Palermitains affiliés à la ligue secrète de la maffia, dont les membres s'engagent solidairement à vivre de tromperies, de fraudes et de vols de toute espèce. Encore en 1865, les brigands étaient à peu près les maîtres de la campagne environnante, jusque dans les provinces limitrophes de Trapani et de Girgenti. Ils en vinrent même, pour ainsi dire, à faire le siège de Palermo et à la séparer de ses faubourgs; aucun étranger n'osait quitter la capitale, de peur d'être assassiné ou capturé par les bandits; aucun propriétaire n'allait récolter son blé, son raisin, ses olives, ni tondre son troupeau sans acheter un droit de passage aux malandrins, Dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et, malgré toutes les mesures exceptionnelles de répression, l'association de la maffia, protégée par la complicité de la peur et par la haine de la police étrangère, s'est maintenue dans sa force et fait peser la terreur sur ses ennemis.
L'histoire de la maffia est encore à faire et risque fort de rester en grande partie un mystère. On ne la connaît guère que par les scènes de meurtre et de répression sanglante auxquelles elle a donné lieu. Une chose est certaine, c'est qu'elle exista, sous d'autres noms, dès l'époque des rois normands; tantôt elle s'accroît, tantôt elle diminue, suivant les vicissitudes de la vie politique. Sans nul doute, la situation s'est empirée depuis vingt ans, par suite de l'aggravation des impôts, de la misère, de la levée des conscrits, et de tous les brusques changements qu'amène avec lui un nouveau régime politique; le peuple, habitué à la routine des anciens abus, n'a pas eu le temps de s'accoutumer au fardeau plus récent dont l'a chargé l'annexion au royaume d'Italie. Néanmoins, quelles que soient les difficultés de la transition politique, il est certain que la population sicilienne s'italianisera dans les villes d'abord, puis, de proche en proche, dans les campagnes. La communauté de langue et d'intérêts rattache de plus en plus l'île à la Péninsule, et désormais les deux contrées ne peuvent manquer de graviter dans la même orbite. Pour l'Italie, l'adjonction de la Sicile pourra devenir d'une valeur inestimable, si la bienveillance mutuelle se rétablit, si la paix se maintient et si les ressources de l'île sont exploitées avec intelligence par les Siciliens eux-mêmes. L'accroissement considérable de la population, que l'on dit avoir presque triplé depuis 1734, est un indice des richesses naturelles du pays. Que serait-ce donc si la science et l'industrie succédaient définitivement aux procédés barbares pour la mise en œuvre de tous ces trésors?
On sait que la Sicile était jadis la terre aimée de Cérés; c'est là, dans la plaine de Catane, que la bonne déesse enseigna aux hommes l'art de labourer le sol, de jeter les grains, de couper les moissons. Les Siciliens n'ont pas oublié les leçons de Demeter, puisque plus de la moitié du territoire de l'île est cultivée en céréales, mais il faut dire qu'ils n'ont guère amélioré le système de culture enseigné par la déesse aux époques fabuleuses; il leur est même à peu près impossible de faire mieux que leurs ancêtres, puisque, en vertu de leur contrat avec le noble propriétaire, héritier du feudataire normand, les cultivateurs sont tenus de suivre l'ancienne routine des travaux. Presque tous leurs instruments sont encore de formes primitives, les engrais sont à peine employés, et, dès que la semence est dans la terre, le paysan laisse le soin de son champ à la bonne nature. Quand on parcourt les campagnes de Sicile, on s'étonne du manque absolu de maisons. Il n'y a point de villages, mais seulement, à de grandes distances les unes des autres, des villes populeuses [117]. Tous les agriculteurs sont des citadins qui rentrent chaque soir, à la manière antique, dans l'enceinte de la ville; il en est qui sont obligés de faire chaque jour un double trajet de dix kilomètres ou davantage pour aller visiter leur champ et revenir au gîte; seulement, il leur arrive parfois de s'épargner la course du retour en passant la nuit dans quelque caverne ou dans un fossé couvert de branches; pendant la moisson et les vendanges, des hangars élevés à la hâte abritent les travailleurs. Les vastes champs de céréales qui remplissent les vallons et recouvrent les pentes doivent à cette absence d'habitations humaines un caractère tout spécial de tristesse et de solennité. On dirait une terre abandonnée et l'on se demande pour qui mûrissent ces épis.
[Note 117: ][ (retour) ] Population moyenne des communes en Sicile, en 1871.....7,198 habitants.
Les champs de céréales, quoique beaucoup plus étendus que les campagnes consacrées à toute autre culture, ont cependant une plus faible importance par la valeur totale de leurs produits. Les terrains qui avoisinent les cités et que l'homme peut cultiver en jardins, en vignes, en vergers, sans avoir à faire de véritables voyages, sont une source de richesse bien autrement abondante. Actuellement, la denrée de la Sicile qui a remplacé le froment nourricier comme principal article d'exportation, c'est l'orange, la pomme d'or des anciens. La Sicile n'est plus un «grenier», mais elle tend à devenir un immense dépôt de fruits. Les sept grandes espèces d'orangers, subdivisées en quatre cents variétés, sans compter de nombreuses formes bâtardes, représentent déjà pour la Sicile une valeur d'environ cinquante millions de francs, et ce revenu considérable tend à s'accroître chaque année, - Le merveilleux jardin dont s'est entourée Palerme s'agrandit sans cesse, aux dépens des anciennes plantations d'arbres à manne et d'autres cultures, et recouvre les pentes jusqu'à la hauteur de 350 mètres. C'est par centaines de millions que les fruits s'exportent chaque année sur le continent d'Europe, en Angleterre, aux États-Unis. Les oranges de moindre valeur, qui ne trouveraient pas d'acheteurs sur les marchés étrangers, servent à la fabrication d'huiles essentielles, d'acide citrique, de citrate de chaux. La Sicile a le monopole de ce dernier article, que l'on emploie en grande quantité pour l'impression des étoffes.
Comme pays de vignobles, la Sicile occupe aussi l'un des premiers rangs parmi les contrées de l'Europe. C'est la plus importante des provinces viticoles de l'Italie; elle fournit à elle seule plus du quart du vin recueilli par la nation. D'ailleurs la culture de la vigne, dirigée en grande partie par des étrangers, est beaucoup mieux entendue dans l'île que sur la péninsule voisine. Marsala, Syracuse, Alcamo, Milazzo exportent en quantité des vins justement vantés pour leur excellence; les pentes méridionales et occidentales de l'Etna, de Catane à Bronte, produisent aussi des vins auxquels la chaleur du sol donne un feu extraordinaire; seulement, il faut que les cultivateurs aient soin d'élever entre les ceps de vigne des buttes de terre qui gardent dans leurs interstices l'humidité des pluies et la rendent ensuite aux racines durant les sécheresses. L'Angleterre et l'Europe non italienne sont les principaux acheteurs des vins de Sicile, ainsi que de tous ses autres produits agricoles, les huiles, les amandes, le coton, le safran, le sumac et la manne, distillée, comme celle des Calabres, par une espèce de frêne. Les soies grèges, que, de tous les pays d'Europe, la grande île méditerranéenne fut la première à produire, prennent aussi le chemin de l'étranger. Le royaume italien perçoit les impôts de la Sicile, mais les consommateurs anglais et français en payent leur large part.