Toutes les montagnes qui rayonnent de la grande chaîne vers les parties méridionales de l'île vont en s'abaissant par degrés. La déclivité générale de la Sicile est tournée vers les côtes de la mer d'Ionie et de la mer d'Afrique; aussi l'écoulement des eaux se fait-il presque uniquement sur ces deux versants extérieurs; toutes les rivières à cours permanent, le Platani, le Salso, le Simeto, coulent au sud de l'arête des monts Nébrodes et Madonia; les torrents du versant septentrional ne sont que des fiumare, formidables après les pluies, perdus dans les champs de pierre pendant les sécheresses. C'est également au sud des montagnes que s'étendent les lacs et les marais de l'île, les pantani et le lac ou biviere de Lentini, la plus grande nappe d'eau de la Sicile, le lac de Pergusa ou d'Enna, entouré jadis de gazons fleuris où jouait Proserpine lorsque le noir Pluton vint la saisir, le «vivier» de Terra-nova, et plusieurs autres nappes marécageuses qui furent autrefois des golfes de la mer. Autant la côte septentrionale est pittoresque, imprévue de contours, hérissée de promontoires escarpés, autant la côte du sud est uniforme et rhythmée en anses également infléchies, sableuses et manquant d'abri. Sur ce rivage, les ports naturels sont rares et périlleux: pendant les tempêtes d'hiver les navires ont à courir de grands dangers dans ces parages.

La longue déclivité de la Sicile, au sud des monts Madonia, se compose de terrains tertiaires et de strates plus modernes, contenant en abondance des coquillages fossiles, dont la plupart se trouvent encore à l'état vivant dans les mers voisines. Divers géologues, et surtout Lyell, ont pu mesurer l'âge relatif des argiles et des brèches calcaires de ces contrées par la proportion plus ou moins grande des testacés que l'on recueille à la fois dans les roches et dans les eaux. On a constaté que nulle part en Europe les strates de formation récente ne sont plus solides, plus compactes et plus élevées qu'en Sicile; près de Castro-Giovanni, au centre même de l'île, les roches postpliocènes atteignent 900 mètres de hauteur [115]. Une autre particularité remarquable est que des couches tertiaires, constituant des massifs de hautes collines au sud de la plaine de Catane, alternent avec des strates de matières volcaniques. Ce sont évidemment des éruptions sous-marines qui ont maçonné ces assises de calcaire et de tuf entremêlés. Tandis que les argiles, les sables, les amas de coquillages se déposaient en lits réguliers au fond de la mer, des bouches d'éjection s'ouvraient soudain, pour vomir des cendres et des scories, puis la mer recommençait son oeuvre; elle égalisait les débris et formait de nouvelles couches alluviales, que d'autres matières volcaniques venaient crevasser et recouvrir. C'est de la même manière que se forment au-dessous de la mer les couches profondes situées à l'ouest du banc de Nerita, entre Girgenti et l'île de Pantellaria. Le volcan de Giulia ou Ferdinandea y fait de temps en temps son apparition depuis la période historique. On dit l'avoir vu en 1801; trente ans plus tard, il surgit de nouveau et s'entoura d'un îlot de 6 kilomètres de tour, que purent étudier de Jussieu et Constant Prévost; en 1863, il a reparu pour la troisième fois; mais le temps de l'émersion définitive n'est pas encore venu. La mer a toujours balayé les cendres et les scories pour les étaler en couches régulières et les faire alterner avec ses propres dépôts. En 1840, la butte sous-marine du volcan n'était recouverte que par 2 mètres d'eau; actuellement la sonde n'y trouverait pas le sol à 100 mètres de profondeur.

[Note 115: ][ (retour) ] Altitudes diverses de la Sicile:

Mont Etna 3,313 mètres (trig.).
Madonia (Pizzo di Case) 1,931 »
Dinnamare 1,100 »
Centorbi 736 »
Monte San Giuliano 700 »
Monte Pellegrino 600 »

Cette bouche d'éruption ouverte en pleine Méditerranée n'est pas le seul témoignage de l'activité du foyer souterrain dans les parties méridionales de la Sicile. Diverses sources minérales dégagent de l'acide carbonique et d'autres gaz provenant du travail intérieur. Dans le lac intermittent de Nafta ou de Palici, situé près de Palagonia, au sud de la plaine de Catane, trois petits cratères s'ouvrant au milieu des eaux bitumineuses lancent à gros bouillons des gaz irrespirables; les oiseaux évitent de voler au-dessus du lac et les petits animaux qui s'en approchent y laissent leurs cadavres. Les dieux Palici étaient tellement redoutés par les anciens, que l'asile de leur sanctuaire était inviolable et que les esclaves réfugiés y acquéraient le droit de dicter des volontés à leurs maîtres; encore de nos jours, ces cratères lacustres inspirent une grande terreur aux indigènes, quoiqu'ils n'aient pas remplacé par une chapelle propitiatoire les temples des païens. Il est probable que le lac de Pergusa présente aussi quelquefois des phénomènes du même genre; cet ancien cratère, d'environ 7 kilomètres de tour, est presque toujours très-peuplé d'anguilles et de tanches, mais soudain tous ces poissons périssent et la surface du lac se recouvre de leurs corps en décomposition; sans doute ce sont des émissions de gaz qui causent la foudroyante mortalité. Plus à l'ouest, près de Palazzo Adriano, une nouvelle salse a jailli du sol en décembre 1870. Tout le sous-sol de la Sicile est en effervescence chimique.

En dehors de la Sicile etnéenne, le principal centre de l'activité volcanique se trouve dans les environs de Girgenti, au lieu dit les Maccalube. L'aspect de la plaine y change suivant les saisons; en été, de petits cratères emplis d'une bouillie argileuse dégagent incessamment des bulles de gaz et déversent de la boue sur leurs talus extérieurs; mais quand viennent les pluies d'hiver, tous les cônes sont délayés et mélangés en une sorte de pâte d'où s'échappe la vapeur. Au commencement du siècle, de petits tremblements de terre secouaient parfois le sol, et des jets de boue et de pierre s'élevaient en gerbes à 10 ou 20 mètres de hauteur; en 1777, une éruption exceptionnelle avait projeté les débris à plus de 30 mètres de haut. De nos jours, les Maccalube sont plus tranquilles. Comme les volcans de laves, ces laboratoires de boues ont leurs périodes de calme et d'exaspération.

Les gisements de soufre, qui sont l'une des principales richesses de la Sicile, proviennent sans doute indirectement des foyers de lave qui bouillonnent au-dessous de la contrée; mais aucun ne se trouve sur les pentes ni dans le voisinage immédiat du Mongibello. Les masses de soufre, éparses en petits bassins, sont disposées de l'est à l'ouest sur plus d'un quart de la superficie de l'île, dans les terrains tertiaires qui s'étendent de Centorbi à Cattolica dans la province de Girgenti. Ils datent tous de l'époque miocène Supérieure et reposent sur des bancs d'infusoires fossiles exhalant une forte odeur de bitume. Les géologues discutent encore sur la manière dont s'est déposé le soufre, mais il semble très-probable qu'il provient de sulfure de chaux apporté du sein de la terre par les sources thermales et décomposé par les intempéries. La formation géologique où se trouve le soufre est également riche en gypse et en sel gemme: en maints endroits on reconnaît le voisinage des couches salées par des efflorescences qui se montrent à la surface et que l'on connaît sous le nom d'occhi di sale, «yeux du sel.»

La Sicile a, comme la Grèce, le climat le plus heureux. Les hautes températures de l'été sont adoucies par les brises marines qui soufflent régulièrement pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les froids de l'hiver ne sont sensibles que par suite du manque absolu de comfort dans les maisons, car les gelées sont inconnues et bien rarement la neige tombe sur les pentes inférieures des montagnes. Les pluies d'automne sont fort abondantes, mais elles alternent souvent avec les beaux jours de soleil et n'ont pas le temps de refroidir complètement l'atmosphère. Les vents dominants, qui soufflent du nord et de l'ouest, sont très-salubres; par contre, le sirocco, provenant généralement du sud-est, est redouté comme un vent de mort, surtout quand il arrive sur la côte septentrionale, où il a perdu presque toute son humidité [116]. Il dure d'ordinaire trois ou quatre jours, pendant lesquels on se garderait bien de coller le vin, de saler la viande, ou de peindre les appartements ou les meubles. Ce vent est le principal désagrément du climat. Dans certaines parties de la Sicile, les émanations des marécages sont aussi fort dangereuses, mais la faute en est à l'homme, qui laisse croupir les eaux. C'est ainsi qu'Agosta et Syracuse, sur la côte orientale, sont assiégées par les fièvres et que la mort défend les approches de l'antique Himéra.

[Note 116: ][ (retour) ]

Température moyenne à Palermo et à Messine 18°C
» » à Catane et à Girgenti 20°C
Écart moyen de température, de l'hiver à l'été 2 à 33°
Pluies moyennes à Palermo 0m,66

Favorisée par les conditions de température et d'humidité, la végétation présente un caractère semi-tropical dans les plaines et les vallées basses. Un grand nombre de plantes étrangères d'Asie et d'Afrique se sont acclimatées facilement en Sicile. Les dattiers sont groupés en bouquets dans les jardins et même en pleine campagne; les plaines d'aspect tout africain qui entourent Sciacca sont en maints endroits complètement recouvertes de palmiers nains ou giummare, qui valurent à l'ancienne Sélinonte le surnom de Palmosa; diverses espèces de cotonniers croissent sur les pentes des collines jusqu'à l'altitude de 200 mètres; le bananier, la canne à sucre, le bambou, fleurissent hors des serres; la Victoria regia recouvre les viviers de ses larges feuilles et de ses fleurs; le papyrus du Nil, inconnu dans toutes les autres parties de l'Europe, s'unit aux grands roseaux pour obstruer le cours de la rivière d'Anapus, dans les environs de Syracuse; naguère il croissait aussi dans l'Oreto, près de Palerme, mais il en a disparu. Quoique d'origine étrangère à l'Europe, le cactus opuntia ou figuier de Barbarie est devenu la plante la plus caractéristique des campagnes du littoral de la Sicile; les coulées de lave les plus rebelles à la culture se recouvrent en peu de temps de fourrés inhospitaliers de cactus, aux disques de chair verdâtre hérissés d'épines. C'est à la base méridionale de l'Etna que ces plantes du midi et tous les autres végétaux des régions voisines des tropiques remontent le plus haut. Sans grand effort de culture, les paysans y font croître l'oranger jusqu'à plus de 500 mètres d'altitude, et le mélèze y pousse spontanément jusqu'à 2,250 mètres. Ces pentes tournées vers le soleil de l'Afrique sont la terre la plus chaude de l'Europe, non-seulement à cause de leur exposition, mais à cause du parfait abri que la masse du volcan offre contre les vents du nord et de la couleur noirâtre des scories et des cendres, que viennent frapper les rayons du midi.

Dans les régions revêtues d'arbres ou d'arbustes, la campagne est toujours verte, même en hiver: l'oranger, l'olivier, le caroubier, le laurier-rose, le lentisque, le tamaris, le cyprès, le pin gardent leur feuillage et donnent ainsi à la nature une gravité douce, bien différente de la morne tristesse de nos paysages hivernaux du nord. Avec un peu de soin, les horticulteurs entretiennent aussi constamment la vie dans leurs jardins: il n'y a point de primeurs en Sicile, pour ainsi dire, parce que l'on peut obtenir les légumes frais pendant tout le courant de l'année. C'est dans le voisinage de Syracuse que les jardins se montrent dans leur plus grande beauté, à cause du contraste de leur merveilleuse végétation avec les roches nues. Il en est un surtout, dans lequel on se trouve comme par enchantement, au sortir d'une fissure de précipice, et qui est un lieu féerique de verdure, d'ombre et de parfums: c'est l'Intagliatella ou Latomia de' Greci, l'une des carrières où les esclaves grecs taillaient les pierres de construction pour les temples et les palais de Syracuse. Des orangers, des citronniers, des néfliers du Japon, des pêchers, des arbres de Judée, aspirant à l'air libre et montant vers la lumière du ciel, s'élèvent à la hauteur gigantesque de 15 et 20 mètres; des arbustes en massifs entourent les troncs des arbres; des guirlandes de lianes s'entremêlent aux branches; des fleurs et des fruits jonchent les allées et de nombreux oiseaux chantent dans le feuillage. Au-dessus de cet élysée d'arbres odorants et fleuris se dressent les roches coupées à pic de la carrière; les unes encore nues et blanches comme aux jours où les taillèrent les instruments des esclaves athéniens, les autres revêtues de lierre du haut en bas ou portant des rangées d'arbustes sur chacun de leurs escarpements.