LE CHATAIGNIER DES CENT CHEVAUX ET L'ETNA.
Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de H. P. Berthier.

La cime de l'Etna ne s'élève pas jusque dans la zone aérienne des neiges persistantes, et la chaleur du foyer souterrain fond la plupart des petits névés amassés dans les creux. Cependant la moitié supérieure de la montagne reste blanche durant la plus grande partie de l'année. La fonte de ces neiges et les pluies copieuses qu'apportent les vents de la mer devraient, semble-t-il, former de nombreux ruisseaux sur le pourtour du volcan; mais les pierrailles et les cendres qui recouvrent en talus les roches de lave solide absorbent promptement toute l'humidité des hauteurs, et bien rares sont les endroits favorisés où quelque fontaine vient rejaillir à la surface. Les grandes sources ne font leur apparition qu'à la base de la montagne, et quelques-unes seulement dans le voisinage immédiat de la mer. Telle est la fontaine d'Acis, échappée au chaos de rochers que Polyphème, c'est-à-dire l'Etna lui-même, le géant aux «mille voix», lança contre les navires du sage Ulysse; telle est aussi la rivière d'Amenano, qui surgit dans la ville même de Catane et s'épanche dans les eaux du port en cascatelles d'argent. A la vue de ces sources, au flot si clair et si frais, apparaissant au milieu des sables noirs et des roches brûlées, on comprend sans peine que les anciens Grecs les aient considérées comme des êtres divins, qu'ils aient frappé des médailles en leur honneur et leur aient élevé des statues. Catane s'était mise sous la protection du dieu Amenanos, qui l'abreuvait de ses ondes.

Si l'eau ruisselante manque presque complètement sur les pentes de l'Etna, du moins l'humidité se conserve dans les cendres en assez grande quantité pour nourrir une riche végétation. Partout où les carapaces des coulées de lave ne sont pas trop compactes pour laisser pénétrer les radicelles des plantes, les déclivités de la montagne sont revêtues de verdure. Les hautes régions, occupées pendant la plus grande partie de l'année par les neiges, sont les seules qui gardent, sur presque tout le pourtour du mont, leur nudité première. Il est d'ailleurs assez étonnant que la flore alpine soit tout à fait absente du sommet de l'Etna, où la température moyenne de l'atmosphère et du sol est précisément ce qui convient à ces végétaux. Les géologues en concluent que de tout temps l'Etna s'est trouvé séparé des Alpes par de grands espaces infranchissables pour les oiseaux qui portent des graines fécondes dans leur gésier ou aux plumes de leurs pattes.

Jadis le volcan était entouré d'une ceinture de forêts: au-dessous de la zone des neiges et des cendres, au-dessus de celle des cultures, s'étendait la région des grands bois, chênes, hêtres, pins et châtaigniers. De nos jours il n'en est plus ainsi. Sur les pentes méridionales, que gravissent d'ordinaire les visiteurs, il n'y a plus de forêts; ça et là seulement on aperçoit quelques gros troncs de chênes ébranchés. Sur les autres versants, les bouquets d'arbres sont plus nombreux; même du côté du nord, quelques restes de hautes futaies donnent à divers paysages de l'Etna un caractère tout à fait alpin; mais les bûcherons continuent avec acharnement leur œuvre d'extermination, et l'on peut craindre qu'avant longtemps il n'existe plus un seul débris te antiques forêts. Les splendides châtaigniers du versant occidental, parmi lesquels on admirait naguère l'arbre des «Cent Chevaux», découpé maintenant par la vieillesse et les intempéries en trois fûts séparés, témoignent de l'étonnante fertilité des laves du volcan. Les jeunes pousses des taillis, si droites, si lisses et toutes gonflées de séve, s'élancent du sol avec une fougue singulière; en quelques années, quand le voudront les agriculteurs, la zone déboisée de l'Etna pourra reprendre sa parure de feuillage.

Quant à la zone des cultures, qui forme une large bande circulaire à la base de la montagne, c'est en maints endroits le plus admirable des jardins. Les bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers et d'autres arbres à fruits, auxquels se mêlent çà et là des groupes de palmiers, transforment toutes les premières pentes en un immense verger; de nombreuses villas, des coupoles d'églises et de couvents se montrent de toutes parts au-dessus des massifs de verdure. La terre est si fertile, que ses produits peuvent suffire à une population trois ou quatre fois plus dense que celle des autres contrées de la Sicile et de l'Italie. Plus de trois cent mille habitants se sont groupés sur les pentes de cette montagne, que de loin on considère comme devant être un lieu d'épouvante et de péril imminent, et qui de temps à autre s'entr'ouvre en effet pour noyer ses campagnes sous un déluge de feu. A la base du volcan, les villes touchent aux villes et se suivent comme les perles d'un collier [114]. Qu'une coulée de lave recouvre une partie de la chaîne d'habitations humaines, bientôt celle-ci se reforme au-dessus des pierres refroidies. Des bords du cratère de l'Etna, le gravisseur contemple avec étonnement toutes ces fourmilières humaines à l'oeuvre au pied de la puissante montagne. La zone concentrique de verdure et de maisons contraste étrangement avec le désert de neiges et de cendres noires qui occupe le centre du tableau et, par delà le Simeto, avec les escarpements inhabités des monts calcaires. Mais ce n'est là qu'une partie de l'immense et merveilleux panorama de 200 kilomètres de rayon. C'est à bon droit que les voyageurs célèbrent le spectacle presque sans rival que présentent les trois mers d'Ionie, d'Afrique et de Sardaigne, entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif triangulaire de la Sicile, les hautes péninsules de la Calabre et les îles éparses de l'Éolie.

[Note 114: ][ (retour) ]

Population kilométrique de l'Italie 90 hab.
» » de la zone habitable de l'Etna 550 »

Les monts Pélore, qui continuent en Sicile la chaîne italienne de l'Aspromonte, sont de hauteur bien modeste en comparaison de l'Etna, mais ils existaient déjà depuis des âges, lorsque la région où s'élève de nos jours le volcan était encore un golfe de la mer. On croyait jadis que la plus haute cime du Pélore, consacrée à Neptune par les anciens, puis à la «Divine Mère» (Dinna Mare) par les Siciliens modernes, était percée d'un cratère; mais il n'en est rien. Composées de roches primitives et de transition, revêtues sur leurs flancs de Calcaires et de marbres, ces montagnes longent d'abord le littoral de la mer d'Ionie, tout bordé de caps abrupts, puis elles reploient vers l'ouest leur crête principale et courent parallèlement aux côtes de la mer Éolienne. Vers le milieu de sa longueur, la chaîne, connue en cet endroit sous le nom de Madonia, atteint sa plus grande élévation, et de magnifiques forêts, encore épargnées par la hache, lui donnent un aspect tout septentrional: on pourrait se croire dans les Apennins ou dans les Alpes Maritimes. Des promontoires calcaires, presque entièrement isolés, s'avancent dans les flots au nord des montagnes et, par la beauté de leur profil, la variété de leurs formes, font de cette côte une des plus remarquables de la Méditerranée. Même après avoir visité le littoral de la Provence, de la Ligurie, du Napolitain, on reste saisi à la vue des caps superbes de la côte sicilienne; on contemple avec admiration l'énorme bloc quadrangulaire de Cefalù, la colline plus doucement ondulée de Termini, les masses verticales de Caltafano, et surtout, près de Palerme, la forteresse naturelle du Monte Pellegrino, roche presque inaccessible de 20 kilomètres de tour, où le vieil Hamilcar Barca se maintint durant trois années contre tous les efforts d'une armée romaine. Le mont San Giuliano, qui termine la chaîne à l'occident, est aussi un piton calcaire presque isolé: c'est l'ancien mont Eryx, jadis consacré à Vénus.