Dans son ensemble, l'île triangulaire de Sicile présenterait une grande régularité de structure, si le cône de l'Etna ne dressait sa puissante masse au-dessus des rivages de la mer Ionienne et de l'entrée du détroit de Messine.

De sa base au cratère terminal, l'énorme gibbosité du volcan forme une région géographique spéciale, non moins distincte du reste de la Sicile par ses produits, ses cultures, sa population, que par son histoire géologique, L'Etna constitue un monde à part.

Les anciens navigateurs de la Méditerranée s'imaginaient pour la plupart que le volcan de là Sicile était le colosse suprême parmi les montagnes de la Terre. Ils se trompaient de peu pour les contrées du monde connu, car les cimes du littoral méditerranéen plus élevées que l'Etna ne s'élèvent qu'aux deux extrémités de la Grande Mer, sur les côtes d'Espagne et de Syrie, et le mont sicilien a, de plus que ces montagnes, son majestueux isolement, la fière pureté de ses contours, quelquefois aussi le reflet flamboyant de ses laves et presque toujours sa haute colonne de fumée se déployant en arcade dans le ciel. De toutes les mers qui environnent la Sicile on voit le grand géant dressant sa tête neigeuse et fumante au-dessus des autres monts qui lui font cortège. La position de l'Etna au centre précis de la Méditerranée et au bord du passage de Messine contribuait également, suivant les idées cosmogoniques des anciens, à donner la prééminence à l'Etna: c'était le «pilier du Ciel»; c'était aussi le «clou de la Terre». Plus tard, ce fut pour les Arabes le Djebel, la «montagne» par excellence, et les indigènes lui donnent encore, par tradition, le nom de Mongibello.

Les pentes moyennes de l'Etna, prolongées par des coulées de laves qui se sont épanchées dans tous les sens, sont fort douces et diminuent assez régulièrement vers la base; on s'étonne à la vue des profils qui constatent combien faible est la déclivité générale de la montagne, d'aspect si superbe pourtant. Aussi, pour atteindre à sa hauteur verticale de plus de 3 kilomètres, l'Etna doit s'étaler sur une surface énorme; il occupe un territoire d'environ 1,200 kilomètres et, sans compter les petites sinuosités du pourtour, le développement total de la base est d'environ 35 lieues. Tout cet espace est parfaitement limité par l'hémicycle des vallées de l'Alcantara et du Simeto; seulement un col de 860 mètres d'élévation rattache au nord-ouest le massif de l'Etna au système montagneux du reste de la Sicile; de petits cônes d'éruption s'élèvent en dehors de la masse du volcan, au nord de l'Alcantara et quelques coulées de lave se sont déversées à l'ouest en comblant l'ancienne vallée du Simeto; la rivière obstruée a dû se creuser dans la roche basaltique un nouveau lit coupé de rapides et de cascades.

Sur le versant de l'Etna tourné du côté de la mer d'Ionie, un vide énorme d'environ 25 kilomètres de superficie et d'un millier de mètres de profondeur moyenne interrompt la régularité des pentes de l'Etna: c'est le val del Bove. Ce vaste cirque d'explosion est tout parsemé de cratères adventices et s'étage en marches gigantesques, du haut desquelles, lors des éruptions, les coulées de lave plongent en cataractes de feu. Jadis ainsi que l'ont établi les recherches de Lyell, c'est dans le val del Bove que s'ouvrait le grand cratère terminal de l'Etna; mais, à une époque inconnue, le centre de l'activité volcanique s'est déplacé, et maintenant la bouche suprême de la montagne se trouve à quelques kilomètres plus à l'ouest. Peut-être même ce deuxième cratère, dont chaque nouvelle éruption modifie les dimensions et les contours, a-t-il souvent changé de place, car la large plate-forme sur laquelle repose le cône terminal semble avoir porté jadis une masse de cinq à six cents mètres plus élevée, qu'une explosion aura probablement fait voler dans les airs [113]. Quoi qu'il en soit, les abîmes du val del Bove peuvent toujours être considérés comme le vrai centre de l'Etna, car c'est là que les laves se montrent à nu dans leur ordre de superposition, leurs failles, leurs ruptures, leurs géodes, leurs roches injectées: en nul autre cirque de volcan les géologues n'ont pu mieux étudier la structure intime des montagnes d'éruption. Au bord de la mer, les falaises qui portent la ville d'Aci-Reale permettent aussi d'embrasser d'un coup d'œil une longue période de l'histoire du volcan. Le plateau, qui se termine abruptement du côté de la mer, par une paroi de 100 mètres d'élévation, se compose de sept coulées de lave vomies successivement par les crevasses de l'Etna. Chaque coulée offre, dans presque toute son épaisseur, une masse compacte où les plantes peuvent à peine insérer leurs racines; mais la partie supérieure de chaque assise est uniformément changée en une couche de tuf ou même de terre végétale, due à l'action de l'atmosphère pendant une série de siècles inconnue. Après être sorti des flancs de la montagne, chacun des courants de lave eut le temps de se refroidir, de se recouvrir d'humus et de porter une végétation arborescente, que devait plus tard recouvrir un autre fleuve de pierre, On a constaté aussi ce phénomène curieux que, tout en s'accroissant en haut par l'apport de nouvelles assises, la falaise grandissait en bas par le soulèvement graduel de la masse: des lignes d'érosion distinctement tracées par la mer à différents niveaux au-dessus de la nappe actuelle de la Méditerranée mesurent le mouvement de poussée qui s'est produit sous ces roches de l'Etna. De belles grottes encadrées de prismes basaltiques et, dans le voisinage d'Aci-Trezza, les Faraglioni ou rochers des Cyclopes, témoignent aussi des changements considérables qui se sont opérés dans la structure des laves, depuis l'époque où elles sont sorties de l'intérieur du volcan.

[Note 113: ][ (retour) ]

Superficie de l'Etna 1,200 kil. carrés.
Hauteur actuelle de la montagne 3,369 mètres.
Diamètre actuel du cratère 320 »
» du puits 10(?) »

Pendant les vingt-cinq siècles de la période moderne, plus ou moins vaguement éclairée par l'histoire, l'Etna s'est ouvert plus d'une centaine de fois pour vomir des matières fondues, et quelques-unes des éruptions ont duré plusieurs années. On n'a, du reste, pu constater aucune régularité dans les paroxysmes de la montagne, ni de coïncidence avec les mouvements volcaniques des îles Éoliennes. Les fentes se produisent sans ordre sur tout le pourtour du volcan, et les quantités de lave qui en sortent sont des plus inégales. Le courant le plus considérable dont parle l'histoire est celui qui se déversa sur la ville de Catane, en 1669. Issu de terre à une très-haute température, il s'étala d'abord en lac dans les campagnes de Nicolosi, fondit et emporta comme un glaçon une partie de la colline de Monpilieri, qui gênait sa marche, puis se divisa en trois coulées, dont la plus large, se recourbant au sud-est, marcha sur Catane, rasa une partie de la ville, noya les jardins sous un déluge de scories et jeta dans la mer un promontoire de près d'un kilomètre à la place de l'ancien port. On évalue à un milliard de mètres cubes la quantité de lave qui sortit alors de l'Etna, pour changer en un désert rocheux d'une centaine de kilomètres carrés des campagnes d'une extrême fertilité, où plus de vingt-cinq mille personnes habitaient quatorze villes et villages. Le double cône des Monti Rossi, au gracieux cratère empli d'une forêt de genêts aux fleurs d'or, est formé des cendres que lança l'évent supérieur de la crevasse pendant la grande éruption. Plus de sept cents cônes parasites d'origine analogue à celle des Monti Rossi sont épars ça et là sur les pentes extérieures de l'Etna, monuments naturels des anciennes éruptions. Les uns, plus antiques, sont presque entièrement oblitérés par les intempéries ou bien enfouis par des coulées de lave plus récentes; les autres, véritables montagnes de plusieurs centaines de mètres de hauteur, ont encore leur forme conique primitive. Plusieurs sont recouverts de forêts; il en est aussi dont les cratères sont changés en jardins, coupes charmantes où des maisons de plaisance scintillent au milieu de la verdure.

La zone, de mille à deux mille mètres, où se pressent en plus grand nombre les cônes parasites, indique la région du volcan où la poussée intérieure se fait le plus énergiquement sentir. Près du sommet, l'activité souterraine est d'ordinaire moins violente. Le cratère terminal n'est, dans la plupart des éruptions, qu'une sorte de cheminée d'où la vapeur d'eau et les gaz volcaniques s'échappent en tourbillons. Tout autour, les fumerolles réduisent le sol en une espèce de bouillie, et, par le dégagement de substances diverses, bariolent les scories des couleurs les plus éclatantes, rouge écarlate, jaune d'or, vert d'émeraude. D'ordinaire la chaleur du foyer caché est encore très-sensible sur les talus extérieurs du cône; elle agglutine les pierres en une masse cohérente, beaucoup moins pénible à gravir que ne le sont les cendres meubles du Vésuve. Il est rare que, dans leur ascension, les visiteurs aient à craindre la chute de quelque bombe volcanique. Les éruptions de pierres, jaillissant en gerbes de la bouche suprême, ont lieu quelquefois, et même Recupero a vu des blocs lancés à deux mille cent cinquante mètres de hauteur; mais ce sont là des phénomènes exceptionnels. Si les pluies de scories étaient fréquentes, une petite construction romaine, dite la «Tour du Philosophe.», qui se trouve dans un épaulement du mont, au-dessus des précipices du val del Bove, serait depuis longtemps enterrée sous les débris. On pourrait donc sans danger établir sur ces hauteurs un observatoire météorologique: nulle station ne serait plus utilement placée, car, du sommet, on assiste à la formation des orages qui grondent sur les plaines, et, là-haut, le vent polaire et le vent équatorial annoncent, parleur conflit, le temps qui se prépare pour les régions inférieures de l'Europe et de l'Afrique.