Quoique possesseur de pâturages ou de parcelles cultivées, le Sarde n'habite point la campagne. Dans l'île tyrrhénienne comme en Sicile, la population des laboureurs se groupe dans les bourgs et dans les villages. Il n'y a point de hameaux ni de logis solitaires, car il eût été jadis trop dangereux de vivre à l'écart exposé aux ravages des pirates mahométans ou chrétiens et à l'invasion de la fièvre. De nos jours le premier péril, celui de la guerre, n'existe plus, mais l'habitude est prise et le Sarde continue d'élever sa cabane ou sa maison dans la bourgade dont les murs offraient un refuge à ses aïeux. Même les pâtres des montagnes aiment à grouper leurs huttes en villages informes, auxquels on donne le nom de stazzi; eux-mêmes s'unissent en confédérations de défense et de protection mutuelles: ce sont les cussorgie, républiques temporaires qui offrent un modèle parfait de déférence réciproque, de justice et d'égalité. Lorsqu'un berger a eu le malheur de perdre son bétail par la peste ou par l'incendie, l'usage l'autorise à réclamer de chacun de ses camarades du district et des cantons environnants au moins un animal: il reconstitue ainsi son troupeau, sans autre obligation que d'avoir à rendre la pareille quand un autre pâtre tombera dans l'infortune. Ailleurs, notamment dans les environs d'Iglesias, les vergers sont encore en commun. Quelle que soit leur pauvreté, les Sardes des montagnes exercent les vieilles pratiques de l'hospitalité avec une véritable joie; ils habitent des maisons de pisé grossier ou de pierres brutes, dépourvues de tout confort, mais ils trouvent moyen d'en faire un séjour agréable pour l'étranger. D'ailleurs l'avantage de posséder un hôte fournit à la communauté l'occasion, toujours bienvenue, de célébrer un banquet.

Dans l'ensemble des produits de l'Italie, ceux de la Sardaigne ne comptent encore que pour une bien faible part. La plupart des paysans ne sont laborieux que par boutades, et la proportion des terres qu'ils cultivent est seulement d'un quart ou d'un tiers de la superficie totale de l'île. Il arrive aussi, en quelques années exceptionnelles, que les récoltes sont brûlées par les sécheresses ou même dévorées par les sauterelles, que le vent apporte en nuages par-dessus la mer d'Afrique. Si ce n'est dans le district de Sassari, les Sardes ont encore une culture rudimentaire et ne connaissent point l'art d'ennoblir leurs produits. L'olivier est l'arbre auquel ils donnent le plus de soin. Séduits par des privilèges politiques qui, suivant le nombre des arbres plantés, pouvaient s'élever jusqu'à la possession du titre de comte, des milliers de propriétaires ont changé leurs steppes incultes en vergers, et quelques districts, dans la vallée du torrent de Bosa, sont devenus d'immenses olivettes dont les huiles s'exportent en Italie. Quant aux millions d'oranges que fournissent les jardins de Millis et d'autres villes sardes, elles ne sont point considérées comme ayant assez de valeur pour être expédiées sur le continent, et ne sont vendues que dans l'île même, par des marchands voyageurs. Les produits exquis des orangers de la Sardaigne ont moins d'importance dans le commerce de l'île que les salicornes et autres plantes salines qui croissent dans les terrains bas du littoral et dont les cendres sont expédiées à Marseille pour la fabrication de la soude. Toute la plaine de Cagliari, trop infertile pour toute autre culture, est maintenant un vaste champ de salsolées.

L'exploitation des carrières de granit et de marbre donne quelque profit, mais tout récemment encore les mines proprement dites, qui avaient une si grande importance du temps des Romains, étaient complètement délaissés. Même de nos jours, il n'est qu'une mine de fer sérieusement exploitée, celle de San Leone, appartenant à une société française; les premiers travaux y datent de 1862. On en retire chaque année environ 50,000 tonnes de minerai contenant environ les deux tiers de leur poids en métal pur. C'est à San Leone, située à une quinzaine de kilomètres de Cagliari, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la baie, que l'on a construit le premier chemin de fer de l'île de Sardaigne. Depuis 1867, le grand gîte de l'exploitation minière des anciens, le district d'Iglesias, où les Romains avaient fondé les villes de Plumbea et de Metalla, et où les Pisans firent aussi des excavations pour la recherche de l'argent, a commencé de reprendre son antique importance à cause de ses gisements de plomb et de zinc: on s'y occupe aussi, comme au Laurion en Attique, de l'exploitation et du traitement des amas de scories rejetés hors des trous de mine par les anciens; une grotte à stalactites fort curieuse, qui traverse la montagne près de Domus Novas, a même été transformée en tunnel pour le service de ces mines à air libre. Depuis que la fièvre du gain rapide s'est emparée des populations et que les compagnies françaises, anglaises, italiennes, se sont fait distribuer le sol en concessions minières, Iglesias se change en cité d'aspect moderne, le village de Gonessa prend un air de ville, le petit havre de Porto Scuso, jadis à peine fréquenté par de rares caboteurs, est encombré de navires d'un faible tonnage qui viennent y chercher les 800,000 tonnes de minerai de plomb et les 100,000 tonnes de minerai de zinc extraites des mines du voisinage, pour les transporter dans la rade de Carlo-Forte, protégée des vents du large par les îles de San Pietro et de Sant' Antioco. Déjà ce port vient immédiatement pour le mouvement commercial après les deux autres grands ports de l'île, Cagliari et Porto Torres, l'escale de Sassari. Par malheur, les travaux des mines de cette île de la Sardaigne ont été fréquemment compromis par l'insalubrité du climat; plusieurs fois déjà l'exploitation de mines très-productives a dû être interrompue à cause de la mort de tous les travailleurs étrangers qu'avaient amenés les concessionnaires.

La pêche n'est pas accompagnée des mêmes dangers, puisque la proie poursuivie par le pêcheur vit surtout dans les golfes ouverts au libre vent marin. Certains parages sont extrêmement poissonneux, notamment la baie de Cagliari et les bras de mer à fond de roches cristallines qui serpentent dans l'archipel de la Maddalena et où les anciens venaient chercher les coquillages pourprés. En outre, la Sardaigne a les bancs d'anchois et de sardines ou «poissons sardes» qui visitent périodiquement ses rivages, et les convois de thons qui viennent s'emprisonner dans la «chambre de mort» des immenses madragues tendues à l'entrée des baies occidentales: on pêche jusqu'à 50,000 de ces animaux dans une seule saison; malheureusement les thons ne sont pas toujours réguliers dans leurs migrations: c'est même après qu'ils eurent disparu des côtes de l'Andalousie, vers le milieu du dix-huitième siècle, que les pêcheurs espagnols vinrent poursuivre les poissons sur les rivages de la Sardaigne. Outre la pêche de mer, les habitants du littoral ont celle des étangs; les filets tendus en travers des graus d'entrée fournissent en abondance des poissons de diverses espèces, surtout l'alose dans l'étang de Cagliari, le muge et l'anguille dans l'étang d'Oristano, la dorade et le brochet dans celui d'Alghero. L'industrie de la pêche a donc une grande importance dans l'île de Sardaigne, mais une très-forte part de ce travail est accaparée par des matelots venus du continent. Même les pêcheurs de la Maddalena sont d'origine corse; ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro, sont des Génois immigrés, au commencement du dix-huitième siècle, de l'île africaine de Tabarca, occupée par leurs ancêtres quatre cents années auparavant: ces deux colonies parlent encore purement la langue de leurs aïeux. La pêche du corail, qui rassemble parfois jusqu'à deux cents embarcations dans le port d'Alghero, est un monopole exclusif des Italiens. Ce sont eux aussi qui viennent recueillir la pinna nobilis, coquillage dont le byssus soyeux sert à tisser des articles de vêtement. Il en est de même pour la navigation proprement dite. Quoique les eaux de la mer les environnent de toutes parts, les Sardes ne sont point un peuple de marins; ils redoutent les vagues et laissent volontiers le commerce maritime de leurs ports entre les mains des Génois et autres Italiens. C'est un fait remarquable que, sur près de 2,400 proverbes sardes recueillis par Spano, trois seulement se rapportent à la mer. Cette espèce d'aversion des insulaires sardes pour les flots qui baignent leurs rivages provient peut-être de ce que jadis ces flots étaient sillonnés surtout par les navires des conquérants et des pirates. Quant au commerce, il ne pouvait avoir grande importance, à cause de la faible population de l'île et de la ceinture de marais qui borde le littoral; de nos jours encore, quoique les échanges s'accroissent assez rapidement, ils sont, pour l'île entière, inférieurs à ceux d'un port méditerranéen de second ordre [128].

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Mouvement des ports de l'île entière en 1873:
11,256 nav., jaugeant 1,080,000 tonnes.
» du port de Cagliari 2,472 » » 390,600 »
Porto Torres 1,158 » » 149,000 »
Carlo-Forte 1,636 » » 134,000 »
La Maddalena 1,257 » » 107,500 »
Torranova 772 » » 107,000 »

Les habitants du «cap» septentrional passent pour être plus intelligents, plus actifs, plus civilisés que ceux du «cap» méridional, et ne manquent pas de s'en vanter. Les gens de Sassari ne se disent point Sardes; ils laissent ce nom, pour eux un peu synonyme de barbare, aux habitants de l'intérieur et des côtes méridionales. Autrefois il y avait grande rivalité, et même de la haine, entre les Sardes du Nord et ceux du Midi, et les uns et les autres ne parlaient de leurs voisins qu'en termes de mépris: l'instinct de vendetta, qui divisait tant de familles et de villages, partageait aussi l'île entière en deux moitiés ennemies. Les traces de cette ancienne animosité persistent, mais aucune partie ne peut trop accabler l'autre du poids de sa supériorité, car si le cap de Sassari ou d'En-Haut (di Sopra) a certainement l'avantage par son agriculture, son industrie, ses traditions de liberté, en revanche le cap de Cagliari ou d'En-Bas (di Sotto) possède les mines les plus riches, les productions les plus diverses et la capitale de l'île tout entière.

De nos jours, comme au temps des Carthaginois, la cité de Caralis, dont le nom s'est à peine modifié pendant plus de vingt siècles, est le grand marché d'échanges entre les denrées de la Sardaigne et les articles manufacturés de l'étranger. Des temps puniques il ne lui reste rien que des idoles informes, et de l'époque romaine que de nombreuses grottes sépulcrales et les ruines d'un aqueduc, son amphithéâtre creusé dans le roc et déblayé par Spano; mais elle a toujours son excellent port, presque complètement entouré de maisons, et sa magnifique rade où les naufrages sont inconnus. Bien que Cagliari n'ait pas été longtemps sous la domination musulmane, elle est cependant l'une des villes d'Europe qui ont la physionomie la plus orientale à cause du grand nombre de ses maisons à coupoles et des moucharabys de forme inégale suspendus au-dessus des rues. Cagliari occupe une position commerciale excellente. Poste le plus avancé de l'Europe centrale du côté de l'Afrique, elle est à 200 kilomètres à peine des rives de Carthage, et les bateaux à vapeur peuvent en moins d'un jour accomplir la traversée; en outre, Cagliari est située sur le détroit qui réunit la mer de Sicile à celle des Baléares. La capitale de la Sardaigne ne peut donc manquer de grandir et d'accroître son importance commerciale, surtout quand elle aura drainé les marécages insalubres de ses environs et transformé en un immense jardin l'ancien bras de mer du Campidano qui s'étend au nord-ouest vers Oristano, la cité des potiers. Cette ville elle-même a été fort importante dans l'histoire des Sardes, puisqu'elle était au moyen âge la résidence des seigneurs les plus puissants de l'île, et qu'Éléonore, «juge» d'Arborée, y promulgua la célèbre charte du pays (carta de logu), qui devint le droit public de toute la Sardaigne; la fertilité de ses campagnes, son beau golfe profond, protégé à l'ouest par la péninsule de Tharros, où les Phéniciens avaient fondé leur emporium de commerce, ne manqueraient pas de rendre à Oristano toute sa prospérité d'autrefois si les marais n'assiégeaient la ville. Jadis on avait l'habitude d'allumer de grands feux autour des murs pendant la saison de «l'intempérie», afin de purifier ainsi l'atmosphère; mais ce moyen, qui pouvait avoir quelque utilité, ne remplaçait pas, pour l'assainissement de la contrée, les vastes forêts qui avaient valu à cette région de la Sardaigne son nom d'Arborea. On raconte que les marais de Nurachi, situés dans le Campidano Maggiore, au nord-est d'Orislano, font entendre parfois un bruit pareil au beuglement d'un taureau. Ce phénomène, produit sans doute par le passage de l'air dans l'issue d'une caverne souterraine, n'est point spécial à la Sardaigne: on en cite plusieurs exemples dans les marais de la côte dalmate.