Les débris de toute espèce accumulés dans le sol des nuraghi ont fourni une multitude d'objets qui racontent la vie des anciens habitants de ces constructions et témoignent de leur civilisation relative. Tandis que les couches inférieures contiennent seulement des outils, des armes en pierre et des poteries faites à la main, les amas de débris plus élevés, et par conséquent plus modernes, renferment déjà beaucoup d'objets en bronze. Dans le voisinage de tous les nuraghi se trouvent d'autres monuments de construction cyclopéenne: ce sont les «tombes des géants». En les nommant ainsi, les indigènes ne se sont trompés qu'à demi: ces amas de pierre placés à l'extrémité d'un hémicycle de blocs massifs sont, en effet, des sépultures; tous ceux qu'a fait ouvrir M. Spano contenaient des cendres humaines.
Les Sardes n'ont point de traditions relatives aux anciennes demeures des aborigènes; quoique fort superstitieux, ils ne racontent même pas de légendes au sujet de ces ruines; tout au plus en attribuent-ils la construction au diable, et c'est là tout. Sans doute ce silence du peuple provient de ce que les conquêtes successives de l'île et les massacres en grand ont rompu toute tradition nationale. Dans leurs guerres contre les indigènes, les Carthaginois étaient impitoyables, puis, durant les premiers siècles de l'occupation romaine, les tueries et les déportations en masse firent disparaître une grande partie de la population première, que des colons volontaires et surtout de nombreux bannis vinrent remplacer. Dans ces conditions, tout souvenir de l'ancienne histoire du pays devait nécessairement se perdre.
De la multitude des suppositions qui ont été faites sur l'origine des anciens Sardes, celle qui paraît le mieux répondre à l'apparence physique des insulaires actuels les rattache au groupe des Ibères; mais, historiquement, ce sont des autochthones. Ils sont en général de petite taille, comme si l'influence du climat qui a rapetissé tous les animaux sauvages et domestiques, avait eu prise également sur eux; mais ils ont le corps svelte et de belles proportions, la taille fine, les muscles solides; leur chevelure et leur barbe, toujours noires, sont très-abondantes et persistent d'ordinaire jusque dans l'extrême vieillesse. Également gracieux et forts, les Sardes des deux provinces diffèrent un peu les uns des autres par les traits du visage: ceux du nord ont d'ordinaire la figure plus ovale et le nez plus aquilin, tandis que ceux des environs de Cagliari, plus mélangés peut-être, ont moins de régularité dans les traits et les pommettes fort saillantes. A cet égard, comme à beaucoup d'autres, il y a contraste entre les populations des deux parties ou «caps» de l'île.
Les habitants de l'intérieur de la Sardaigne sont peut-être, de tous les Européens, ceux qui ont le plus maintenu la pureté de leur race depuis le commencement du moyen âge. Sans doute ils comptent parmi leurs ancêtres bien des peuples divers, mêlés à la nation mystérieuse qui éleva les nuraghi; mais, après l'époque romaine, la plupart des invasions violentes et les immigrations d'étrangers s'arrêtèrent au littoral; elles refoulèrent les indigènes dans les hautes vallées des montagnes et ne les suivirent point dans ces retraites. A l'exception des Vandales, dont la furie s'était déjà calmée, les terribles hordes de Germanie qui ravagèrent presque toutes les autres contrées de l'Europe occidentale épargnèrent la Sardaigne, et cette île put ainsi garder sa population, ses moeurs et sa langue; les envahisseurs, maures, pisans, génois, catalans, espagnols, ne se mélangèrent qu'avec les habitants des côtes: on ne signale qu'une seule exception, celle des Barbaricini, qui habitent, précisément au centre de l'île, la contrée montueuse appelée de leur nom Barbagia. On croit voir en eux les restes d'une tribu berbère chassée de l'Afrique par les Vandales et repoussée dans l'intérieur à la suite de longues guerres avec les indigènes. Quand ils vinrent dans le pays, ils étaient encore païens, et devenus les voisins des Ilienses, qui étaient également idolâtres, ils se fondirent avec eux; leur conversion date seulement du septième siècle. Les femmes de la Barbagia portent encore un costume sombre qui rappelle celui des Berbères.
De tous les idiomes d'origine latine, le sarde est de beaucoup celui qui ressemble le plus à la langue des Romains, non par la grammaire, qui diffère beaucoup, mais par les mots eux-mêmes: plus de cinq cents termes sont absolument identiques. Des phrases nombreuses du langage usuel sont à la fois latines et sardes; même des rimailleurs ont pris à tâche d'écrire des poëmes entiers appartenant à l'une et à l'autre langue. Quelques mots grecs qui ne se trouvent pas dans les autres idiomes latins se sont aussi maintenus dans le sarde, soit depuis le temps des anciennes colonies grecques, soit depuis l'époque byzantine; enfin on cite deux ou trois mots usités en Sardaigne et qui ne peuvent se rattacher à aucun radical des langues européennes: ce sont peut-être des restes de l'ancienne langue des autochthones. Les deux dialectes principaux du langage sarde, celui de Logoduro dans le nord de l'île et celui de Cagliari, sont directement dérivés du latin, comme l'italien lui-même et l'espagnol, mais peut-être sont-ils plus rapprochés de ce dernier. En outre, la ville de Sassari et quelques districts du littoral voisin appartiennent à la zone de langue italienne; on y parle un patois qui se rapproche beaucoup du corse et du génois. Dans la ville d'Alghero, des colons catalans, introduits en masse vers le milieu du quatorzième siècle, à la place de l'ancienne population qui s'était réfugiée à Gènes, parlent encore, leur vieux provençal presque pur. Enfin, les Maurelli ou Maureddus des environs d'Iglesias, qui sont probablement des Berbères, et que l'on reconnaît à leur crâne étroit et allongé, auraient introduit, d'après La Marmora, quelques mots africains dans la langue du pays. Maltzan pense que les représentants les plus purs des immigrants d'Afrique sont les habitants de l'immense jardin de Millis; ce sont eux qui auraient apporté les orangers en Sardaigne.
Les Sardes de l'intérieur, fidèles à leur langage, le sont aussi partiellement à leurs moeurs antiques. La danse, qu'ils aiment beaucoup, est encore la même qu'aux temps de la Grèce. Dans le nord de l'île, les jeunes gens règlent leur cadence au son de la voix humaine; au milieu de la ronde se tient un groupe de chanteurs qui précipite ou ralentit les pas. Dans la partie méridionale de la Sardaigne, c'est un instrument qui rhythme la marche des danseurs; cet instrument, la launedda, n'est autre que la flûte antique à deux ou trois roseaux. Même ténacité dans tous les usages relatifs à la vie sociale et surtout dans les cérémonies et les rites de compérage, d'épousailles et de deuil. Comme chez presque toutes les anciennes populations de l'Europe, le mariage est précédé d'un simulacre d'enlèvement; en outre, la jeune femme, dès qu'elle est entrée dans la maison du mari et que sa captivité est bien constatée, doit rester toute la journée sans bouger, sans prononcer une seule parole; immobile et muette comme une statue, elle n'est plus un être vivant, mais seulement une chose, celle du mari: telle est sans doute la signification du symbole. C'est pour la même raison qu'on lui interdit de visiter ses parents pendant les trois premiers jours du mariage et que, dans les districts méridionaux de l'île, un grand nombre de femmes ont encore la figure à demi voilée.
Les montagnards sardes ont également conservé la lugubre cérémonie de la veillée des morts, connue sous le nom de titio ou attito. Les femmes, parentes, amies ou salariées, qui pénètrent dans la chambre mortuaire, s arrachent les cheveux, se précipitent sur le sol, poussent des hurlements, improvisent des hymnes de douleur. Ces vieilles cérémonies païennes prennent un caractère vraiment terrible lorsque le corps est celui d'un parent assassiné et que les assistants jurent de verser en échange le sang du meurtrier. Encore à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, les pratiques de la vendetta coûtaient à la Sardaigne une grande partie de sa population de jeunes hommes, parfois jusqu'à mille dans le cours d'une année. D'après les statistiques, du reste fort défectueuses, le nombre des habitants de l'île aurait diminué de plus de soixante mille personnes pendant les quarante années qui précédèrent 1816, et la principale cause de cette dîme prélevée par la mort aurait été la vendetta. De nos jours, la redoutable coutume n'est conservée que dans les districts reculés de l'île et notamment dans celui de Nuoro et dans la Gallura, au milieu des montagnes; là nul parent n'oublie, quand il fait baptiser un enfant, de glisser quelques balles dans ses langes, car ces plombs consacrés ne manqueront jamais leur but. Mais ailleurs les meurtres de vengeance ont presque disparu et les Sardes sont devenus oublieux des injures en comparaison de leurs voisins les Corses. Un autre usage encore plus barbare, suivant nos idées modernes, a disparu au commencement du siècle dernier. Des femmes, dites «acheveuses» (accabadure), avaient pour charge de hâter la fin des moribonds; souvent ceux-ci les imploraient eux-mêmes pour échapper à leurs souffrances; mais cette pratique de piété barbare donna souvent lieu à des actes hideux et de conséquence fort grave, car la population sarde est très-processive et les gens de loi y foisonnent. Maltzan, qui voit dans ces récits des anciens voyageurs une pure calomnie, s'imagine que les «acheveuses» étaient des femmes chargées de rendre la vie des vieillards tellement amère que leurs jours en étaient abrégés. Il ne songe pas qu'une pareille pratique aurait été beaucoup plus atroce que celle d'achever pieusement les malades.
Le paysan de la Sardaigne a sur celui de la plupart des provinces italiennes un immense avantage, celui d'être, sinon propriétaire, du moins usufruitier du sol: on le voit à l'assurance de son attitude et à la fierté de son regard; il ressemble presque à un paysan des Castilles. Le système féodal existait encore en Sardaigne avant 1840 et il en reste toujours des traces nombreuses. Les grands barons, presque tous d'origine espagnole, étaient à peu près les maîtres des communes et jusqu'en 1836 ils possédaient le droit de justice; ils avaient leurs prisons et dressaient le gibet, symbole de leur pouvoir. Néanmoins les paysans n'étaient pas asservis à la glèbe, ils pouvaient se promener de fief en fief, et presque partout la coutume leur assurait, sur le vaste domaine du seigneur une part plus que suffisante de l'usufruit des terres: en vertu de l'ademprivio, ils pouvaient couper du bois dans la forêt, faire paître leurs brebis sur la montagne, se découper des champs dans les jachères de la plaine; sans avoir la propriété, ils en avaient du moins les profits annuels. Malheureusement, avec ce régime d'aventure et de caprice, la terre ne rendait que de maigres récoltes; presque tous résidant en dehors de l'île, les titulaires des fiefs ne pouvaient s'occuper de l'amélioration des cultures et laissaient gérer leurs domaines par des intendants cupides; de leur côté, les paysans, quoique jouissant de l'ademprivio, ne pouvaient soigner des terres qui changeaient constamment de mains: l'agriculture n'était qu'une forme de pillage. Actuellement, l'État, devenu possesseur d'une grande partie des terres vagues des anciens fiefs, cherche à s'en débarrasser pour reconstituer la propriété privée; il en a cédé d'un coup 200,000 hectares à la société anglo-italienne qui s'est chargée de construire le réseau des chemins de fer de la Sardaigne.
Dans les districts où la population est relativement considérable, la division de la propriété est devenue extrême; le sol s'est émietté pour ainsi dire et les champs se sont hérissés de haies, pépinières de mauvaises herbes: chacun d'eux se divise en autant de parcelles qu'il y a d'héritiers. Parfois, de deux frères, l'un garde le terrain et l'autre prend la récolte. Par contre, le berger nomade des districts presque déserts n'a point de terre bien définie, mais il a son troupeau; les landes, les maquis lui appartiennent, et si la fantaisie lui en vient, il peut avoir son petit enclos de cultures à l'endroit le plus fertile du pâturage. Il est certain qu'avec de semblables errements l'exploitation sérieuse du sol est tout à fait impossible. Le mal est si criant, que des économistes ont même proposé le remède bien pire d'exproprier toutes les parcelles, tous les terrains vagues et de les revendre à de grands feudataires ou à des compagnies industrielles. Un pareil régime, renouvelé, sous une autre forme, de celui des fiefs catalans, ne pourrait qu'accroître la misère déjà fort grande. En certains villages du district de l'Ogliastra, sur la côte orientale, les indigènes mangent encore du pain de glands (quercus ilex) dont la pâte a été pétrie avec de l'eau provenant d'une argile onctueuse de schistes décomposés, sur laquelle on verse ensuite un peu de lard fondu. En Espagne, on mange aussi des glands, mais ce sont ceux du quercus bellotta, qui sont vraiment comestibles et qu'on se garde bien de mélanger de terre. Ainsi la Sardaigne offre un exemple, probablement unique en Europe, de populations partiellement géophages, comme plusieurs tribus indiennes de la Colombie et du Venezuela.