Il est certain que depuis l'époque romaine cette insalubrité s'est accrue par suite de l'extension que les habitants ont laissé prendre aux eaux vagues; mais à l'époque de la plus grande prospérité de l'île, alors qu'elle était un des principaux greniers de Rome et lui expédiait en abondance ses fromages, sa viande de porc, ses laines et ses étoffes, le plomb, le cuivre et le fer, ses côtes étaient aussi réputées comme des lieux mortels, et les empereurs y envoyaient en exil ceux dont ils tenaient à se débarrasser. Alors, comme de nos jours, les propriétaires terriens ne séjournaient jamais dans les campagnes vers la fin de l'été: dès la mi-juin, ils s'enfuyaient dans les villes pour se mettre à l'abri des murailles contre le mauvais air. Les employés italiens, que le gouvernement a nommés par disgrâce aux postes dangereux de l'île, se considèrent pour la plupart comme des condamnés à mort, et ceux qui n'obtiennent pas de passer des mois de congé dans les localités plus salubres succombent, en effet, presque tous. Quant aux habitants des villages, acclimatés de génération en génération, ils sont néanmoins obligés de prendre les plus grandes précautions pour éviter la fièvre. De tout temps ils ont essayé de se garantir par d'épais vêtements de cuir tanné ou non tanné qui présentent aux rayons du soleil, de même qu'à la pluie, au brouillard et à la rosée du matin, une surface impénétrable. Pour résister au mauvais climat, c'est précisément quand il fait le plus chaud que le paysan est le plus lourdement vêtu: par sa longue toison ou mastruca, qui lui donne une certaine ressemblance avec le pâtre roumain, le Sarde se fait une sorte de climat intérieur qui le rend moins sensible aux impressions du dehors.

Les géographes de l'antiquité, et comme eux les habitants de la Sardaigne, disent qu'une des grandes causes de l'insalubrité de l'île provient de la rareté des vents du nord-est. D'après la croyance populaire, les monts de Limbarra qui s'élèvent au nord agiraient comme une sorte d'écran et changeraient, au détriment de toute la basse Sardaigne, la direction du vent purificateur par excellence. Il y a probablement du vrai dans ce dire des anciens et des indigènes, car la bienfaisante «tramontane», qui pourtant est le vent normal du pôle, la nappe descendante des alizés, ne souffle que rarement dans la partie méridionale de l'île; la triple barrière des Apennins, des monts de Corse et du chaînon de Limbarra, ou, ce qui paraît plus probable, l'appel des brûlants déserts de Libye, l'infléchissent dans la direction du sud. De même, le vent équatorial ou contre-alizé, connu en Sardaigne sous le nom de libeccio, est peu fréquent, et quand il souffle, c'est avec une violence de tempête.

Par une sorte de torsion que les conditions météorologiques spéciales de la Méditerranée et du désert africain ont imprimée au régime des vents, il se trouve que les deux courants réguliers de la Sardaigne sont, non les vents du nord-est et du sud-ouest, mais précisément ceux qui soufflent à angle droit de ces directions normales. Ce sont le mistral (maestrale), qui vient du nord-ouest, c'est-à-dire des Cévennes et des Pyrénées, et le levante ou sirocco, provenant des sables de Libye. Les Sardes méridionaux, qui redoutent fort ce dernier vent, lui donnent le nom de maledetto levante. Ce vent «maudit» s'est chargé d'humidité dans son passage sur la Méditerranée, et sa température est en réalité beaucoup moins élevée que ne le ferait supposer l'état d'accablement dans lequel il fait tomber l'organisme. Quant au maestrale, il est accueilli avec joie, à cause de l'énergie qu'il donne au corps et de la santé qu'il apporte; d'ailleurs il souffle vraiment en maître, et les arbres soumis à sa violence ne peuvent s'élever qu'à une faible hauteur. En arrivant sur les côtes occidentales, il laisse fréquemment tomber une certaine quantité d'eau, que lui a fournie la Méditerranée, mais lorsqu'il atteint le golfe de Cagliari, il est déjà sec. C'est à ce vent, ainsi qu'à la brise marine, que la capitale de la Sardaigne doit une température moyenne (16°,63) inférieure à celle de Naples, située pourtant plus au nord.

Les orages sont relativement assez rares en Sardaigne, et les fortes, grêles, qui font ailleurs tant de ravages, sont presque inconnues dans l'île. Les pluies tombent surtout en automne et cessent d'ordinaire en décembre, pour faire place à une saison de sécheresse, la plus agréable' de l'année à cause de la sérénité de l'atmosphère et de l'égalité de la température: ce sont les «jours alcyoniens» pendant lesquels, suivant les anciens poëtes, la mer se calme pour permettre à l'oiseau sacré de faire son nid. Mais ces jours heureux et salubres de l'hiver sont suivis d'un triste printemps. Février, le «mois à double face» des marins sardes, apporte des froids capricieux, auxquels succèdent, en mars et en avril, les brusques alternatives du vent et de la pluie, de la chaleur et des froidures. Retardée par ce mauvais temps, la végétation de la Sardaigne est beaucoup plus lente que ne pourrait le faire croire la latitude méridionale de la contrée. Quoique à trois degrés en moyenne au sud du littoral de la Provence, les plantes n'y sont pas aussi tôt en fleurs.

La végétation de la Sardaigne ressemble à celle des autres îles de la Méditerranée. Dans les hautes vallées de l'intérieur et sur les pentes sans chemins, les forêts épargnées par les feux des pâtres consistent, comme celles de la Corse, en pins, et surtout en chênes et en chênes verts, mêlés ça et là aux charmes et aux érables; des bois de châtaigniers, des bouquets de noyers superbes entourent les villages; les croupes, dont les hautes futaies ont disparu, sont revêtues de plantes odoriférantes et de fourrés d'arbrisseaux, parmi lesquels les myrtes, les arbousiers, les bruyères arborescentes se distinguent par leurs fortes dimensions: c'est dans ces fourrés que les abeilles préparent leur miel amer, tellement dédaigné par Horace. Dans le voisinage de la mer, l'olivastro ou olivier sauvage, au tronc penché, aux branches uniformément reployées vers le sud-est par le tempétueux mistral, recouvre de vastes étendues incultes et n'attend que la greffe pour donner des fruits excellents. Tous les arbres fruitiers, toutes les plantes utiles du bassin de la Méditerranée trouvent en Sardaigne le terrain le plus propice; c'est avec une étonnante vigueur que poussent l'amandier et surtout l'oranger, introduit par les Maures à la fin du onzième ou au commencement du douzième siècle; les jardins de Millis, parfaitement abrités du mistral par l'ancien volcan de Monte Ferru, au nord d'Oristano, forment par leur ensemble une des plus belles forêts d'orangers du monde, peut-être la plus grande et la plus productive de tout le bassin de la Méditerranée: dans les années ordinaires les fruits d'or y mûrissent au nombre de soixante millions. Les vergers de Domus Novas, d'Ozieri, de Sassari sont aussi d'une étonnante richesse. Dans les campagnes méridionales de l'île, partout où les champs cultivés gagnent sur les landes couvertes de cistes, de fenouils et d'asphodèles, ils s'entourent, comme en Sicile, de figuiers de Barbarie, aux lobes épineux; près des villes, surtout aux environs de Cagliari, de nombreux dattiers déploient leurs éventails de feuilles. Par un singulier contraste, il se trouve que les palmiers nains manquent dans les plaines basses du sud de l'île, au climat presque africain, tandis qu'au nord, dans les solitudes d'Alghero, ils forment d'épais fourrés, pareils à ceux de l'Algérie. De même que les Maures, les indigènes sardes ont l'habitude d'en manger les racines.

Bien que toutes les plantes des terres voisines puissent facilement s'acclimater en Sardaigne, cette île est naturellement moins riche en espèces que les régions continentales situées sous la même latitude. Ce phénomène d'appauvrissement est général dans toutes les îles; la faible surface du champ clos dans lequel les diverses espèces luttent pour l'existence a eu pour résultat nécessaire de faire succomber celles qui étaient le moins bien armées pour le combat ou dont les représentants étaient trop peu nombreux. En revanche, la plupart des îles qui sont nées en pleine mer et qui ne se sont point rattachées aux masses continentales les plus voisines, ont une florale spéciale que l'on ne retrouve pas ailleurs. Tel n'est pas le cas pour la Sardaigne, qui probablement est le débris d'une terre de jonction entre l'Europe et l'Afrique. Quant à la fameuse plante dont parlent les anciens et qui, mangée par mégarde, causerait le rire «sardonique» et la mort, rien ne prouve que ce soit une herbe spéciale à la Sardaigne: Mimaut croit y reconnaître, d'après la description de Pline et de Pausanias, la berle à larges feuilles (Sium latifolium).

Le nombre des animaux sardes est aussi beaucoup moindre que celui de leurs congénères du continent. Parmi les mammifères qui ne se trouvent pas en Sardaigne, on cite l'ours, le loup, le blaireau, la fouine, la taupe. On n'y voit pas non plus de vipères ni de serpents venimeux d'aucune espèce; le seul animal dangereux qui se rencontre dans l'île est la tarentule (arza ou argia), dont la piqûre se guérit par la danse jusqu'à épuisement de forces ou par un séjour dans le fumier. La grenouille ordinaire, très-commune sur le continent italien et même en Corse, manque en Sardaigne tandis que des papillons y représentent la part spéciale de l'île dans la faune européenne. En revanche, un animal que les chasseurs ont exterminé dans presque toutes les îles de la Méditerranée, et qui représente peut-être la race mère de nos brebis, le mouflon, habite encore les montagnes du système corsico-sarde. Au milieu du siècle dernier, et encore au commencement de celui-ci, des chevaux redevenus sauvages parcouraient aussi librement l'île de Sant' Antioco, au sud-ouest de la Sardaigne; des myriades de lapins peuplent les petites îles qui bordent le littoral; enfin dans l'îlot de Tavolara, table calcaire du golfe de Terranova, vivent des chèvres farouches, aux longues cornes, aux dents d'un jaune doré, qui descendent d'animaux domestiques abandonnés à une époque inconnue. L'île de Caprera, illustrée par le séjour de Garibaldi, doit son nom aux troupeaux de chèvres qui la peuplaient jadis, et les animaux de même espèce qu'on y a récemment introduits, sont devenus sauvages dans l'espace de quelques années.

Les naturalistes ont constaté que les races de mammifères sauvages habitant la Sardaigne sont toutes inférieures en taille à leurs congénères d'Europe. C'est une règle générale, à laquelle la chèvre seule fait exception. Le cerf, le daim, le sanglier, le renard, le chat sauvage, le lièvre, le lapin, la martre, la belette sont tous beaucoup plus petits que les espèces du continent. Il en est de même pour les animaux domestiques, à l'exception des porcs, qui atteignent de grandes dimensions, surtout dans les forêts de chênes, où ils vaguent pendant des mois entiers: une variété de ces animaux se distingue par un sabot plein, qui devrait le classer parmi les solipèdes. Anes et chevaux de Sardaigne sont relativement des nains. Mais tout petit qu'il est, le cheval sarde est un des animaux qui rendent le plus de services à l'homme, grâce à son extrême sobriété, à l'étonnante sûreté de son pied, à sa vigueur et à son endurance: si l'art de l'éleveur réussissait à lui donner l'élégance de formes, la race chevaline de Sardaigne serait certainement l'une des plus appréciées de l'Europe. Quant aux ânes, à peine plus grands que des mâtins, ce sont de vaillants petits animaux. En beaucoup d'endroits, notamment dans les faubourgs de Cagliari, le bourriquet domestique partage avec ses maîtres la chambre unique de la masure. C'est lui qui est la véritable richesse de la famille. Attelé au manége qui occupe le milieu de la chambre, la tête revêtue d'un bonnet qui lui couvre les yeux, il tourne lentement pour moudre le grain. Rien n'est changé depuis l'époque romaine: tels étaient les moulins représentés sur les bas-reliefs du Vatican.

La Sardaigne est peut-être la contrée de l'Europe occidentale la plus riche en monuments préhistoriques. Comme en Bretagne, il s'y trouve de nombreux mégalithes dits «Pierres des Géants», «Autels», «Pierres Longues» ou «Pierres Fichées», et vierges du ciseau pour la plupart; mais les dolmens y sont rares: on n'en cite même qu'un seul à l'égard duquel il n'y ait pas de doute possible. Parmi ces monuments des âges inconnus il s'en trouve peut-être qui rappellent le culte de quelque divinité d'Orient, car les Phéniciens et les Carthaginois séjournèrent longtemps dans l'île; ils y fondèrent d'importantes cités, Caralis, Nora, Tharros, et même, à l'époque romaine, des inscriptions puniques étaient gravées sur les tombeaux; après une heureuse trouvaille faite dans les ruines de Tharros par un lord anglais, les chercheurs de trésors se précipitèrent par milliers vers cette presqu'île du littoral d'Oristano et y découvrirent, en effet, un grand nombre d'idoles en or et d'autres objets, égyptiens pour la plupart, qu'avaient apportés les commerçants de Phénicie. Mais les principaux témoignages de la civilisation des anciens Sardes sont de véritables édifices, les fameux nuraghi. Ils se montrent de loin, pyramidant au sommet des collines comme les débris de vieilles forteresses. Le plateau de la Giara, table calcaire d'une extrême régularité qui s'élève non loin du centre de l'île, au nord de la plaine du Campidano, porte une de ces masures à chaque bastion naturel de son pourtour; l'ovale déchiqueté que forme le rebord du plateau est ainsi défendu par une véritable enceinte de nuraghi. Dans toutes les parties de l'île se trouvent des monuments semblables, tantôt disposés avec ordre, tantôt bâtis comme au hasard. Le nombre des nuraghi reconnaissables s'élève à près de quatre mille, et pourtant que de vestiges de ces édifices doivent avoir été nivelés par le temps! C'est dans les régions du basalte, principalement au sud de Macomer, qu'ils sont le plus nombreux et le mieux conservés. Rarement on les trouve isolés; ils s'élèvent par groupes et pour la plupart en des pays de culture, loin des steppes arides.

On a beaucoup discuté sur l'origine des nuraghi et l'usage auquel ils servaient autrefois: pour les uns ces constructions étaient des temples, pour les autres des tombeaux, des «tours du silence», des lieux sacrés où l'on adorait le feu, des tours de refuge, des foyers de géants. Phéniciens, Troyens et Ibères, Tyrrhéniens, Thespiens et Pélasges, Cananéens, Orientaux d'origine inconnue, antédiluviens même, ont été évoqués par les divers écrivains comme les bâtisseurs probables de ces mystérieux édifices. Grâce à l'infatigable explorateur des antiquités sardes, M. Spano, la plupart des archéologues n'ont plus de doute aujourd'hui que sur le nom des architectes; l'emploi des constructions elles-mêmes serait connu: les nuraghi auraient été des demeures et leur nom phénicien signifierait tout simplement «maison ronde». Les plus grossièrement construites, qui résistent peut-être depuis quarante siècles et davantage à l'action des intempéries, ne renferment qu'une seule chambre intérieure; elles dateraient de l'âge de pierre et, comme habitations humaines, elles représenteraient l'âge de la civilisation qui suivit la période des troglodytes. Les nuraghi relativement modernes, qui furent édifiés pendant l'âge du bronze ou même à l'époque du fer, sont maçonnés avec beaucoup plus d'art, quoique sans ciment, et se composent de deux ou trois chambres superposées où l'on monte par une espèce d'escalier formé de grosses pierres. Quelques-uns des rez-de-chaussée sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante personnes, et sont, en outre, précédés d'antichambres, de réduits et de petits bastions semi-circulaires. Celui de Su Domu de S'Orcu, près de Domus Novas, récemment démoli, se composait de dix chambres et de quatre cours: c'était une forteresse en même temps qu'un groupe de maisons; il pouvait contenir plus d'une centaine de personnes et soutenir un siége. Telles sont encore de nos jours les demeures de beaucoup d'Albanais en Turquie et celles des Souanètes dans les vallées du Caucase.