Superficie. Population en 1871. Pop. par kil. car.
Sardaigne... 24,450 kil. car. 636,500 hab. 26
Les montagnes de la Sardaigne commencent déjà dans les eaux du passage de Bonifacio par les sommets des îlots de la Maddalena et de Caprera, puis elles se dressent rapidement pour former le massif de la Gallura, dont les pics nombreux, les chaînons détachés, les vallées sinueuses s'enchevêtrent en un véritable chaos, mais qui dans son ensemble constitue un bourrelet de soulèvement dirigé vers le sud-ouest. Une dépression profonde, que route et chemin de fer ont empruntée pour réunir les deux rivages de l'île, limite ce massif du côté du sud; mais immédiatement au delà, la grande chaîne, épine dorsale de la Sardaigne, se relève brusquement pour longer toute la côte orientale de l'île jusqu'au cap Carbonara, où les monts viennent plonger leurs bases dans les eaux profondes. Comme celle de la Corse dont elle est le prolongement moins élevé, cette chaîne est composée de roches cristallines et schisteuses, mais elle en diffère par la disposition de ses pentes latérales. Tandis que les montagnes corses ouvrent leurs vallées les plus longues dans la direction de l'est vers les eaux italiennes et s'inclinent d'une pente plus rapide vers la mer occidentale, le brusque escarpement de la chaîne sarde est, au contraire, du côté de l'est, et c'est l'autre versant qui présente les longues déclivités et les chaînons s'abaissant par degrés. On peut dire que, par suite de cette disposition des montagnes, la Sardaigne tourne le dos à l'Italie; elle ne lui montre que ses côtes les plus abruptes et ses districts les plus sauvages. Dans son ensemble, le pays s'incline à l'ouest vers le vaste bassin maritime, relativement solitaire, qui le sépare des côtes d'Espagne. La prise de possession de la Sardaigne par le gouvernement espagnol n'aurait donc pas manqué d'être justifiée par des arguments géographiques de quelque valeur, s'il pouvait y avoir d'autre raison que la volonté des populations elles-mêmes.
Les plus hauts sommets de l'île s'élèvent vers le milieu de la chaîne cristalline. Là se dresse le Gennargentu (montagne d'Argent), appelé aussi Punta Florisa; c'est le seul pic de la Sardaigne dont les anfractuosités gardent encore un peu de neige au coeur de l'été. Avant que les ingénieurs eussent mesuré les cimes, les habitants du nord de l'île, qu'une grande rivalité anime contre leurs voisins du midi, prétendaient posséder sur leur territoire le vrai dominateur des monts sardes; mais ils se trompaient de beaucoup: quoique superbe de formes, le Gigantinu ou «Géant», et son voisin le Balestreri, qui dominent les monts dans le massif septentrional de Limbarra, latéral à la grande chaîne, s'élèvent à peine aux deux tiers de la hauteur du sommet principal.
A l'ouest de ces monts appartenant au système corsico-sarde, des groupes secondaires s'élèvent sur les anciennes îles que les formations récentes ont juxtaposées à la masse principale de la Sardaigne. Une de ces régions insulaires est signalée par les roches granitiques de la Nurra, presque inhabitées, malgré la fertilité de leurs vallons, et par l'île d'Asinara, toute peuplée de tortues, qui se recourbe à l'ouest de la mer de Sassari; un autre massif, interrompu lui-même par la charmante vallée de Domus-Novas, occupe l'angle sud-occidental de la Sardaigne, entre le golfe d'Oristano et celui de Cagliari; c'est, d'après l'avis des géologues, la partie la plus ancienne de la Sardaigne: elle n'a été réunie à la grande île qu'à l'époque quaternaire, peut-être aux temps où la Corse se sépara de sa voisine par le détroit de Bonifacio; mais l'ancien bras de mer, devenu la plaine de Campidano, s'étale encore, avec un aspect de détroit, sur une largeur moyenne d'environ 20 kilomètres. Enfin, dans la zone intermédiaire qui s'étend à l'ouest du grand noyau des montagnes se ramifie l'arête transversale de Marghine, parallèle aux monts de Limbarra. Là s'étalent aussi de larges plateaux calcaires, percés de roches volcaniques; mais les anciens cratères n'émettent plus de laves, ni même de jets de gaz; les villageois construisent tranquillement leurs cabanes dans la bouche des volcans, et les fontaines thermales semblent être le seul indice d'un reste d'activité souterraine [127]. Les cônes d'éruption récents s'élèvent dans la partie nord-occidentale de l'île, entre Oristano et Sassari; il en existe aussi quelques-uns sur la rive orientale, dans la plaine basse du torrent d'Orosei. Au sud-ouest de la Sardaigne, les formations trachytiques des îles de San Pietro et de Sant' Antioco sont de date beaucoup plus ancienne; les masses d'aspect architectural y sont nombreuses, et l'on remarque surtout le promontoire méridional de l'île San Pietro, dit «cap des Colonnes». Ses piliers, composés de gros blocs angulaires superposés, se dressent, les uns isolément, les autres en longues colonnades à demi engagées dans la falaise; mais on les démolit pierre à pierre, afin d'en utiliser les blocs comme pavés, et bientôt cette partie de la côte aura complètement perdu sa rangée d'obélisques grandioses. Sant' Antioco, qu'un ancien pont d'une arche fort élevé réunit à la grande terre, a d'autres curiosités naturelles: ce sont des grottes profondes où les palombes marines vivent en multitudes. Les chasseurs tendent des filets à l'entrée, et, pénétrant soudain dans les cavernes à la clarté des torches, capturent à la fois des centaines d'oiseaux épouvantés.
[Note 127: ][ (retour) ] Altitudes de la Sardaigne:
Gennargentu 1,864 mèt.
Fontana-Congiada, près d'Aritzo 1,507 »
Balestreri 1,310 »
Gigantinu 1,310 »
Nuoro (ville) 581 »
Tempio » 576 »
Osieri » 371 »
Sassari » 220 »
En outre des mouvements brusques causés par les forces volcaniques, la Sardaigne montre sur ses rivages les traces des oscillations lentes, encore inexpliquées, dues au retrait et à l'expansion des assises de la superficie terrestre. Non loin de Cagliari, La Marmora a reconnu d'anciennes plages où des coquilles de la Méditerranée, semblables à celles qui vivent actuellement dans la mer, se mêlent à des poteries et à d'autres produits du travail humain. D'après lui, ces plages, situées respectivement à 74 et à 98 mètres de hauteur, se seraient ainsi exhaussées depuis que l'homme a commencé d'habiter le pays. Par contre, certaines localités se seraient abaissées au-dessous du niveau de la mer: telles sont les anciennes villes phéniciennes de Nora, au sud-ouest de Cagliari, et de Tharros, sur la péninsule septentrionale du golfe d'Oristano; les antiquités qu'on y a découvertes étaient partiellement immergées.
Parmi les fleuves que les Sardes énumèrent complaisamment, il en est un seul, le Tirso ou Fiume d'Oristano, qui puisse prétendre à ce titre par la masse de ses eaux et la tranquillité de son cours inférieur. D'autres rivières, dont le bassin est presque aussi étendu, mais qui n'ont pas pour les alimenter les neiges du Gennargentu et les pluies qui ruissellent sur les flancs occidentaux de la grande chaîne, ne sont guère que des torrents, qui tantôt débordent sur les campagnes, tantôt glissent en minces filets d'eau entre les touffes de lauriers-roses. La plupart des ruisseaux descendus des montagnes de l'intérieur sont absolument à sec pendant huit mois de l'année, et même durant les pluies ils n'atteignent pas la mer; leurs eaux se mêlent à celles des étangs du littoral. Il en est un cependant qui reçoit de gros bateaux à son embouchure, grâce aux travaux d'amélioration entrepris à diverses époques: c'est le Fiume ou torrent de Bosa, entre Alghero et Oristano.
Tous les étangs de la Sardaigne sont saumâtres ou salés. Les plus vastes communiquent librement avec la mer, du moins pendant la saison pluvieuse, par des passages ou «graus» qu'ouvre le trop-plein de la masse liquide. Mais il en est aussi qui reçoivent de trop faibles cours d'eau pour qu'ils puissent déblayer un chenal à travers les sables de la plage; néanmoins ces étangs n'en restent pas moins salés et la percolation souterraine des eaux marines les maintient au même niveau. Enfin, les étangs situés loin de la mer dans l'intérieur des plaines ont également leur eau saturée de substances salines, à cause de la nature des terrains, jadis immergés, qui les entourent. Ils se dessèchent d'ordinaire en été sous l'ardeur du soleil et leur lit est recouvert d'une couche de sel blanc, semblable à une neige légère. Cette poudre saline est trop fine et trop mélangée d'éléments impurs pour que le fisc puisse s'en emparer et la revendre aux habitants, mais au moins travaille-t-il à la rendre inserviable. Naguère les commis de la gabelle avaient la coutume barbare d'employer en corvées les villageois et les troupeaux des environs pour les faire passer dans tous les sens sur le lit de l'étang et mêler ainsi par leur piétinement le sel avec l'argile et la boue. Les seuls marais salants exploités en grand sont actuellement ceux de Cagliari et ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro. La compagnie française qui en a la concession en retire chaque année près de 120,000 tonnes. Plusieurs centaines de ses travailleurs sont des forçats que lui a prêtés le bagne de Cagliari.
Les étangs et les marécages des côtes entourent l'île presque tout entière d'une zone de miasmes à laquelle s'ajoutent les exhalaisons des vallées fluviales où les eaux d'inondation serpentent au hasard. Les vents apportent ces effluves impures jusque sur les pentes élevées des monts, et l'on voit des malheureux tremblant la fièvre, même sur les hautes Alpes de l'intérieur. Les brouillards qui s'élèvent fréquemment de ces étendues d'eau et qui rampent pendant les heures du matin, contribuent par leur humidité malsaine à la propagation des maladies, d'autant plus que, dans le voisinage des étangs, les arbres et même les arbrisseaux, qui pourraient arrêter le passage des miasmes, manquent presque complètement. Dans plusieurs districts, les étrangers qui respirent en été l'atmosphère empoisonnée des marais sont à peu près certains de succomber. Par l'insalubrité de son littoral, où toutes les eaux croupissent, même celles des puits et des sources, la Sardaigne est la contrée la plus infortunée de toute l'Italie: «l'intempérie» sévit sur un quart environ de la superficie de l'île. Quoique, par une sorte de compensation, les Sardes soient relativement indemnes du rachitisme, de même que de la pellagre, cette maladie si commune au pied des Alpes, quoique le crétinisme soit à peu près inconnu dans les hautes vallées de l'île, cependant le fléau de la malaria suffit pour retarder les progrès de la Sardaigne et la maintenir dans un état de grande infériorité relativement aux autres provinces italiennes. La faible population de l'île, et probablement aussi l'inertie intellectuelle de la plupart des habitants, s'expliquent en grande partie par l'extrême insalubrité du littoral.