Le peuple corse, d'où sortit un maître pour la France, était pourtant un peuple essentiellement républicain, aussi bien par ses moeurs de sauvage indépendance - que par la nature abrupte du pays qu'il habite. Les Romains ne réussissaient que difficilement à en faire des esclaves. Dès le dixième siècle, bien avant que la Suisse fût libre, la plus grande partie de la Corse formait, sous le nom de Terra del Comune, une confédération de communautés autonomes. La population de chaque vallée constituait une pieve (plebs), groupe à la fois religieux et civil, qui choisissait elle-même son podestà et les «pères de la commune». Ceux-ci, à leur tour, nommaient le «caporal», dont la mission expresse était de défendre les droits du peuple envers et contre tous. De son côté, l'assemblée des maires faisait choix des «douze», qui devaient former le grand conseil de la confédération. Telle était la constitution qui n'a cessé de se maintenir plus ou moins pendant tout le moyen âge, en dépit des invasions ennemies et de la conquête. Au dix-huitième siècle, pendant les luttes que la Corse soutint héroïquement contre Gênes et contre la France, elle se donna aussi par deux fois, en 1735 et en 1765, un régime bien autrement républicain que celui de la Suisse et prenant pour point de départ l'égalité absolue de tous les citoyens. Ce sont leurs institutions de «peuple libre» qui avaient donné à Rousseau le pressentiment, non encore justifié, que «cette petite île étonnerait un jour l'Europe». Depuis cette époque, la perspective ouverte aux ambitions et aux appétits des Corses par l'ère napoléonienne semble avoir eu pour résultat d'abaisser bien des caractères et de faire oublier les traditions historiques de liberté.

Quoique la population de l'île ait doublé depuis le milieu du siècle dernier, elle est encore relativement clair-semée; la Corse est à cet égard un des derniers départements de la France [147]. Par un contraste remarquable, le versant oriental de la Corse, le plus large, le plus fertile, et jadis le plus peuplé, est aujourd'hui relativement désert, et la vie s'est portée sur le versant occidental; autrefois l'île regardait vers l'Italie; de nos jours elle s'est tournée vers la France. La salubrité de l'air et l'excellence des ports expliquent cette attraction exercée sur les habitants du pays par la mer occidentale. Sur la côte du levant, l'antique colonie romaine de Mariana n'existe plus, et l'emporium d'Aleria, d'origine phocéenne, n'était naguère qu'une ferme isolée près d'un étang malsain. On a souvent répété que cette ville eut jadis jusqu'à 100,000 habitants; mais l'espace recouvert des restes de poteries romaines ne permet pas d'admettre qu'Aleria, quoique fort bien située au débouché de la vallée du Tavignano, le principal cours d'eau de l'île, et vers le milieu précis de toute la côte orientale, ait jamais eu une population plus considérable que celle de l'une ou de l'autre des villes principales de la Corse actuelle, Bastia et Ajaccio. Vers la fin du treizième siècle Aleria existait encore; la malaria n'en avait pas chassé tous les habitants. Le groupe de population se reconstituera facilement, grâce à l'extrême fertilité du territoire environnant, quand l'assèchement des eaux stagnantes, aura rendu au climat local la salubrité première; mais c'est là une œuvre qui se fera peut-être longtemps attendre, si les insulaires seuls doivent travailler à la restauration de la contrée.

[Note 147: ][ (retour) ]

Superficie de l'île............ 8,748 kil. car.
Population en 1740............. 120,380 hab.
» en 1872............. 200,000 »
» kilométrique........ 30 »

Les Corses ont une réputation d'indolence que méritent certainement la plupart d'entre eux, à en juger par le peu de cas qu'ils font des immenses ressources du pays. Les industries primitives de la pêche et de l'élève des troupeaux sont celles qu'ils comprennent le mieux. En plusieurs districts, presque tous les travaux agricoles sont confiés à des journaliers italiens auxquels on donne le nom de Lucchesi ou «Lucquois», parce qu'ils venaient tous autrefois de la campagne de Lucques; ces immigrants temporaires, qui sont parfois au nombre de 22,000, font toute la pénible besogne du sarclage, de la cueillette et de la moisson, puis s'en retournent dans leur pays avec leur salaire durement gagné, tandis que les propriétaires, appauvris d'autant, se croisent paresseusement les bras. Cependant, grâce à l'impulsion venue de France, on commence à s'occuper sérieusement de l'utilisation des richesses naturelles de la Corse. Les huiles, qui peuvent rivaliser avec les meilleurs produits de la Provence, et les vins, qui jusqu'à présent avaient été fort médiocres, sont préparés avec plus de soin et deviennent un objet d'échanges assez important [148]. Les fruits secs s'exportent aussi en quantités croissantes et contribuent à développer un commerce maritime qui est déjà, dans son ensemble, celui d'un port français de troisième ordre [149]. Dans un avenir plus ou moins rapproché la grande île méditerranéenne, dont les produits sont ceux de la Provence, deviendra pour la France tempérée un complément colonial, une sorte d'Algérie insulaire.

[Note 148: ][ (retour) ] Moyenne de la production annuelle:

Céréales 950,000 hectolitres
Huiles 150,000 »
Vins 300,000 »

[Note 149: ][ (retour) ] Mouvement de la navigation dans les ports de la Corse: 6,600 navires jaugeant 450,000 tonnes.

La Corse possède de nombreux gisements miniers, comme la Sardaigne sa voisine, mais il ne paraît pas que ses veines d'argent, de cuivre, de plomb, de fer, d'antimoine, aient la même puissance que celles des montagnes sardes. Naguère le minerai de fer était le seul qui fût l'objet d'une exploitation sérieuse: on l'utilisait pour d'importantes usines près de Bastia et de Porto Vecchio; maintenant on extrait le cuivre de Castifao, dans les montagnes de Corte, et le plomb argentifère d'Argentella, près de l'Ile-Rousse. On travaille aussi quelque peu aux carrières de granit rouge et bleu, de porphyre, d'albâtre, de serpentine, de marbre, qui sont un des éléments les plus précieux de la richesse future de la Corse. Enfin les eaux minérales, qui sourdent pour la plupart au contact des roches primitives et des autres formations, attirent chaque année dans les vallées de l'intérieur un certain nombre de visiteurs et de malades; mais la seule source qui ait acquis jusqu'à maintenant une réputation européenne est celle d'Orezza, jaillissant dans cette région si pittoresque et si belle de la Castagniccia. Elle verse en grande abondance une eau ferrugineuse et gazeuse à la fois, qui contient jusqu'à 2 litres d'acide carbonique dans 1 litre de liquide: on la boit généralement en Corse au lieu de l'eau ordinaire. Les médecins lui attribuent les vertus les plus efficaces contre une foule de maladies.

Mais, en dehors des richesses que renferme le sol de la Corse et de celles, bien plus considérables, que le travail de l'homme pourra lui faire produire, l'île a les grands avantages que lui donne son climat pour attirer les étrangers et grandir ainsi l'importance de son rôle dans l'économie générale de l'Europe. Comme Nice, Cannes et Menton, la ville d'Ajaccio, le village d'Olmeto, tourné vers les côtes de Sardaigne, et d'autres localités de la Corse sont des résidences d'hiver. Quoique les visiteurs aient pour s'y rendre à braver le roulis et les tempêtes, cependant il en vient chaque année un certain nombre qui contribuent à faire connaître cette terre si curieuse, l'une des contrées de l'Europe qui ajoutent à la beauté naturelle de leurs paysages le plus d'originalité dans les mœurs de leur population.

La ville principale de la Corse n'a plus le titre de chef-lieu: c'est Bastia, ainsi nommée d'une bastille génoise, bâtie vers la fin du quatorzième siècle, non loin de la «marine» du haut village de Cardo. Elle succéda comme capitale à Biguglia, qui fut elle-même l'héritière de Mariana, la cité de Marius. L'emplacement de la ville romaine est ignoré; seulement la tradition désigne une vieille église abandonnée, près de la bouche du Golo, comme le lieu où fut située l'ancienne métropole. Biguglia n'a pas complétement cessé d'exister, mais ce n'est plus qu'un misérable village, où le vent porte les miasmes d'un vaste étang, reste d'un golfe où les Pisans remisaient leurs galères. Bastia, située à quelques kilomètres au nord de ces deux anciennes capitales, a les mêmes avantages de position géographique: elle se trouve dans la partie de la Corse la plus rapprochée de l'île d'Elbe, de Livourne et de Gênes; elle est même à une vingtaine de kilomètres plus près que la ville d'Ajaccio du port français de Nice; de toutes les cités de l'île c'est la seule qui soit en communication facile avec le versant opposé, puisque, à 10 kilomètres à l'ouest, le golfe de Saint-Florent s'avance profondément dans les terres à la racine de la péninsule du cap Corse; enfin, grâce aux rapports fréquents avec l'Italie voisine, les habitants de cette partie de l'île sont les plus civilisés, les plus industrieux, ceux qui cultivent le mieux leurs terres. Aussi, quoique le petit port de Bastia soit naturellement l'un des moins sûrs de l'île, est-il cependant l'un des plus fréquentés; il fait à lui seul plus de la moitié du commerce de la Corse entière. On a dû l'agrandir récemment et faire sauter, pour la construction du môle, le beau rocher en forme de lion qui désignait l'entrée. En grandissant, la ville, pittoresquement bâtie en amphithéâtre sur les collines, perd aussi peu à peu sa vieille physionomie génoise pour se donner un aspect plus moderne, cet parsème les jardins environnants de villas de plus en plus nombreuses.

Sur la rive occidentale de l'île, le port le plus rapproché de Bastia, Saint-Florent, semblerait devoir faire un commerce assez considérable, grâce à sa position géographique et à l'excellence de son port; mais l'air des étangs y est mortel, et c'est plus au sud que se trouve, dans une région salubre et des plus fertiles, le principal marché de la Balagne, la ville de l'Ile-Rousse, ainsi nommée d'un écueil voisin. Paoli la fonda en 1758 pour ruiner la ville de Calvi, restée fidèle aux Génois, et son but a été partiellement rempli. L'Ile-Rousse, le port le plus rapproché de la France, expédie en abondance les riches produits de la Balagne, huiles, laines et fruits, tandis que la ville fortifiée de Calvi, bâtie sur les pentes de son rocher blanchâtre, n'est plus, malgré son titre de chef-lieu d'arrondissement, qu'une bourgade sans animation, en partie envahie par la malaria et dépassée en richesse et en population par le village de Calenzana, situé dans une vallée de l'intérieur. Toute la région de la côte qui s'étend au sud de Calvi jusqu'au golfe de Porto est presque complètement déserte; mais il est à espérer que la nouvelle route taillée à travers les roches vives des promontoires aura pour conséquence le peuplement de la contrée et sa mise en culture: la fertilité naturelle du sol permettait d'en faire une autre Balagne, et nulle indentation de la côte n'est plus profonde que celle de Porto et n'offre de meilleurs abris.