Température moyenne à Bastia 19°,24 d'après Cadet.
Pluies moyennes 0m,588 »
La hauteur considérable des montagnes de la Corse, en comparaison de la superficie de l'île, permet de constater, presque aussi bien que sur l'Etna, l'étagement régulier des climats et des zones de végétation. Le long des côtes et sur les pentes inférieures, jusqu'à une altitude qui varie suivant l'exposition du sol, les plantes ont une physionomie subtropicale et donnent à la contrée un aspect analogue à celui de la Sicile, de l'Espagne du Sud et du littoral d'Algérie. Quelques districts privilégiés par la fertilité spontanée des terres peuvent être comptés parmi les plus belles campagnes des bords de la Méditerranée. Tel est le Campo dell' Oro (ou Campo l'Oro), le «Champ de l'Or», qui entoure la ville d'Ajaccio, et où l'on voit des haies de cactus, grands comme des arbres, limitant les jardins et les vergers. Telles sont aussi les cultures du cap Corse, sur les deux versants de la péninsule montueuse qui s'avance dans la mer au nord de Bastia: c'est le pays des fleurs parfumées et des fruits savoureux, oranges, citrons, cédrats, amandes et raisins. Les oliviers recouvrent en forêts les collines basses du littoral et contrastent par leur feuillage argenté avec la sombre verdure des châtaigniers qui s'élèvent plus haut sur les montagnes et plus avant dans l'intérieur de la contrée. La plus célèbre région des oliviers est celle de la Balagna, qui s'incline vers Calvi, sur le versant nord-occidental de l'île: les arbres de ce canton, que domine, du haut d'un pic, le village bien nommé de Belgodere, ont la réputation d'être les plus beaux des pays méditerranéens et de résister le mieux au froid. Sur le versant opposé de la montagne, du côté de Bastia, une autre vallée renferme l'une des grandes châtaigneraies de la Corse, et nulle part elles n'offrent de plus superbes troncs, des branchages plus touffus. Les châtaignes sont une des principales ressources des bandits et, pendant les diverses guerres civiles et étrangères qui ont dévasté l'île, elles ont fréquemment permis aux vaincus de continuer longtemps la résistance. Elles sont en certains districts de l'île l'élément le plus important de l'alimentation et dispensent l'indigène, assez nonchalant de sa nature, de labourer péniblement des champs de céréales. Aussi quelques économistes ont-ils eu l'idée de faire disparaître les châtaigniers de la Corse, afin d'obliger ainsi les habitants au travail, et pendant deux années de la fin du dix-huitième siècle il fut, en effet, défendu de planter d'autres arbres de cette espèce [146].
[Note 146: ][ (retour) ] Zones de végétation:
Olivier De la plage à 1,160 mètres.
Châtaignier De 580 à 1,950 mètres.
Quant aux forêts vierges qui recouvraient autrefois toute la zone moyenne des plateaux et des montagnes de l'île, entre les châtaigneraies d'en bas et les pâturages d'en haut, elles ont en grande partie disparu, à cause des incendies qu'allumaient fréquemment les bergers et les bandits: il ne reste en maints endroits que des macchie (maquis), faisant en réalité l'effet de «taches» sur les escarpements pierreux. Toutefois quelques districts de montagnes ont encore gardé leurs antiques forêts de diverses essences, parmi lesquelles domine le pin laricio (pinus altissimus), le plus beau conifère de l'Europe: on voit encore çà et là de ces arbres superbes ayant des fûts de 40 à 50 mètres d'élévation; mais il faut se hâter pour contempler ces géants du monde végétal, car on ne se borne pas à couper les troncs pour la mâture des navires; les scieries à vapeur sont aussi à l'oeuvre pour débiter ces arbres magnifiques en douves pour les barils à sucre de Marseille et en planches pour les caisses à savon. D'après la statistique officielle, il y aurait en Corse 125,000 hectares de forêts, soit environ un septième de la superficie totale de l'île; mais ce sont là des chiffres trompeurs, car de vastes étendues classées sous la dénomination de forêts n'ont plus que des broussailles. Il n'existe plus que trois groupes de forêts vraiment belles, celui de la haute Balagna, au nord-ouest, celui du Valdoniello et d'Aitone, sur les pentes occidentales du massif de Monte Rotondo, et la Barella, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de Sartène.
Au-dessus de la zone des forêts s'étendent les pâturages nus où paissent les moulons et les chèvres pendant l'été, et se dressent les rochers où se cache encore çà et là le mouflon, cet animal d'une étonnante agilité que l'on trouve aussi en Sardaigne et dans l'île de Chypre. Les bergers ont remarqué que le sanglier, d'ailleurs assez commun dans les montagnes de la Corse, ne se rencontre jamais dans les lieux fréquentés par le mouflon; quant au loup, c'est un animal inconnu dans l'île, et l'ours en a disparu depuis plus d'un siècle. Les renards, qui sont de forte taille, et les cerfs, qui sont, au contraire, petits et fort bas sur jambes, complètent la faune sauvage des forêts de la Corse. L'araignée malmignata, dont la morsure est quelquefois mortelle, est probablement la même que l'espèce sarde et toscane; la tarentule, qui se trouve aussi dans l'île, est celle du Napolitain: mais on dit que la fourmi venimeuse appelée innafantato appartient à la faune spéciale de l'île.
On ne sait quelle est l'origine première des anciens habitants de la Corse, Ligures, Ibères ou Sicanes. L'île n'a pas de nuraghi, comme sa voisine la Sardaigne; elle n'a pas non plus ces multitudes d'idoles et d'objets divers qui permettent de reconnaître dans la nuit des temps passés les usages, les moeurs et, jusqu'à un certain point, la parenté des anciens habitants du pays; mais il existe, dans le voisinage de Sartène et en d'autres parties de l'île, quelques dolmens ou stazzone, des menhirs ou stantare, et même des restes d'avenues de pierres levées, absolument semblables à celles de la Bretagne et de l'Angleterre, quoique d'un aspect moins grandiose. Il est donc tout naturel de croire que des populations de même origine ont élevé ces monuments, aussi bien dans l'île que sur le continent et dans la Grande-Bretagne. On leur attribue les noms de localités corses qui ne sont pas dérivés du latin.
C'est au centre de l'île, on le comprend, que la race a dû se conserver dans sa pureté primitive; les hommes de Corte et les superbes montagnards de Bastelica surtout se vantent d'être les Corses par excellence. En s'éloignant do Bastia, où le type est tout italien, on est surpris de voir que les grands traits, les figures allongées, deviennent fort rares. D'après Mérimée le Corse des districts du centre a la face large et charnue; le nez petit, sans forme bien caractérisée, le teint clair, les cheveux plus souvent châtains que noirs. Sur les côtes, des colonies d'immigrants étrangers ont fortement modifié le type primitif. Après les Phocéens et les Romains, puis après les Sarrasins, qui ne furent définitivement chassés qu'au onzième siècle, sont venus les Italiens et les Français; Calvi et Bonifacio étaient des cités génoises; près d'Ajaccio, à Carghese, se trouve même une colonie de Maïnotes grecs, qui, sous la conduite d'un Comnène Stephanopoli, durent quitter le Péloponèse à la fin du dix-septième siècle et qui parlent maintenant les trois langues, le grec, l'italien, le français; mais, en dépit de ces croisements, les Corses, pris en masse, ont gardé, comme presque tous les peuples des îles, une grande homogénéité de caractère. I Corsi meritano la furca e la sanno sofrire (les Corses méritent le gibet et le savent souffrir), disait un proverbe génois, que Paoli aimait à citer plaisamment, avec un certain orgueil. L'histoire témoigne de leur patriotisme, de leur vaillance, de leur mépris de la mort, de leur respect de la foi jurée; mais elle raconte aussi leurs folles ambitions, leurs rivalités jalouses, leurs furies de vengeance. Vers le milieu du siècle dernier, la vendetta, qui régnait entre les familles de génération en génération, coûtait chaque année à la Corse un millier de ses enfants; des villages entiers avaient été dépeuplés; en certains endroits, chaque maison de paysan était devenue une citadelle crénelée où les hommes se tenaient sans cesse à l'affût, tandis que les femmes, protégées par les moeurs, sortaient librement et vaquaient aux travaux des campagnes. Terribles étaient les cérémonies funèbres quand on apportait à sa famille le corps d'un parent assassiné. Autour du cadavre se démenaient les femmes en agitant les habits rouges de sang, tandis qu'une jeune fille, souvent la soeur du mort, hurlait un cri de haine, un appel furieux à la vengeance. Ces voceri de mort sont les plus beaux chants qu'ait produits la poésie populaire des Corses. Grâce à l'adoucissement des moeurs, les victimes de la vendetta deviennent de moins en moins nombreuses chaque année. La fréquence des scènes de meurtre pendant les siècles passés devait être attribuée surtout à la perte de l'indépendance nationale: l'invasion génoise avait eu pour résultat de diviser les familles. D'ailleurs la certitude de ne pas trouver d'équité chez les magistrats imposes par la force obligeait les indigènes à se faire justice eux-mêmes; ils en étaient revenus à la forme rudimentaire du droit, le talion.
BASTIA
Dessin de Taylor, d'après une photographie.