L'île de Corse, l'antique Kyrnos des Grecs, la Corsica des Latins, des anciens habitants indigènes et des Italiens, constitue, avec la terre plus considérable de Sardaigne, un groupe parfaitement distinct, une sorte de monde à part. Jadis, nous le savons, elle était rattachée à l'île sœur par une arête continue de montagnes: mais des deux terres jumelles, c'est précisément la Corse, française aujourd'hui, qui est la plus italienne par la position géographique aussi bien que par les traditions de l'histoire. A la simple vue de la carte, il apparaît avec évidence que la Corse dépend naturellement de la péninsule italienne; tandis qu'elle est séparée des côtes de la Provence par des abîmes maritimes de plus de 1,000 mètres de profondeur, elle tient aux rivages plus rapprochés de la Toscane par un plateau sous-marin, un seuil de hauts fonds parsemé d'îles. Son climat, ses produits naturels sont ceux de l'Italie, ses anciennes annales et la langue de ses habitants font aussi de la Corse une terre italienne. Il est donc convenable de décrire cette île de la mer Tyrrhénienne immédiatement après la péninsule que baignent les mêmes eaux. Achetée aux Génois, puis conquise sur les indigènes eux-mêmes, il y a plus d'un siècle, par les moyens ordinaires de la violence, la Corse se donna plus tard librement à la France, lorsque le plus vaillant défenseur de l'indépendance de l'île, Pasquale Paoli, apparut en hôte acclamé devant l'Assemblée nationale. C'est le libre choix qui fait la patrie, et les Corses, Italiens de race, mais associés aux Français depuis trois générations par une destinée commune, se regardent certainement en grande majorité comme faisant partie de la même nation que leurs concitoyens du continent.
Deux fois moindre en étendue que la Sardaigne, la Corse est encore une terre considérable, puisqu'elle dépasse de beaucoup en surface la moyenne d'un département français; elle occupe le quatrième rang parmi les îles de la Méditerranée [143]: presque aussi étendue que Chypre, mais de beaucoup sa supérieure en importance actuelle, elle ne le cède en population et en richesse qu'à la Sicile et à la Sardaigne. C'est une contrée d'une grande beauté. Ses montagnes, qui se dressent à plus de 2,500 mètres de hauteur sont revêtues de neige pendant la moitié de l'année; leurs pentes, qui descendent rapidement vers la mer, permettent d'embrasser d'un coup d'œil les rochers, les pâturages, les forêts et les cultures. La plupart des vallées ont une grande abondance d'eau, et de toutes parts on y voit briller les cascades. De vieilles tours génoises, bâties sur les promontoires, défendaient autrefois contre les Sarrasins l'entrée de chaque baie; la plupart n'ont plus d'autre utilité que celle d'embellir le paysage.
Superficie de la Corse 8,748 kil. car.
Longueur de l'île, du nord au sud 183 kil.
Largeur moyenne 48 »
Largeur extrême, de l'est à l'ouest 84 »
Développement du littoral 485 »
Le principal massif montagneux, le Niolo, qui s'élève au nord-ouest de l'île, ne s'arrête guère au-dessous de la limite idéale des neiges persistantes. C'est une sorte de citadelle granitique dont les hautes vallées servirent, en effet, de forteresse aux Corses pendant toutes leurs guerres d'indépendance; des cimes environnantes on voit par un temps favorable tout le pourtour des côtes du continent, des Alpes de Provence aux Apennins de la Toscane. Au sud du Niolo, l'arête principale des montagnes, en entier composée de roches primitives, se développe, sommet après sommet, vers le détroit de Bonifacio, à peu près parallèlement au rivage occidental. Sa dernière grande cime, du côté du sud, est la puissante montagne à laquelle sa forme a fait donner le nom d'Enclume (Incudine). Au nord du Niolo, d'autres montagnes, dont la direction vers le nord et le nord-est est indiquée par la ligne des côtes qui en suivent la base, va se rattacher à la chaîne moins haute du cap Corse. Cette chaîne, parallèle au méridien, forme une véritable arête dorsale à toute la péninsule de Bastia et se prolonge vers le sud à l'orient du bassin de Corte; jadis elle devait servir de barrière aux lacs de l'intérieur, mais ses roches calcaires ont fini par céder à la pression des eaux, et le Golo, le Tavignano, d'autres torrents encore, la traversent pour se déverser dans la mer orientale. Dans son ensemble, l'intérieur de l'île n'est qu'un labyrinthe de montagnes, et l'on ne peut se rendre de village à village que par des scale ou sentiers en échelle qui s'élèvent de la région des oliviers à celle des pâturages. La grande route de l'île, celle d'Ajaccio à Bastia, passe à plus de 1,100 mètres de hauteur; même les chemins qui longent la côte occidentale, la plus populeuse, ne sont qu'une succession de montées et de descentes contournant les promontoires qui hérissent le littoral. Telle est la raison qui a forcé la Corse à rester en arrière de son île sœur, la Sardaigne, pour la construction des chemins de fer [144]. Récemment la construction d'une voie ferrée entre les deux capitales de l'île a été votée; mais ce travail, fort difficile, est encore loin d'être commencé.
[Note 144: ][ (retour) ] Monts et cols principaux de la Corse:
Monte Cinto, principal sommet 2,816 mètres.
» Rotondo 2,764 »
» d'Oro 2,652 »
» Paglia Orba, ou Vagliorba 2,634 »
» Cardo 2,500 »
» Incudine 2,065 »
Col de Vizzavona (route d'Ajaccio a Bastia) 1,145 »
» de Vergio (chemin du val du Golo au golfe de Porto) 1,532 »
Du côté de l'occident, l'île est profondément découpée par des golfes ramifiés en baies vers lesquels se penchent les vallées des monts et dont quelques-uns ont à l'entrée quatre cents mètres d'eau. Ces golfes ressemblent à des fjords déjà partiellement oblitérés par les alluvions, et peut-être faut-il y voir en effet des indentations de la côte que le séjour des glaciers a longtemps maintenues dans leur forme première; les petits lacs épars dans les cirques élevés des montagnes semblent indiquer l'ancienne action des glaces. C'est là une question géologique des plus intéressantes à résoudre par les observateurs futurs. Sur le versant oriental, ou côté «de Deçà» (di Quà), tourné vers l'Italie, les pentes sont plus douces, les rivières sont plus larges et plus paisibles, quoique toutes innavigables, l'aspect général du pays est moins accidenté: on lui donne parfois le nom de Banda di Dentro ou de «Zone intérieure», pour le distinguer des rivages occidentaux, appelés Banda di Fuori ou «Zone extérieure». Les terrains granitiques du versant oriental de l'île sont recouverts par des formations crétacées et des alluvions modernes, que dominent çà et là des massifs de porphyre et de serpentine; la côte, égalisée par le mouvement des flots, se développe en de longues plages basses, enfermant des étangs qui furent autrefois des golfes. Ces plages, qui semblent avoir été, comme celles de la Sardaigne, légèrement exhaussées pendant la période moderne,--à en juger par les plages étagées au-dessus du flot et les bancs de coquillages émergés,--sont fort insalubres à cause de la putréfaction des algues rejetées sur la rive: les miasmes se forment en si grande abondance au-dessus de certains étangs, qu'un linge blanc suspendu près de l'eau pendant une journée d'été y prend une teinte ineffaçable de rouille. Aussi «l'intempérie» règne sur ces côtes orientales de la Corse, et le séjour n'y est pas moins dangereux qu'il ne l'est en Sardaigne sur les bords des palus de Cagliari et d'Oristano. Le manque de ventilation dans l'atmosphère, joint à la chaleur intense de l'été et souvent à des sécheresses prolongées, est, après l'horizontalité des plages et l'existence des étangs, la grande raison de cette constitution fiévreuse du climat [145]. L'hémicycle de hautes montagnes qui s'élève à l'occident arrête les vents d'ouest et de sud-ouest, ainsi que le purifiant mistral. Le bassin maritime qui s'étend à l'est de la Corse se trouve presque séparé du reste de la Méditerranée par les terres qui l'entourent; les calmes y sont beaucoup plus fréquents qu'au large, et les vents qui s'y succèdent sont, en général, plus faibles et plus variables; les lourdes vapeurs qui pèsent sur les côtes de Corse ne sont donc que rarement chassées par de fortes brises et c'est avec le plus grand danger qu'on s'expose à les respirer pendant la saison des chaleurs. De Bastia à Porto-Vecchio il n'y a ni ville ni village sur le littoral même, et, dès la première quinzaine de juillet, presque tous les cultivateurs de la plaine s'enfuient sur les hauteurs pour ne pas être saisis par la fièvre; il ne reste dans la région mortelle qu'un petit nombre de surveillants, d'employés et quelques malheureux habitants du pénitencier de Casabianda, près de l'étang de Diane. Rien de plus mélancolique, de plus désolé que ces plaines, jadis très-peuplées, mais délaissées par l'homme, en dépit de leur riche verdure et de leur extrême fécondité, comme l'ont été, sur le continent, les maremmes de l'Étrurie et la campagne romaine. Récemment quelques plantations d'eucalyptus ont commencé l'oeuvre de restauration de la contrée.