La péninsule d'Ibérie, Espagne et Portugal, doit être considérée comme un ensemble géographique. La séparation de la presqu'île en deux États distincts, quoique justifiée par les différences de sol, de climat, de langue, de rapports avec l'extérieur, n'empêche pas que dans l'organisme européen l'Hispano-Lusitanie ne soit un membre indivisible; c'est une seule et même terre, de même origine et de même histoire géologique, formant un tout complet par son architecture de plateaux et de montagnes, par son réseau circulatoire de rivières et de fleuves [152].

[Note 152: ][ (retour) ]

Superficie de la Péninsule, sans les Baléares 584,301 kil. car.
» de l'Espagne » 494,946 »
» du Portugal, sans les Açores 89,355 »
Altitude moyenne, d'après Leipoldt 701 mèt.

Comparée aux deux autres péninsules du midi de l'Europe, l'Italie et la presqu'île de l'Hémus et du Pinde, la terre ibérique est celle qui est le plus nettement limitée et qui présente le caractère le plus insulaire. L'isthme qui rattache l'Espagne au corps continental n'a qu'un huitième environ du pourtour de la presqu'île, et cet isthme est précisément barré par le mur des Pyrénées, qui continue à l'est jusqu'à la mer des Baléares la ligne des rivages océaniques. En comparaison de l'Italie et de la Grèce, l'Espagne se distingue aussi par la massiveté de ses contours. Tandis que les baies et les golfes découpent en forme de feuillage les rives du Péloponèse et s'arrondissent en nappes semi-circulaires entre les promontoires de l'Italie, le littoral de l'Espagne n'est que légèrement échancré par des anses se développant en arcs de cercle et se succédant avec un certain rhythme comme des chaînettes suspendues de pilier en pilier [153].

[Note 153: ][ (retour) ]

Pourtour de la Péninsule.......................... 3,243 kilomètres.
Isthme pyrénéen................................ 418 »
Développement des côtes (océaniques....... 1,675)
(méditerranéennes. 1,150) 2,825 »

On l'a dit depuis longtemps et avec beaucoup de justesse: «L'Afrique commence aux Pyrénées.» L'Hispano-Lusitanie ressemble, en effet, au continent africain par la lourdeur des formes, par la rareté des îles riveraines, par le petit nombre relatif de plaines largement ouvertes du côté de la mer; mais c'est une Afrique en miniature, cinquante fois moins étendue que le continent qui semblerait lui avoir servi de modèle. D'ailleurs son versant océanique, des Asturies, de la Galice, du Beira, est encore parfaitement européen par le climat, l'abondance des eaux, la nature de la végétation; certaines coïncidences de la flore entre ces régions et les îles Britanniques ont même fait supposer qu'à une époque antérieure de la planète la péninsule d'Ibérie tenait par ce côté au prolongement nord-occidental de l'Europe. L'Hispanie vraiment africaine ne commence qu'aux plateaux sans arbres de l'intérieur et surtout aux rivages méditerranéens. Là se trouve la zone de transition entre les deux continents. Par son aspect général, sa flore, sa faune et ses populations elles-mêmes, cette partie de l'Espagne appartient à la zone intermédiaire qui comprend toutes les contrées barbaresques jusqu'au désert du Sahara. La sierra Nevada et l'Atlas qui se regardent d'un continent à l'autre sont des montagnes soeurs. Le détroit qui les sépare n'est qu'un simple accident dans l'aménagement de la planète.

Un contraste fort remarquable de l'Espagne avec les deux autres péninsules de la Méditerranée est que la première, quoique presque entièrement environnée par les eaux marines, est pourtant une terre essentiellement continentale. Si ce n'est par la plaine du Tage portugais et par les belles campagnes du Guadalquivir andalou, l'intérieur de la péninsule ibérique est sans communications faciles avec la mer. La plus grande partie de la contrée consiste en plateaux fort élevés qui se terminent au-dessus du littoral par des escarpements brusques ou même par des crêtes de montagnes, comparables aux remparts extérieurs d'une citadelle. Il en résulte que des côtes même pourvues de bons ports sont moins visitées par les navires qu'on ne s'y attendrait à la vue de leur richesse et de leur fertilité. La zone du littoral est trop étroite pour alimenter un commerce considérable et les habitants du plateau ont trop à descendre pour se soucier de venir prendre leur part de trafic. Ces causes ont de tout temps enlevé à l'Espagne une grande partie du mouvement commercial qui semblait devoir lui revenir en raison de sa position avancée dans l'Océan, à la porte même de la Méditerranée; dans les plus beaux temps de sa puissance maritime, elle a dû emprunter largement l'aide des navigateurs étrangers.

Depuis la découverte des grands chemins de l'Océan vers l'Amérique et le cap de Bonne-Espérance, le côté océanique de la Péninsule, celui du Guadalquivir et du Tage, a plus d'importance dans le mouvement des échanges et dans l'histoire du monde que le côté méditerranéen tourné vers Rome et vers la France. Ce fait peut sembler étrange au premier abord; mais on aurait tort d'y voir l'effet d'une prétendue loi du progrès qui pousserait fatalement l'humanité d'orient en occident; la cause en est tout simplement dans la disposition générale du plateau ibérique. De même que l'Italie péninsulaire, l'Espagne tourne le dos à l'orient, elle regarde vers l'ouest. La contrée tout entière s'incline d'une pente graduelle dans la direction de l'Océan et c'est du même côté que s'épanchent les fleuves parallèles, le Miño, le Duero, le Tage, le Guadiana, le Guadalquivir. La ligne de partage des eaux, qui est aussi presque partout la ligne de faîte de l'Ibérie, se développe, d'Algeciras à Teruel, dans le voisinage immédiat de la Méditerranée. Les bouches de l'Èbre interrompent cette muraille riveraine par une brèche étroite et d'un accès périlleux pour les navires; mais immédiatement au delà recommencent les chaînes du littoral. Presque toute la masse de l'Espagne s'est trouvée ainsi cachée comme par un écran aux regards des navigateurs. La «terre de l'Occident», car tel est le sens du mot Hespérie, que les Grecs donnèrent à l'Espagne après l'avoir appliqué à l'Italie, est devenue par cela même aussi éloignée des péninsules orientales que si elle avait été transportée de plusieurs degrés plus avant dans l'Atlantique.

Si la population première de l'Espagne, ibérique ou autre, n'était pas aborigène, ce que dans l'état actuel de nos connaissances il serait téméraire de nier ou d'affirmer, c'est par la frontière des Pyrénées ou par l'étroit bras de mer des Colonnes d'Hercule que la Péninsule a dû recevoir ses habitants. Des colons n'auraient pu venir par le littoral océanique, si ce n'est à l'époque où l'Irlande était plus rapprochée de l'Hispanie et se rattachait peut-être à quelque Atlantide. Du côté méditerranéen, les immigrations eussent été non moins difficiles, avant que l'art de la navigation en pleine mer eût été découvert, et même lorsque les marins grecs, massiliotes, phéniciens, carthaginois parcouraient librement la Méditerranée, ils ne pouvaient peupler que la zone du littoral à cause de l'escarpement des montagnes qui forment le rebord des plateaux espagnols. Leurs colonies, quelle qu'ait été leur importance dans l'histoire, sont donc toujours restées dans l'isolement et n'ont contribué que pour une faible part au mélange ethnologique des populations de l'intérieur.

Le fond actuel de la nation espagnole est principalement de race ibérique. Les Basques, repoussés maintenant dans les hautes vallées des Pyrénées occidentales, occupaient en maîtres la plus grande partie de la Péninsule. Les noms de montagnes et des eaux courantes, ceux mêmes d'une quantité de villes témoignent de leur séjour et de leur domination dans presque toutes les contrées de l'Espagne, du golfe de Gascogne au détroit de Gibraltar. Des tribus celtiques, venues par les seuils des Pyrénées, s'étaient, à une époque inconnue, établies çà et là en groupes de race pure, tandis qu'ailleurs ils s'étaient mêlés aux aborigènes et formaient avec eux les nations connues sous le nom composé de Celtibères. Ces populations croisées habitaient surtout les plateaux qui de nos jours sont désignés par l'appellation de Castilles. Les Celtes purs, à en juger par les noms de lieux, occupaient la Galice et la plus grande partie du Portugal. Les Ibères avaient le siége principal de leur civilisation dans les parties méridionales de la Péninsule; ils s'avançaient au loin sur les plateaux, peuplaient les régions plus fertiles du pourtour méditerranéen, la vallée de l'Èbre, les deux versants des Pyrénées, pénétraient dans les Gaules jusqu'à la Garonne et à la base des Cévennes, puis, longeant le littoral des golfes du Lion et de Gênes, poussaient leurs dernières tribus jusqu'au delà des Apennins: on retrouve encore beaucoup de noms ibériques dans les Alpes Tessinoises. La répartition des noms géographiques semble témoigner que la marche des Ibères s'est faite du sud au nord, des Colonnes d'Hercule aux Pyrénées et aux Alpes.