A ces éléments primitifs vinrent se joindre les colons envoyés par les peuples commerçants de la Méditerranée: Cádiz, Malaga sont des villes d'origine phénicienne; Carthagène est l'héritière de Carthage; l'antique Sagonte avait été fondée par des émigrés de Zacynthe; Rosas est une colonie rhodienne; les ruines d'Ampurias rappellent l'Emporium des Massiliotes. Mais le vieux fond ibérique et celtique ne devait être profondément modifié que par l'influence de Rome. Après une guerre d'un siècle, les rudes légionnaires furent enfin les maîtres de la Péninsule; les colons latins purent s'établir sans danger en dehors de chaque ville, de chaque poste fortifié; la culture italienne se répandit de proche en proche du littoral et de la vallée du Bétis (Guadalquivir) jusque dans les replis les moins fréquentés des plateaux, et, sauf dans les monts Cantabres habités de nos jours par les Basques, la langue des conquérants devint celle des vaincus. La part des Romains est donc fort grande dans la formation du peuple espagnol: quoique ibère et celte d'origine, il n'en est pas moins devenu l'une des nations latines par son idiome et le moule de sa pensée.
Lorsque l'écroulement de l'empire romain eut fait accourir de toutes les extrémités du monde les hommes de proie, Suèves, Alains, Vandales et visigoths envahirent successivement l'Espagne. Usés par leurs victoires mêmes, aussi bien que par le changement de climat et de vie, pressés par ceux qui les suivaient, les premiers conquérants disparurent bientôt sans laisser beaucoup de traces. Les Alains nomades se perdirent au milieu des populations lusitaniennes, ou peut-être même furent exterminés en masse par les autres envahisseurs; les Suèves, tribu teutonique de race pure, se fondirent peu à peu du côté de la Galice; les Vandales abandonnèrent les riches cités de la Bétique, où ils avaient séjourné pendant quelques années, pour aller conquérir leur royaume éphémère de l'Afrique. Mais les Visigoths, plus tard venus et plus nombreux, peut-être aussi doués d'une plus grande solidité de caractère, s'établirent fermement sur le sol envahi et l'influence qu'ils exercèrent sur la race elle-même persiste encore dans la langue, les mœurs, l'esprit des Espagnols. Il est possible que la pompeuse gravité du Castillan soit en partie l'héritage des Visigoths.
Après l'Europe septentrionale, l'Afrique devait à son tour déverser son contingent de populations nouvelles sur cette presqu'île dépendant géographiquement des deux parties du monde. Au commencement du huitième siècle, les musulmans de la Maurétanie, Arabes et Berbères, prirent pied sur le rocher de Gibraltar, et, dans l'espace de quelques mois, l'Espagne presque tout entière tombait en leur pouvoir. Pendant plus de sept siècles, le détroit d'Hercule baigna des deux côtés les terres du «Sarrasin» et nul obstacle n'arrêta le passage des commerçants, des colons, des industriels appartenant à toutes les races de l'Afrique du Nord et même de l'Asie. On ne saurait douter que l'influence de tous ces immigrants sur la population aborigène de la Péninsule n'ait été capitale; par les croisements continués de siècle en siècle le type originaire s'est modifié, ainsi que le prouvent suffisamment les traits des habitants dans les districts méridionaux. Il est vrai que l'Inquisition fit expulser du royaume ou réduire en esclavage des centaines de milliers, peut-être un million de Maures; mais ceux qu'elle traitait ainsi étaient les musulmans ou les convertis douteux; la grande masse de la population dite espagnole n'en avait pas moins dans ses veines une forte part de sang berbère et sémite; dans le voisinage même de Madrid, entre Tolède et Aranjuez, on cite le village de Villaseca comme étant peuplé de descendants des Maures; le teint foncé, la chevelure noire des habitants, ainsi que la coutume qu'ont les femmes de ne jamais se montrer sur la place du marché, témoignent en faveur de cette origine. La langue castillane elle-même établit combien grande a été l'influence des Sarrasins; elle a reçu beaucoup plus de mots arabes, apportés par les Maures, qu'elle n'en a admis de germaniques dus à l'idiome des Visigoths: environ deux mille termes sémitiques, désignant surtout des objets et des idées qui témoignent d'un état de civilisation en progrès, continuent de vivre dans le castillan et rappellent la période de développement industriel et scientifique inaugurée en Europe par les Arabes de Grenade et de Cordoue. Plusieurs auteurs pensent que le son guttural de la lettre j (jota) est aussi de provenance arabe; mais il ne paraît pas qu'il en soit ainsi, car cette aspiration est plus fortement marquée dans les dialectes des provinces où n'ont jamais pénétré les Arabes, et, par contre, la langue des Portugais, qui pourtant furent asservis aux mahométans, ne possède pas la jota castillane: ce son est donc probablement d'origine locale, et se sera maintenu, malgré l'influence du latin, dans le parler des Espagnols.
TYPES CASTILLANS.--PAYSANS DE TOLÈDE
Dessin de D. Maillart, d'après des types photographiés par J. Laurent.
En même temps que les Maures, les Juifs avaient singulièrement prospéré sur le sol de l'Espagne; quelques auteurs évaluent même à 800,000 le nombre de ceux qui vivaient dans la Péninsule avant l'époque des persécutions. Souples comme la plupart de leurs compatriotes, ils avaient un pied dans les deux camps: ils servaient d'intermédiaires de commerce entre les chrétiens et les musulmans; ils s'enrichissaient en faisant les affaires des uns et des autres, en leur fournissant l'argent nécessaire pour se livrer bataille et s'entre-tuer. Pour subvenir à la guerre deux fois sainte de la croix et du croissant, il fallait pressurer le peuple, et les Juifs, agents du fisc, s'étaient chargés de cette besogne. Aussi quand la foi chrétienne eut triomphé et que les rois, pour se payer des frais de la croisade, en proclamèrent une seconde contre les Juifs, ce fut avec une véritable explosion de fureur que le peuple se tourna contre eux; il les poursuivit d'une «immortelle haine, que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n'assouvirent jamais». Sans doute quelques familles de Juifs convertis par la peur au catholicisme réussirent à sauver leur existence et sont entrées depuis par les croisements dans la masse de la nation espagnole, mais l'élément israélite ne se trouve plus que pour une très-faible part dans la population de la Péninsule; la race a été plus que persécutée, elle a été extirpée.
Plus heureux que les Juifs, les Tsiganes ou Zingares, dits Gitanos, c'est-à-dire Égyptiens, sont assez nombreux en Espagne pour donner à certains quartiers des grandes villes une physionomie spéciale. Le mépris dont on les poursuivait et la simplicité empressée avec laquelle ils pratiquent la religion nationale les a fait tolérer partout; jamais l'Inquisition, qui brûla tant de Juifs, de Maures et d'hérétiques, ne fit périr un seul Gitano; elle se bornait à les laisser poursuivre comme simples délinquants civils et vagabonds par la police de la Santa Hermandad. Ils ont pu vivre en paix, et, en maints endroits, sont devenus des citoyens ayant leurs habitations fixes et leur gagne-pain régulier; néanmoins ils diminuent, sans doute à cause des croisements qui les ramènent dans le gros de la population. Leur race est loin d'être pure, car il n'est pas rare que les Tsiganes épousent des Espagnoles; en revanche la tribu ne permet pas souvent à ses filles d'épouser des étrangers. On dit que les Gitanos sédentaires, se rappelant d'instinct et de tradition la vie errante que menèrent leurs ancêtres, témoignent le plus grand respect à ceux de leurs compatriotes qui parcourent encore librement les forêts et les plaines; de leur côté, ceux-ci, fiers de leur titre de viandantes ou «chemineurs», regardent avec un certain mépris leurs malheureux frères entassés dans les taudis puants des villes. C'est le contraire dans les contrées danubiennes, où les Tsiganes sédentaires se considèrent comme une sorte d'aristocratie, presque comme une autre race. D'ailleurs il semble prouvé que tous les Gitanos d'Espagne descendent d'ancêtres ayant séjourné pendant plusieurs générations dans la péninsule des Balkhans, car leur idiome contient quelques centaines de mots slaves, et grecs témoignant d'un long séjour de ceux qui le parlent parmi les peuples de l'Europe orientale: c'est là ce qu'ont établi les recherches de Miklosich.
Ainsi que le faisait remarquer M. de Bourgoing dans son ouvrage sur l'Espagne, les caractères offrent même un tel contraste, que le portrait d'un Galicien ressemblerait plus à un Auvergnat qu'à un Catalan, et que celui d'un Andalou ferait songer au Gascon; de province à province d'Ibérie, on verrait surgir les mêmes oppositions qu'en France. Au milieu de toutes les diversités provenant du sol, de la race, du climat et des mœurs, il est bien difficile de parler d'un type général représentant tous les Espagnols. Cependant la plupart des habitants de la Péninsule ont quelques traits communs qui donnent à la nation tout entière une certaine individualité parmi les peuples d'Europe. Quoique chaque province ait son type particulier, ces types se ressemblent par assez de côtés pour qu'il soit possible de s'imaginer une sorte d'Espagnol idéal où le Galicien se mêle à l'Andalou, l'Aragonais au Castillan. L'œuvre nationale a été longtemps commune, surtout à l'époque des luttes séculaires contre les Maures, et de cette communauté d'action, jointe à la parenté des origines, proviennent quelques traits appartenant à toutes les populations péninsulaires.
En moyenne, l'Espagnol est de petite taille, mais solide, musculeux, d'une agilité surprenante, infatigable à la course, dur à toutes les privations. La sobriété de l'Ibère est connue. «Les olives, la salade et les radis, ce sont là les mets d'un chevalier,» dit un ancien proverbe national. Sa force d'endurance physique semble tenir du merveilleux, et l'on comprend à peine comment les conquistadores ont pu résister à tant de fatigues sous le redoutable climat du Nouveau Monde! Avec toutes ses qualités matérielles, l'Espagnol bien dirigé est certainement, ainsi d'ailleurs que l'a constaté l'histoire, le premier soldat de l'Europe: il a le feu de l'homme du Midi, la force de l'homme du Nord, et n'a pas besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante.