Les qualités morales de l'Espagnol ne sont pas moins remarquables et auraient dû, semble-t-il, assurer à la nation une plus grande prospérité que celle qui lui est échue. Quelles que soient les diversités provinciales du caractère espagnol, les Péninsulaires, nonchalants dans la vie de tous les jours, se distinguent pourtant en masse des autres peuples par un esprit de résolution tranquille, un courage persistant, une infatigable ténacité qui, suivant le bon ou mauvais emploi, ont tantôt fait la gloire, tantôt l'infortune de la nation. L'homme de cour, l'employé sceptique peuvent servir cyniquement la main qui les paye; mais quand l'Espagnol du peuple embrasse une cause, c'est jusqu'à la mort: tant qu'il lui reste un souffle de vie, on ne saurait dire qu'il est vaincu; d'ailleurs après lui viennent les fils, qui luttent avec le même acharnement que leur père. De là cette longue durée des guerres nationales et civiles. La reconquête de l'Espagne sur les envahisseurs maures a duré sept siècles, presque sans trêve; la prise de possession du Mexique, du Pérou, de toute l'Amérique andine, ne fut qu'un long combat d'un siècle. La guerre d'indépendance contre les armées de Napoléon est aussi un exemple de dévouement et de patriotisme collectif tel, que l'histoire n'en offre que bien peu d'exemples, et les Espagnols peuvent dire avec fierté que, pendant les quatre années de lutte, les Français ne trouvèrent pas parmi eux un seul espion. Dignes fils de la mère patrie, les créoles du Nouveau Monde soutinrent aussi contre les Castillans une guerre d'émancipation qui dura vingt ans, et maintenant une partie des habitants de la grande Antille espagnole ont fait, d'escarmouches et de batailles incessantes, leur vie normale depuis six années. Enfin les deux guerres carlistes auraient-elles été possibles ailleurs que sur la terre d'Espagne? Que de fois des coups qui semblaient décisifs ont été frappés; mais l'ennemi vaincu la veille se redressait le lendemain et la lutte reprenait avec une nouvelle énergie.

Il n'est donc pas étonnant que l'Espagnol, parfaitement conscient de sa valeur, parle de lui-même, lorsqu'il est le plus abaissé par le sort, avec une certaine fierté, qui chez tout autre pourrait passer pour de l'outrecuidance. «L'Espagnol est un Gascon, a dit un voyageur français, mais un Gascon tragique.» Les actes suivent chez lui les paroles. Il est vantard, mais si quelqu'un pouvait avoir raison de l'être, ce serait lui. L'Espagnol a des qualités qui chez d'autres peuples s'excluent souvent. Avec toute sa fierté, il est pourtant simple et gracieux de manières; il s'estime fort lui-même, mais il n'en est pas moins prévenant pour les autres; très-perspicace et devinant fort bien les travers et les vices de son prochain, il ne s'abaisse point à le mépriser. Même quand il mendie, il sait parfois garder une attitude de noblesse. Un rien le fera s'épancher en torrents de paroles sonores; mais que l'affaire soit d'importance, un mot, un geste lui suffiront. Il est souvent grave et solennel d'aspect, il a un grand fonds de sérieux, une rare solidité de caractère, mais avec cela une gaieté toujours bienveillante. L'avantage immense, inappréciable que l'Espagnol si l'on excepte toutefois le Vieux-Castillan, a d'ordinaire sur la plupart des autres Européens, est celui d'être heureux. Rien ne l'inquiète; il se fait à tout; il prend philosophiquement la vie comme elle vient; la misère ne l'effraye point, et il sait même, avec une ingéniosité sans pareille, en extraire les joies et les avantages. Quel héros de roman eut la vie plus traversée et pourtant plus gaie que ce Gil Blas, dans lequel les Espagnols se sont si bien reconnus? Et néanmoins c'était alors la sombre époque de l'Inquisition; mais l'effroyable Saint-Office n'empêchait pas la joie. «La parfaite félicité, dit le proverbe, est de vivre aux bords du Manzanarès; le second degré du bonheur est d'être en paradis, mais à la condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.»

A tous ces contrastes, qui nous paraissent étranges, de jactance et de courage, de bassesse et de grandeur, de dignité grave et de franche gaieté, sont dues ces contradictions apparentes de conduite, ces alternatives bizarres d'attitude qui étonnent l'étranger, et que l'Espagnol appelle complaisamment cosas de España, comme si lui seul pouvait en pénétrer le secret. Gomment expliquer, en effet, que l'on trouve chez ce peuple tant de faiblesse à côté de tant de hautes qualités, tant de superstitions et d'ignorance avec un bon sens si net et une si fine ironie, parfois tant de férocité avec un naturel de générosité magnanime, la fureur de la vengeance avec le tranquille oubli des injures, une pratique si simple et si digne de l'égalité avec tant de violence dans l'oppression? Malgré la passion, le fanatisme que les Espagnols apportent dans tous leurs actes, ils acceptent avec la plus grande résignation ce qu'ils croient ne pouvoir empêcher. A cet égard, ils sont tout à fait musulmans. Ils ne répètent point comme l'Arabe: «Ce qui est écrit est écrit!» Mais ils disent non moins philosophiquement: «Ce qui doit être ne peut manquer!» (Lo que ha de ser no puede faltar); et, drapés dans leur manteau, ils regardent avec dignité passer le flot des événements. «Les Espagnols paraissent plus sages qu'ils ne le sont,» a déjà dit depuis trois siècles le chancelier Bacon. Presque tous possédés de la passion du jeu, ils se laissent d'avance emporter par la destinée, prêts au triomphe, non moins prêts à l'insuccès. Que de fois la sérénité fataliste de l'Espagnol a-t-elle laissé des maux irréparables s'accomplir!

Parmi ces maux on a pu craindre qu'il ne fallût ranger la décadence irrémédiable de la nation tout entière. En voyant toutes les ruines accumulées sur le sol de l'Espagne, en assistant aux luttes qui s'éternisent sur cette terre ensanglantée, des historiens qui n'avaient pas une idée assez nette du lien de solidarité qui rattache les nations les unes aux autres ont parlé des Espagnols comme d'un peuple absolument tombé. C'est là une erreur, mais le recul étonnant qu'a subi la puissance castillane depuis trois siècles explique comment il a été facile de se tromper. Même dans le voisinage des grandes villes et de la capitale, que de campagnes, jadis cultivées, qui par leur nom de despoblados et de dehesas rappellent le souvenir des Maures violemment expulsés ou des chrétiens qui se sont retirés devant le désert envahissant! Que de cités, que de villages dont les édifices témoignent par la beauté de leur architecture et la richesse de leurs ornements que la civilisation locale était, il y a des siècles, bien supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui? La vie semble s'être enfuie de ces pierres jadis animées! Et l'Espagne elle-même, comme puissance politique, n'est-elle pas un débris, comparée à ce qu'elle fut du temps de Charles-Quint?

Dans son fameux ouvrage sur la Civilisation, Buckle cherche à expliquer la longue décadence du peuple espagnol par diverses raisons, tirées, les unes du climat et de la nature du sol, les autres de l'évolution historique. La sécheresse d'une grande partie du territoire, les vents âpres qui sur les plateaux succèdent aux chaleurs extrêmes, la fréquence des tremblements de terre dans certains districts, telles sont les principales causes d'ordre matériel qui ont contribué à rendre les Espagnols superstitieux et paresseux d'esprit; mais la cause suprême et fatale a été la longue suite de guerres religieuses qu'ils ont eues à soutenir contre leurs voisins. Dès l'origine de la monarchie, les rois visigoths défendirent avec acharnement l'arianisme contre les Francs; puis, quand les Espagnols, devenus catholiques à leur tour, n'eurent plus à guerroyer contre d'autres chrétiens pour le compte de leur foi, les musulmans envahirent la Péninsule, et l'histoire de la nation ne fut plus qu'une lutte incessante: durant plus de vingt générations, les guerres religieuses, qui pour les autres peuples étaient un événement exceptionnel, devinrent l'état permanent du peuple d'Espagne. Il en résulta que le patriotisme de race et de langue s'identifia presque complètement avec l'obéissance absolue aux ordres des prêtres. Tout combattant, des rois aux moindres archers, étaient soldats de la foi plus que défenseurs de la terre natale, et par suite leur premier devoir était de se soumettre aux injonctions des hommes d'église. Les conséquences de ce long assujettissement de la pensée étaient inévitables. Le clergé prit possession de la meilleure part des terres conquises sur les infidèles, il accapara tous les trésors pour en orner les couvents et les églises; fait bien plus grave encore, il s'empara du gouvernement et du contrôle de la société tout entière par l'organisation des tribunaux. Dès le milieu du treizième siècle, le «Saint-Office» de l'Inquisition fonctionnait dans le royaume d'Aragon; lorsque les Maures furent définitivement expulsés de l'Espagne, l'action de ce tribunal souverain devint toute-puissante et les rois mêmes se prirent à trembler devant lui.

Mais tandis que ces longues guerres religieuses travaillaient à l'abaissement intellectuel et moral des Espagnols de toutes les provinces, d'autres causes, agissant en sens inverse, étaient, au contraire, de nature à développer tous les éléments de progrès: c'est le côté de la question si complexe de l'histoire d'Espagne que Buckle a négligé de mettre en lumière. Pour soutenir la lutte contre les musulmans, et pour garder quelque semblant d'autorité sur leurs vassaux batailleurs, les rois avaient dû respecter, favoriser même les libertés de leurs peuples: c'est à ce prix seulement que la guerre pouvait être nationale. Les villes étaient devenues libres et prenaient part au grand conflit dans la plénitude de leur volonté; elles seules volaient les fonds et, dans la plupart des Cortès, leurs délégués no permettaient même pas aux représentants de la noblesse et du clergé de siéger à côté d'eux. Lès le commencement du onzième siècle, deux cent cinquante ans avant qu'on ne parlât d'institutions représentatives en Angleterre, l'histoire nous montre des cités du royaume de Leon, des Castilles, de l'Aragon, s'administrant elles-mêmes et formulant leurs coutumes en lois; de vieux documents nous montrent des souverains qui reconnaissent ne pouvoir entrer dans les villes sans le consentement de la municipalité. Grâce à cette autonomie, qui donnait aux Espagnols des avantages inappréciables sur la plupart des autres populations de l'Europe, les villes de la Péninsule progressèrent rapidement en industrie, en commerce, en civilisation: le degré de perfection qu'avaient atteint la littérature et les beaux-arts, à la grande époque de la floraison nationale, témoigne quelle était la puissante vitalité de toutes ces communes espagnoles où s'élevaient de si beaux édifices, d'où sortaient tant d'hommes de valeur. Les cités commençaient même à se libérer du joug de l'Église; elles se réservaient, bien avant Luther, de ne laisser proclamer les indulgences qu'après en avoir examiné la convenance et le but. En outre, les libertés municipales contribuaient à développer cette dignité tranquille, ce respect mutuel, cette noblesse de manières qui semblent être un privilége de race chez les hommes de souche ibérique.

Entre ces forces opposées, tendant les unes à solliciter l'initiative individuelle, les autres, au contraire, à la supprimer complétement au profit de l'Église et de la centralisation monarchique, une lutte directe ne pouvait manquer d'éclater tôt ou tard. Dès que la reconquête de l'Espagne par les chrétiens fut achevée et que la ferveur religieuse, la fidélité aux souverains et le patriotisme local n'eurent plus un même but à poursuivre, la guerre intérieure commença. Elle se termina promptement au profit du pouvoir royal et de l'Église; les comuneros des Castilles, qui s'étaient constitués les défenseurs des libertés locales et régionales, furent mal secondés ou combattus par les habitants des autres provinces, Asturies, Aragon, Andalousie; même les Maures de l'Alpujarra aidèrent à l'écrasement du peuple; à l'aide de l'or du Portugal et de l'Amérique, les généraux de Charles-Quint le massacrèrent et tout aussitôt le silence se fit dans les villes, jusqu'alors si actives et si gaies, de la Péninsule.

La découverte du Nouveau Monde, qui précisément alors venait de se faire au profit de la monarchie espagnole, fut pour la nation un malheur peut-être plus grand. L'expatriation de tous les jeunes gens d'audace, de tous les coureurs d'aventures qui allaient conquérir l'Eldorado par delà l'Atlantique est une des causes qui contribuèrent le plus à l'affaiblissement de l'Espagne. Les plus hardis partaient; les faibles, les gens qu'effrayait la mort restaient seuls au logis. C'est ainsi que peu à peu la mère patrie se trouva privée de ses enfants les mieux trempés. Toute sa vaillance et son esprit d'entreprise avaient trouvé un dérivatif dans la prise de possession du Nouveau Monde, et, tout enivrée de sa gloire d'outre-mer, elle se laissa sans résistance abîmer par ses maîtres dans la plus profonde ignominie. Un navire trop chargé de toile s'expose à chavirer à la moindre tempête; de même l'Espagne, trop faible pour l'immensité de ses colonies, s'affaissa promptement sur elle-même.