PLATEAUX DES CASTILLES, DE LEON ET DE L'ESTREMADURE.

Le plateau central de la Péninsule, entre la vallée de l'Èbre et celle du Guadalquivir, est parfaitement délimité par la nature: une enceinte semi-circulaire l'entoure au nord, à l'est et au sud, des Pyrénées Cantabres à la sierra Morena [154]. Il est vrai que du côté de l'ouest la pente générale du plateau s'incline vers le Portugal et l'Atlantique; mais là aussi des massifs montagneux et surtout les escarpements des gorges fluviales par lesquelles il faut dévaler pour entrer dans les vallées inférieures constituent une véritable barrière, dont certaines parties sont malaisées à traverser. La haute région où le Duero, le Tage, le Guadiana développent leur cours supérieur est donc un tout géographique distinct encadré par une zone complétement circulaire de terres à versant maritime: on peut la comparer à une sorte de péninsule plus petite enfermée dans la grande presqu'île et ne tenant aux Pyrénées françaises que par l'isthme étroit des provinces Basques. En effet, si l'eau de la mer s'élevait brusquement de 600 mètres, les plateaux des Castilles, diversement échancrés par des golfes, s'isoleraient du reste de l'Espagne. Leur étendue considérable, car ils forment bien près de la moitié de tout le pays, leur assurait d'avance un rôle historique des plus importants; par le fait même de leur position dominatrice, les Castillans ont annexé presque tous les territoires circonvoisins à leur domaine, qui occupe déjà plus des deux cinquièmes de toute l'Espagne.

[Note 154: ][ (retour) ]

Superficie.
Bassin du Duero,
Leon et Vieille-Castille,
sans Logroño et Santander 94,773 kilom. car.
Bassins du Tage et du Guadiana 115,819 »
___________________
210,592 kilom. car.
Popul. en 1871. Popul. kilom.
Bassin du Duero,
Léon et Vieille-Castille,
sans Logroño et Santander 2,550,000 27 hab.
Bassins du Tage et du Guadiana 2,276,000 20 »
_________ _______
4,826,000 23 hab.

Les Castilles, cette Espagne par excellence, ne sont point un beau pays, ou du moins leur beauté, solennelle et formidable, n'est point de nature à être comprise par la plupart des voyageurs. De vastes étendues du plateau, telles que la Tierra de Campos, au nord de Valladolid, sont d'anciens fonds lacustres, au sol d'une grande fécondité, mais d'une extrême monotonie, à cause du manque de variété dans les cultures et de l'absence de toute végétation forestière; le sol s'y montre à nu avec ses argiles et ses sables diversement nuancés en gris, en bleu, en rouge clair, en rouge de sang. Ses chemins, sur lesquels de longues files de mules passent en soulevant des tourbillons de poussière, se confondent avec les terrains environnants. D'autres parties du plateau, beaucoup plus inégales, sont bosselées de monticules pierreux jaunis par le soleil et rayés sur leurs pentes de sillons où les chardons et d'autres plantes épineuses se mêlent aux céréales. Ailleurs, notamment à l'orient de Madrid, le plateau prend l'aspect d'un pays de montagnes; de toutes parts l'horizon est fermé par des croupes et des cimes revêtues d'une herbe maigre, et des gorges sombres, entaillées par les eaux naissantes, s'ouvrent ça et là entre des parois de rochers. Ailleurs encore, comme dans la basse Estremadure, les pâturages s'étendent à perte de vue jusqu'à la base des montagnes éloignées, et dans ces plaines, semblables à certaines parties des pampas américaines, pas un arbre n'arrête le regard. Au commencement du siècle, des terres tout à fait incultes, quoique très-fertiles naturellement, occupaient dans le district de Badajoz une étendue de plus de 100 kilomètres en longueur sur une largeur de la moitié. Un demi-million d'hommes eût vécu à l'aise dans ce désert.

A voir l'effrayante nudité de la plupart de ces plaines, on ne croirait pas que, depuis le milieu du siècle dernier, il existe une ordonnance du Conseil de Castille enjoignant à chaque habitant des campagnes de planter au moins cinq arbres. L'œuvre de déboisement a été menée avec plus de zèle que le travail de repeuplement. Les paysans ont un préjugé contre les arbres: ils disent que le feuillage leur rend le mauvais service de protéger les petits oiseaux contre les rapaces et livre ainsi les moissons en proie aux volatiles granivores; aussi, non contents d'exterminer tous les oisillons, à l'exception des hirondelles, s'acharnent-ils à la destruction des bois; en maints endroits il ne reste plus d'arbres que dans les solitudes éloignées de toute demeure de l'homme; on marcherait pendant des journées entières sans en apercevoir un seul. La campagne est réduite à un tel état de nudité, que, suivant le Proverbe, «l'alouette traversant les Castilles doit emporter son grain.»

Même au milieu des champs cultivés on croirait se trouver dans un désert surtout quand la moisson n'a laissé que des chaumes flétris. Les masures en terre grise ou en pierrailles semblent de loin se confondre avec le sol environnant; les villes elles-mêmes, entourées de leurs murs ébréchés et jaunâtres, ont l'air de rochers ravinés. L'eau manque en plusieurs régions du plateau comme dans les solitudes de l'Afrique. Nombre de villes et de villages alimentés par l'eau de source proclament joyeusement, par leur nom même, la possession de ce riche trésor. Des ponts énormes passent sur les ravins, mais, pendant plus d'une moitié de l'année, on ne voit pas une goutte d'eau dans le lit pierreux que les constructeurs de la route ont mis tant de peine à franchir.

Le plateau central de l'Espagne n'est pas incliné seulement à l'ouest vers l'Atlantique lusitanien, il descend aussi, mais d'une pente fort inégale, de la base des Pyrénées cantabres au bord septentrional de la vallée du Guadalquivir. Tandis que le haut bassin du Duero se penche de l'est à l'ouest, entre 1,000 mètres et 700 mètres d'altitude moyenne, la Nouvelle-Castille et la Manche, dans les bassins du Tage et du Guadiana, n'ont plus que 600 mètres d'élévation. Dans leur ensemble, les hautes terres de l'Espagne centrale sont comparables à deux gradins de différente hauteur séparés l'un de l'autre par une muraille percée de brèches. Cette muraille qui sert de limite commune aux deux terrasses du plateau est la sierra de Guadarrama, prolongée à l'ouest par la sierra de Gredos. Au nord, les eaux qui s'écoulent par le Duero arrosent la province de Léon et la Vieille-Castille; au sud, les bassins jumeaux du Tage et du Guadiana constituent les provinces de la Nouvelle-Castille, de la Manche et de l'Estremadure.

TOLÈDE
Dessin de Ph. Benoist, d'après une photographie de J. Laurent.