Les deux plateaux juxtaposés étaient occupés à l'époque tertiaire par de grands bassins lacustres; des fleuves à cataractes, semblables aux canaux d'écoulement qui déversent dans l'Atlantique les eaux de la méditerranée canadienne, faisaient communiquer entre elles ces hautes mers de l'Ibérie. L'une d'elles, dont les contours sont indiqués par les limites géologiques d'une couche de débris arénacés, argileux et calcaires, arrachés aux montagnes environnantes, est celle qui s'est écoulée par les défilés du bas Duero. Jadis elle était fermée précisément de ce côté par les montagnes cristallines du Portugal, et c'est au nord-est, par la brèche de Pancorbo, où passe actuellement le chemin de fer de Burgos à Vitoria, que l'excédant des eaux s'épanchait probablement dans le bassin de l'Èbre. En outre, un large détroit, contournant à l'est les montagnes de Guadarrama, unissait le lac supérieur, celui dont le fond est devenu la Vieille-Castille, au lac inférieur remplacé aujourd'hui par les plaines de la Nouvelle-Castille et de la Manche. À en juger par la superficie des terrains tertiaires que les eaux ont laissés en témoignage de leur séjour, les deux lacs avaient ensemble une superficie de 76,000 kilomètres carrés, soit environ la huitième partie de la surface actuelle de la Péninsule. Relativement à ce qu'elle est de nos jours, la presqu'île d'Ibérie n'était donc à ces âges de la planète qu'une sorte de squelette non encore revêtu de chair; les massifs de granit et de roches anciennes, unis les uns aux autres par des croupes de terrains triasiques, jurassiques et crétacés, formaient comme un double anneau montagneux, limité extérieurement par des eaux salées, intérieurement par des eaux douces. Les golfes du dehors et les lacs du dedans s'emplissaient à la fois de dépôts que l'on reconnaît maintenant à leurs fossiles, les uns d'origine marine, les autres provenant des eaux douces. Cette période géologique dura pendant de longs âges, car les couches de terrains lacustres ont en maints endroits plus de 300 mètres d'épaisseur. Les strates miocènes qui forment la partie superficielle des deux bassins des Castilles appartiennent exactement à la même époque de la Terre, puisqu'on y trouve les ossements fossiles des mêmes grands animaux, mégathériums, mammouths, hipparions.

La partie nord-occidentale et septentrionale de l'enceinte montagneuse de la terre de Léon et de la Vieille-Castille est formée par le système des Pyrénées Cantabres; mais immédiatement à l'est du plus haut massif de ces montagnes, au nœud de la Peña Labra, des croupes allongées se détachent vers le sud-est et constituent la ligne de faîte qui sépare le bassin du Duero des sources de l'Èbre. Ces croupes, connues sous divers noms, forment d'abord les páramos de Lora, inclinés en pente douce vers le plateau méridional, mais brusquement coupés vers l'Èbre, coulant comme au fond d'un fossé à quelques centaines de mètres de profondeur. A l'est, la ligne de partage, d'une altitude de plus de 1,000 mètres, se prolonge assez régulièrement jusqu'au massif de la Brujula, dont un col est utilisé par la route de Burgos à la mer, et que les voyageurs, trompés par les muletiers, se figuraient jadis être un des points les plus élevés de la Péninsule. Mais au delà, les croupes appelées à tort montes de Oca, s'exhaussent graduellement et se rattachent à un massif de véritables montagnes, au noyau de roches cristallines, la sierra de Demanda, dominée par le pic de San Lorenzo. Un autre massif, appuyé comme le premier sur de puissants contre-forts, lui succède au sud-est et porte la haute cime du Pico de Urbion, qui donne naissance à la source du Duero. Une chaîne, dite sierra Cebollera, continue régulièrement la ligne de faîte, pour s'abaisser par degrés, tout en se ramifiant diversement dans les deux bassins de l'Èbre et du Duero. Enfin, cette partie de l'enceinte du plateau se termine par un troisième massif, celui de Moncayo, qui se compose de roches cristallines comme le San Lorenzo, et s'élève à une hauteur encore plus considérable. Au delà, la chaîne disparaît complètement, elle est remplacée par de larges croupes aux versants tourmentés qui n'offrent plus aucun obstacle au passage des routes et que la voie ferrée de Madrid à Saragosse a pu utiliser sans peine. Mais au sud de la Cebollera et du Moncayo diverses petites chaînes, disposées parallèlement à ces grands massifs, emplissent l'angle oriental du bassin du Duero et forcent le fleuve à décrire un long détour par le défilé de Soria. C'est dans ces montagnes, non loin du faîte au triple versant de l'Èbre, du Tage et du Duero, que s'élevait la forteresse de Numance, dont l'héroïque lutte contre l'étranger a été depuis imitée par tant d'autres cités de la Péninsule.

Entre le bassin du Duero et celui du Tage, la ligne de faîte est plus haute en moyenne et plus régulière que dans la partie nord-orientale de la Vieille-Castille. A peine indiquée d'abord par de faibles renflements d'une centaine de mètres, que porte l'énorme soubassement des hautes terres, la chaîne se redresse peu à peu dans la direction de l'ouest et du sud-ouest, et forme bientôt la fameuse sierra de Guadarrama, le système Carpéto-Vétonique de Bory de Saint-Vincent: c'est la chaîne la plus connue de toutes celles du centre de l'Espagne, non qu'elle soit la plus haute, mais elle borne l'horizon de Madrid du superbe hémicycle de ses roches de granit. La crête de cette chaîne est assez étroite et ses pentes sont escarpées de part et d'autre; elle est dressée en un véritable mur entre les deux Castilles, et ce n'est pas sans peine que l'on a pu construire les routes qui s'élèvent en lacets vers les cols de Somosierra, de Navacerrada, de Guadarrama; aussi Ferdinand VI, tout fier du chemin tracé sous son règne à travers la montagne, fit-il dresser, sur l'un des plus hauts sommets, la statue d'un lion avec une inscription grandiose rappelant que «le roi a vaincu les monts». Quant au chemin de fer du nord de l'Espagne, il a dû tourner la sierra du côté de l'ouest par la dépression d'Avila, mais il passe encore à une altitude plus grande d'une vingtaine de mètres que la voie ferrée dite du mont Cenis; il l'emporte également par la hauteur sur toutes les autres lignes des Alpes actuellement utilisées par la vapeur. Le rempart naturel que les montagnes de Guadarrama forment au nord de la plaine de Madrid constitue pour cette ville une ligne stratégique de la plus haute importance; de sanglantes batailles ont été livrées dont le seul enjeu était la possession des passages de la sierra.

Au sud-ouest du pic de Peñalara, qui est le plus élevé de l'arête Carpéto-Vétonique, les monts s'abaissent rapidement et bientôt, au pic de la Cierva, la chaîne se divise en deux rameaux. Le plus septentrional, qui se dirige à l'ouest, puis décrit un demi-cercle autour de la plaine d'Avila, forme la ligne de partage entre les eaux tributaires du Duero et celles qui vont se jeter dans le Tage; en maints endroits, c'est plutôt un renflement du sol, une croupe allongée, qu'une véritable chaîne. Le rameau du sud, plus haut, plus régulier comme système de montagnes, formerait la chaîne naturelle de jonction entre la sierra de Guadarrama et la sierra de Gredos, s'il n'était coupé en deux par le défilé qu'y a creusé la rivière d'Alberche, à sa sortie d'une étroite vallée supérieure, ménagée entre les deux murs parallèles des montagnes. Par une sorte de rhythme dont on trouve beaucoup d'autres exemples en diverses contrées de la terre, l'Alberche, affluent du Tage, et le Tormes, tributaire du Duero, ont comme entrelacé leurs sources; le massif qui leur donne naissance épanche au sud la rivière dont les eaux coulent au nord, et au nord celle qui se dirige vers le midi.

La sierra de Gredos, qui continue, à l'ouest du défilé de l'Alberche, le système orographique de l'Espagne centrale, est, après la sierra Nevada de Grenade et les monts Pyrénées, celle qui présente les plus hauts sommets. La cime qui porte le beau nom de Plaza del Moro Almanzor s'élève à 2,650 mètres, c'est-à-dire en pleine zone polaire, bien au-dessus de la limite des forêts. Les crêtes pelées des roches cristallines, blanches de neige pendant la plus grande moitié de l'année, se dressent au-dessus de pentes désertes, d'énormes éboulis de pierres et de cirques enfermant des vasques d'eau bleue. La sierra de Gredos est une des régions les moins explorées de la Péninsule, l'une des plus difficiles à parcourir à cause du manque absolu de villages offrant quelque confort, mais c'est aussi l'une des plus belles. Le versant méridional, limité au sud par le cours du Tietar, est charmant: c'est la contrée connue sous le nom de Vera. Les eaux courantes et pures, les groupes de beaux arbres parsemés sur les pentes, les vergers fleuris ou verdoyants, dans lesquels se cachent à demi les villages, font de cette partie de l'Espagne une sorte de Suisse: Charles-Quint donna une preuve de goût en allant finir ses jours au couvent de Yuste, un des sites les plus aimables du pays. Jadis un plus grand mouvement d'hommes se faisait à la base de la sierra de Gredos, car c'est immédiatement à l'ouest que passait la grande voie stratégique et commerciale des Romains, la via lata (voie Large), appelée aujourd'hui camino de la Plata, qui faisait communiquer la vallée du Tage et celle du Duero en empruntant le col nommé Puerto de Baños. L'artère médiane de la Péninsule s'est déplacée; Tolède et Madrid l'ont portée vers les montagnes de la Guadarrama; la ville romaine de Mérida la maintenait autrefois à l'ouest de la sierra de Gredos.

Dans leur ensemble, tous les traits du relief géographique de cette partie de l'Espagne ont une orientation sensiblement parallèle. De la percée de l'Alberche aux collines de Plasencia et au Puerto de los Castaños, près du Tage, la sierra de Gredos se développe dans le sens du sud-ouest; au sud, la petite chaîne de San Vicente et le renflement général des plateaux granitiques situés au nord du Tage affectent la même direction; l'Alberche, dans son cours inférieur, le Tietar, le Jerte et le bas Alagon, tous affluents du Tage, se dirigent également vers le sud-ouest; le massif du Trampal projette aussi dans le même sens vers Plasencia sa longue arête latérale appelée Tras la Sierra; la dépression où passait la voie Large des Romains est précisément orientée de la même manière; enfin la sierra de Gata, qui se dresse de l'autre côté vers les frontières du Portugal, et plus loin les chaînes qui s'élèvent dans les limites mêmes de la Lusitanie, alignent leurs sommets dans le sens du nord-est au sud-ouest, suivant la direction que présente l'inclinaison générale de la Péninsule vers l'Atlantique.

La sierra de Gata est encore plus sauvage et moins explorée que celle de Gredos. Elle commence aux sources de l'Alagon sous le nom de Peña Gudina, puis, se dressant à plus de 1,800 mètres, prend la désignation de Peña de Francia (Roche de France), due, paraît-il, à l'existence d'une chapelle de Notre-Dame-de-France qu'un chevalier d'outre-Pyrénées aurait fait bâtir sur une des cimes les plus escarpées [155]. C'est dans les gorges de ces montagnes que se trouve l'âpre vallée des Batuecas, restée longtemps presque inconnue. Au sud, une première «clus» formée par une chaîne transversale, que l'Alagon a dû rompre peu à peu sous l'effort de ses eaux, rend l'accès de cette région très-difficile aux habitants de la plaine; plus haut, un deuxième défilé défend l'entrée de la vallée; les indigènes s'y trouvent enfermés comme dans une citadelle à double enceinte. Au sud-ouest des Batuecas, une autre vallée, celle de las Hurdes, est également bien défendue par un rempart de contre-forts ne laissant aux eaux qu'une étroite issue vers l'Alagon. C'est là que l'arête de montagnes prend spécialement le nom de sierra de Gata qu'elle garde jusqu'à son entrée sur le territoire portugais.

[Note 155: ][ (retour) ] Altitudes des monts et des cols entre l'Èbre et le Tage, d'après Francisco Coello:

Au nord du Duero:
Paramos de Lora 1,088 mètres.
Col de la Brújula 980 »
Pic de San Lorenzo (sierra de la Demanda) 2,303 »
Pic de Urbion 2,246 »
Sierra Cebollera 2,145 »
Pic de Moncayo 2,346 »
Sierra Guadarrama:
Col de Somosierra 1,428 »
Pic de Peñalara 2,400 »
Col de Navacerrada 1,778 »
Col de Guadarrama 1,533 »
Passage du chemin de fer 1,359 »
Alto de la Cierva 1,837 »
Plaza del Moro Almanzor (sierra de Gredos) 2,650 »
Peña de Francia (sierra de Gata) 4,734 »