A l'orient de la Nouvelle-Castille, la plupart des anciennes cartes, et même un trop grand nombre de feuilles récentes, indiquent de hauts remparts de montagnes qui n'ont, aucune existence réelle. Il n'y a point de chaînes, mais la contrée tout entière est une énorme gibbosité de mille et même treize à quatorze cents mètres d'élévation. A peine quelques petites rangées de collines montrent-elles leurs croupes sur le puissant soubassement: de simples buttes aux pentes fort douces sont le faîte de ce toit de l'Espagne. D'ailleurs les eaux courantes, qui se sont creusé des lits très profonds dans les terrains du plateau faciles à entamer, donnent en plusieurs endroits un véritable aspect de montagnes à des parois érodées; les roches de grès diversement colorées, les couches d'argile, les strates calcaires de trias ou de jura, entaillées jusqu'à des centaines de mètres dans l'épaisseur du plateau, feraient croire que la région est très accidentée, tandis que le comblement de ces fosses de déblai transformerait toute la haute plaine en un désert uniforme, faiblement ondulé.
Une des parties du plateau qui offrent le plus l'aspect d'un massif de montagnes est celle que domine, à l'angle nord-oriental de la Nouvelle-Castille, la «dent molaire» ou Muela de San Juan: on peut considérer ces hauteurs comme la principale borne hydrographique de la Péninsule entre les versants des divers bassins fluviaux; plusieurs rivières s'en échappent pour aller gagner les plaines inférieures par de profondes gorges, aux âpres rochers d'apparence africaine. Le Tage, le fleuve qui divise l'Espagne en deux parties à peu près égales, y prend son origine; de l'autre côté s'épanchent le Júcar et le Guadalaviar, qui sont aussi les fleuves du milieu sur le littoral méditerranéen; enfin, une des branches principales du Jalon y prend au nord la direction de l'Èbre. Peut-être est-ce à cause de ce rayonnement des eaux dans toutes les directions qu'une arête de sommets, projetée à l'est de la Muela, est connue par le nom de «monts Universels» (montes Universelles). Une autre petite chaîne, située plus à l'est, dans le district d'Albarracin, et dite la sierra del Tremedal est, dit-on, fréquemment agitée par des secousses volcaniques; des gaz sulfureux s'échappent parfois des failles ouvertes dans les roches oolithiques en contact avec le porphyre noir et des roches de basalte. Quelques hauteurs triasiques des environs de Cuenca sont aussi fort curieuses, à cause de leurs gisements de sel gemme: les mines les plus connues sont celles de Minglanilla, où l'on pénètre par des galeries souterraines entre des parois de sel translucide. Ces larges avenues taillées dans le cristal étaient considérées autrefois comme l'une des grandes merveilles de la Péninsule.
Parallèle à la côte de Valence, le renflement du plateau oriental se prolonge vers le sud, entre les eaux qui descendent vers la Méditerranée et celles qui vont former les courants du Tage et du Guadiana. Le faîte de partage ne commence à prendre l'aspect d'une chaîne de montagnes qu'entre les sources du Guadiana, du Segura et du Guadalimar: c'est là que s'élèvent les premières cimes de la sierra Morena, formant la limite naturelle de la Manche et de l'Andalousie, sur un espace d'environ 400 kilomètres. D'ailleurs la sierra Morena, de même que toutes les hauteurs qui terminent à l'est le plateau de la Nouvelle-Castille, ne mérite guère son nom de chaîne que du côté tourné vers l'extérieur de la Péninsule. Vue des plateaux où coulent les premières eaux du Guadiana, la sierra Morena ou chaîne Marianique apparaît comme une rangée de collines peu élevées, comme un simple rebord coupé d'étroites échancrures. Par contre, les voyageurs qui des campagnes basses de l'Andalousie regardent vers le nord, voient une véritable chaîne de montagnes avec son profil de cimes, ses escarpements, ses contre-forts, ses vallées profondes, ses défilés sauvages. La sierra Morena et ses ramifications occidentales, la sierra de Aracena et la sierra de Aroche, doivent donc être considérées comme appartenant géographiquement plus à l'Andalousie qu'au plateau des Castilles. Il faut ajouter que les délimitations administratives attribuent à la province méridionale de l'Espagne la plus grande partie du système marianique et s'avancent même au delà de l'arête sur les étendues monotones du plateau.
A l'occident, la pente générale du sol, révélée par le cours du Tage et du Guadiana, semblerait devoir fondre par des transitions graduelles les hautes terres de l'intérieur de l'Espagne avec les plaines basses du Portugal; mais il n'en est rien. La plus grande partie de l'Estremadure est occupée par un massif de roches granitiques, l'un des plus importants de l'Europe occidentale. Cette zone de terrains primitifs, granits, gneiss, schistes métamorphiques, comprend tout l'espace limité au nord par les sierras de Gredos et de Gata, au sud par la sierra d'Aroche; les terrains modernes que l'on rencontre ça et là dans cette région ne sont que des strates de peu d'épaisseur déposées au-dessus des roches d'antique origine. Jadis, nous l'avons vu, ce massif des granits de l'Estremadure retenait les eaux douces amassées en lac dans les plaines orientales, et c'est par le long travail géologique des siècles que les anciens déversoirs à cataractes se changèrent en lits fluviaux régulièrement sciés dans la roche. Des monts qui s'élèvent à cinq cents mètres de hauteur moyenne au-dessus du plateau, entre le Tage et le Guadiana et parallèlement au cours de ces deux fleuves, sont les restes de l'ancien massif les moins entamés par l'action des eaux: on leur donne le nom de chaîne Orétane ou de monts de Tolède. Sur les confins de la Castille et de l'Estremadure ils forment le groupe de la sierra de Guadalupe, devenu fameux par son lieu de pèlerinage jadis si fréquenté et par la Vierge miraculeuse pour laquelle les Estremeños et les Indiens christianisés de l'Amérique espagnole professent une si grande vénération. Le prolongement occidental de ces montagnes, ou sierra de San Pedro, va se confondre dans la Lusitanie avec les hauteurs de l'Alemtejo.
Un autre massif complètement distinct au point de vue géologique est celui que forment, au bord de l'ancien lac de la Manche, les collines du campo de Calatrava. C'est un groupe de volcans éteints occupant de l'est à l'ouest, sur les deux bords du Guadiana, un espace d'environ 100 kilomètres. De même que la plupart des foyers d'éruption, ces bouches volcaniques s'ouvraient dans le voisinage des eaux, au bord de la mer intérieure qu'ont remplacée les plaines de la Manche. Un vaste cirque ouvert du côté de l'est était bordé de cratères d'éjection d'où sortirent les trachytes, les basaltes, les cendres ou negrizales qui recouvrent actuellement la plaine. Des eaux thermales acidulées par le gaz carbonique sont les seuls indices qui témoignent encore d'un travail intérieur [156].
[Note 156: ][ (retour) ] Altitudes diverses dans les bassins du Tage et du Guadiana:
Cerro de San Felipe (Muela de San Juan)......... 1,800 mètres.
Passage du chemin de fer de Madrid a Alicante... 710 »
Villuercas (Sierra de Toledo)................... 1,559 »
Collines du campo de Calatrava................... 695 »
Les eaux courantes des deux Castilles ont une importance géographique moindre qu'on ne serait tenté de leur attribuer à la vue des longues lignes serpentines qu'elles tracent à travers plus de la moitié de la Péninsule. Déjà l'altitude à laquelle coulent les fleuves dans leur partie supérieure et les âpres défilés par lesquels ils s'échappent pour gagner la mer suffiraient pour rendre toute navigation sérieuse impossible; mais, en outre, la quantité d'eau pluviale tombée dans leurs bassins n'est pas assez considérable pour alimenter des cours d'eau pareils à ceux des autres contrées de l'Europe occidentale. Arrêtée par les Pyrénées Cantabres, les monts de la Galice et les massifs granitiques du Portugal et de l'Estremadure espagnole, l'humidité des vents pluvieux se décharge presque en entier sur les dentes atlantiques des montagnes; il n'en reste qu'une très-faible proportion pour les plateaux castillans. En moyenne, il ne pleut sur ces régions que pendant soixante jours de l'année et l'ensemble des pluies varie du cinquième au dixième de la quantité tombée sur le versant extérieur des monts. Par aggravation, le soleil et le vent font évaporer très-activement la pluie tombée; toute celle que reçoit la terre altérée pendant les mois d'été retourne aussitôt dans l'atmosphère, et si les principales rivières coulent encore pendant cette saison, c'est que le résidu des pluies d'hiver continue de rejaillir à la surface par les sources profondes. Mais que de rivières à sec, que de larges lits fluviaux où pendant des mois pas une goutte d'eau ne se montre au milieu des galets ou des sables! Si les pluies annuelles, au lieu de pénétrer dans le sol et de sourdre en fontaines ou de s'écouler promptement par les ravins et les lits fluviaux, séjournaient en nappes sur le plateau, elles seraient entièrement évaporées dans l'espace de deux ou trois mois [157].
Pluie tombée à Madrid en 1868 Dans l'année, 0m,231; d'avril en août, 0m,085
» Salamanca » » 0m,320 » 0m,054
» Valladolid » » 0m,545 » 0m,109
Évaporation d'une nappe d'eau à Madrid (12 années d'observation), 1m,845.
Moyenne des pluies » ( 4 » » ), 0m,273.
Des trois grands fleuves parallèles, le Duero, le Tage et le Guadiana, les deux derniers sont les moins abondants, car le bassin qu'ils traversent est séparé de la mer et de ses vents pluvieux par un rempart supplémentaire, les chaînes de Guadarrama et de Gredos. Mais, si faible que soit actuellement la portée de leurs eaux, le travail géologique accompli par ces rivières pendant les âges antérieurs n'en est pas moins énorme. Après avoir bu toute l'eau qui lui arrive des anciens fonds lacustres du plateau, chacun des trois fleuves s'engage dans une excavation tortueuse de la roche vive, et descendant de plus en plus au-dessous des lèvres du plateau, se creuse un lit à demi souterrain pour aller rejoindre les plaines basses du Portugal.
Ainsi le Duero, déjà grossi par toute une large ramure de cours d'eau tributaires, le Pisuerga uni au Carrion, l'Adaja, l'Esla, entre dans une étroite déchirure du plateau que l'on a choisie à bon droit, à cause de l'obstacle qu'elle offre aux communications et aux échanges, comme la frontière commune entre les deux États limitrophes. Le plus grand affluent du Duero, le Tormes, alimenté par les neiges de la sierra de Gredos, le Yeltes, l'Agueda, qui forme la limite du Portugal dans, la partie inférieure de son cours, passent également au fond de défilés sauvages, que l'on pourrait appeler des cañones, comme les profondes coupures des fleuves de l'Ouest américain. Mêmes phénomènes pour le Tage. Après avoir reçu l'Alberche, quand il se trouve resserré entre les contre-forts de la sierra de Gredos et ceux de la sierra de Altamira, le fleuve coule, tantôt uni comme une glace, tantôt fuyant en vagues allongées, entre deux parois peu distantes, dont les angles et les saillies se correspondent de bord à bord. Le Tietar, l'Almonte, l'Alagon, l'Eljas, viennent se joindre au courant principal, en passant, eux aussi, dans les étroites rainures de la roche granitique. Quant au fleuve Guadiana, il n'échappe au plateau par une «clus» de sortie que sur le territoire portugais.