Les sources et le cours supérieur de ce dernier cours d'eau ont été l'objet d'exagérations de toute espèce que les pâtres débitent avec fierté, comme si leur fleuve était unique dans le monde. Néanmoins l'hydrographie du haut Guadiana est fort curieuse. Les premières eaux du bassin naissent au sud du plateau de Cuenca, dans ces régions à pente indécise où les ruisseaux hésitent et cherchent leur chemin: en maints endroits, il suffirait d'une digue pour rejeter les eaux de pluie ou de source, soit à l'ouest vers le Guadiana, soit à l'est vers le Júcar ou le Segura, ou bien au sud vers le Guadalimar ou le Guadalquivir. On rencontre même sur ce faîte des lagunes temporaires sans écoulement, emplies d'une eau saumâtre. Dans l'Europe occidentale, l'Espagne est la seule contrée qui présente ce phénomène: c'est une ressemblance de plus avec le continent d'Afrique.
PROVINCE DE GUADALAJARA.--DÉFILÉS DU TAGE.
Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de J. Laurent.
A en juger par la longueur du cours, les deux ruisseaux qui pourraient prétendre à l'honneur de donner leur nom au fleuve sont le Zigüela et le Záncara; mais ils roulent une si faible quantité d'eau, qui s'évapore d'ailleurs pendant les ardeurs de l'été, que les sources constantes du Guadiana ont été considérées à bon droit comme l'origine de la véritable rivière. Ce sont les «yeux» (ojos) de Guadiana ou de Villarubia, eaux claires qui reflètent le ciel et que les habitants de ces pays altérés ont tout naturellement comparées à des yeux s'ouvrant pour contempler l'espace. Les trois groupes de sources donnent une quantité d'eau évaluée à 3 mètres cubes par seconde. Une masse liquide aussi considérable pour une contrée mal arrosée vient évidemment de loin et représente l'écoulement d'une zone fort étendue. L'opinion commune est que le charmant ruisseau du Ruidera, qui s'épanche de lagune en lagune par une série de rapides et de cascades pittoresques, d'une hauteur totale de près de 100 mètres, serait le cours d'eau qui reparaît aux «yeux» du Guadiana. En effet, sa masse liquide est à peu près la même, et la pente générale du sol permettrait aux eaux souterraines de prendre la direction des sources. Comme si l'hypothèse de la communication cachée était incontestable, on donne souvent au Ruidera le nom de Guadiana-Alto; cependant quelques géographes, notamment Coello, doutent que le ruisseau supérieur atteigne le bassin du fleuve inférieur. Après les grandes pluies, ses eaux surabondantes descendent au Záncara par un lit pierreux; mais d'ordinaire l'évaporation suffit à les épuiser en entier. Le Jabalon, grand affluent du Guadiana qui arrose le campo de Calatrava, est également alimenté par des sources abondantes, les «yeux» de Montiel.
La grande sécheresse relative des plateaux castillans contribue à donner au climat un caractère essentiellement continental. En Espagne, les vents généraux de l'atmosphère sont les mêmes que ceux de toute l'Europe de l'Occident; le courant aérien dominant y est, comme en Portugal, en France et en Angleterre, l'humide vent du sud-ouest auquel ces contrées doivent leur température modérée dans les froids et les chaleurs, et pourtant les hauts bassins du Duero, du Tage, du Guadiana ont une succession de saisons et des revirements soudains de température qui font penser aux climats des déserts de l'Afrique et de l'Asie. Les froidures de l'hiver y sont très-rigoureuses, les étés sont brûlants, et les températures réelles sont encore aggravées dans un sens ou dans l'autre par les vents qui soufflent librement sur les grandes plaines dénudées. En hiver, le norte, qui vient de passer sur les neiges et les glaces des Pyrénées, de la sierra de Urbion, de Moncayo, de Guadarrama, siffle à travers les broussailles et pénètre par toutes les fissures dans les tristes réduits, des paysans. En été, le vent contraire, le redoutable solano, traverse parfois le détroit, et gagnant le plateau par les brèches de la sierra Nevada et de la sierra Morena, fait peser sur la nature une lourde atmosphère qui brûle la végétation, irrite les animaux, rend l'homme nerveux et maussade. Sous l'action de ces diverses causes météorologiques, la plupart des villes castillanes, dont Madrid peut être considérée comme le type, ont un climat fort désagréable et redouté à bon droit par les étrangers [158]. L'air, quoique pur, y est d'ordinaire beaucoup trop sec, trop vif, trop pénétrant, surtout en hiver, ce qui a donné lieu au proverbe bien connu: «L'air de Madrid n'éteint pas une chandelle, mais il tue un homme!» Les personnes nerveuses, celles qui ont la poitrine délicate, souffrent beaucoup de cette constitution de l'atmosphère et, pendant la période du premier acclimatement, ont de sérieux dangers à courir. «Trois mois d'hiver, neuf mois d'enfer,» dit un autre proverbe, qui fait allusion aux accablantes chaleurs de l'été. On dit, il est vrai, que du temps de Charles-Quint Madrid avait la réputation de jouir d'un excellent climat, mais cette réputation était peut-être l'effet de basses flatteries à l'adresse du maître qui avait fait choix de cette résidence en Espagne. Cependant le voisinage de grandes forêts, actuellement disparues, devait donner à la contrée une salubrité relative et modérer les excès de température.
Température moyenne de Madrid, d'après Garriga... 14°,37 C.
» plus haute » 40°
» plus basse » -10°
De la partie la plus basse des plateaux au sommet des montagnes qui les dominent la variété des plantes est fort grande; mais, dans son aspect général la flore présente une singulière uniformité. Le nombre des plantes qui peuvent supporter tour à tour des froids intenses et de violentes chaleurs est naturellement limité; en outre, les mêmes conditions du relief et de la nature géologique du sol favorisent le développement des mêmes plantes; on parcourt dans quelques districts des dizaines et des centaines de kilomètres sans que l'on puisse observer un seul changement notable dans l'apparence de la contrée. Les végétaux dominants qui donnent à la nature sa couleur uniforme sont pour la plupart des plantes basses et des sous-arbrisseaux. Dans le haut bassin du Duero, et sur les plateaux qui s'étendent à l'est du Tage et du Guadiana, les fourrés se composent surtout de thym, de lavande, de romarin, d'hysope et d'autres plantes aromatiques; sur le versant méridional des monts Cantabres, les bruyères aux fleurettes roses l'emportent sur les autres espèces; les spartes aux fibres tenaces occupent de vastes étendues sur les hautes croupes des montagnes de Cuenca; les salicornes peuplent les roches à formations salines des environs d'Albacete. Ces régions, fréquemment désignées sous le nom de steppes castillans, mériteraient plutôt la désignation de désert: la nature du sol et la grande rareté de l'eau ont laissé à la contrée sa nudité primitive. Ici parfaitement horizontal, ailleurs bosselé de croupes monotones, la steppe se développe en de vastes étendues sans arbres, d'un rouge brun sur les rochers du trias, grises ou blanches sur les formations gypseuses. Autour du village de San Clemente, on ne voit pas un ruisseau, pas une fontaine, pas un arbre sur un espace de plusieurs lieues autour de la bourgade. A l'ouest, le steppe se prolonge par les interminables plaines de la Manche, la «Terre desséchée» des Arabes; les champs de blé, les vignes, les pâtis, y sont entremêlés de chardons gigantesques, au milieu desquels les moulins à vent montrent à peine leurs grands bras. L'Estremadure et les pentes de la sierra Morena sont recouvertes principalement de cistes d'espèces diverses; du haut de certaines montagnes on n'aperçoit dans tout l'horizon que le tapis des jarales d'un vert tantôt bleuâtre, tantôt brun, suivant les saisons; au printemps, la terre resplendit de fleurs blanches comme d'une neige fraîchement tombée.
Quant aux arbres, on ne les voit plus guère en forêts ou en bois clair-semés que sur les pentes des montagnes. Les châtaigniers et surtout les chênes se rencontrent dans la zone inférieure; chênes-tauzin, chênes-liéges, chênes-nains, chênes à glands doux et autres espèces encore sont les restes de l'ancienne parure forestière de la contrée. Plus haut, des pins de diverses essences, dont l'une ne se retrouve qu'au centre de l'Europe et en Sibérie, croissent jusqu'à la limite de la végétation arborescente; ils forment encore des bois étendus sur les croupes du plateau de Cuenca. De vastes surfaces de sable mouvant, qui s'étendent au nord de la chaîne de Guadarrama, dans les provinces d'Avila, de Ségovie, de Valladolid, sont également revêtues de pins; ces terres, analogues aux landes françaises, ne se prêteraient facilement à aucune autre culture que celle du pin, arbre qui fournit au moins le bois et la résine.