Des animaux sauvages vivent encore dans les restes de forêts qui recouvrent les montagnes. Les ours étaient nombreux au commencement du siècle sur le versant méridional des monts Cantabres et dans la sierra de la Demanda; les loups, les loups-cerviers, les chats sauvages, les renards peuplent les fourrés de Guadarrama, de Gredos, de Gata, à distance des habitations humaines; on y rencontre même des bouquetins. Les chasseurs y poursuivent aussi le cerf, le daim, le lièvre et tout le menu gibier de l'Europe occidentale. Le sanglier habite les forêts de chênes; où il atteint une taille et une force étonnantes; mais le porc domestique, à peine moins sauvage que son congénère, et mené souvent par des gardeurs déguenillés, qui rappellent les barbares des anciens jours, dispute les glands à l'animal encore libre. Jadis, après le triomphe des chrétiens sur les mahométans, c'était un acte méritoire d'entretenir de grands troupeaux de cochons. Le voyageur qui s'aventure loin des villes dans les provinces de Leon, de Valladolid et dans la haute Estremadure, peut se convaincre que l'ancienne foi n'a pas disparu, s'il en juge du moins par les hordes porcines, à l'aspect peu rassurant, qu'il rencontre souvent sur la lisière des forêts de chênes. Les pourceaux noirs des environs de Trujillo et de Montanchez sont fameux dans toute l'Espagne, à cause des excellents jambons qu'ils fournissent aux marchés de la Péninsule.
L'étendue si considérable des pâturages a fait de l'industrie pastorale le travail par excellence de nombreuses populations des Castilles, et, par un retour naturel, l'élève des moutons et du gros bétail a augmenté la superficie des pâturages, aux dépens des forêts et des terres en culture. Certaines régions des deux Castilles se prêtent admirablement à la production des céréales et donnent des récoltes moyennes d'une grande abondance. Telle est, dans le bassin du Duero, la Tierra de Campos, où coulent le Carrion et le Pisuerga, et que fertilisent, par capillarité, les eaux d'une nappe souterraine qui s'étend à une faible profondeur au-dessous de la surface; telles sont aussi la mesa de Ocaña et d'autres districts des hauts bassins du Tage et du Guadiana, dont la sécheresse n'est qu'apparente et que nourrit une humidité cachée. Sur les terrains arides et pierreux, la vigne, cultivée avec intelligence, pourrait donner des produits exquis; même laissée presque uniquement aux soins de la Mère bienfaisante, elle fournit aux paysans des vins de qualité supérieure. On peut en dire autant de l'olivier, richesse du campo de Calatrava. L'agriculture, aidée par le travail de restauration des bois, offre donc aux habitants des Castilles des avantages assurés, mais la paresse du corps et de l'esprit, l'autorité de la routine, la persistance des coutumes féodales plus ou moins modifiées, quelquefois aussi le découragement produit par de longues sécheresses, ont maintenu les vieilles pratiques de la vie nomade, et de vastes étendues de terres excellentes, auxquelles des centaines de milliers de cultivateurs pourraient demander leur subsistance, ne sont encore utilisées que comme de simples pâtis; pendant une saison elles sont animées par les troupeaux, puis elles ne sont plus, jusqu'à l'année suivante, que de mornes solitudes.
Pour se nourrir, la plupart des troupeaux merinos, composés chacun d'environ 10,000 brebis, qui se divisent en groupes de 1,000 à 1,200 animaux, ont à traverser près de la moitié de l'Espagne. Un mayoral, assisté d'autant de rabadanes qu'il a de troupeaux distincts, dirige cette bande de brebis d'étape en étape; chaque rabadan commande à son tour à tout un petit groupe de subordonnés. Les meilleurs bergers sont, dit-on, ceux du district de Bália, dans la province de Leon; ce sont aussi ceux dont les animaux ont la laine la plus fine. Au commencement d'avril, les merinos abandonnent leurs pâturages de l'Andalousie, de la Manche ou de l'Estremadure pour remonter au nord en suivant à travers le pays une large zone, d'où la poussière s'élève en nuages épais. La loi a fixé à 80 mètres la largeur du chemin que peuvent occuper les brebis dans leur voyage de transhumance; mais les animaux s'écartent sans cesse à droite et à gauche, surtout aux abords de leurs gîtes de nuit. Parmi les troupeaux, les uns vont passer la belle saison dans les montagnes de Ségovie, d'Avila, de Puerto de Baños; les autres poussent jusque sur le plateau de Cuenca, jusqu'au Moncayo, à l'Urbion et aux montagnes Cantabres; puis, à la fin de septembre, le voyage recommence de nouveau, les bêtes reprennent le chemin du pays «extrême» ou Estremadure. Sans tenir compte des inévitables détours de la route et des déplacements incessants sur le lieu de pâture, l'espace que parcourent certains troupeaux dans l'année dépasse un millier de kilomètres. Le territoire entier, on peut le dire, est exposé aux ravages du mouton, cet animal qu'un économiste dit être la bête «féroce» par excellence. Jadis il était bien plus dangereux encore, car les quatre ou cinq millions de brebis qui composaient les troupeaux transhumants appartenaient à la puissante corporation de la mesta, disposant depuis le commencement du seizième siècle d'une autorité vraiment royale. Les grandes maisons princières, les communautés religieuses qui s'étaient associées pour exploiter en commun les pâturages de l'Espagne, avaient en même temps usurpé d'exorbitants privilèges sur les terres d'autrui, jusqu'à celui de pouvoir interdire la culture. Leurs bergers faisaient la solitude devant eux. C'est en 1836 seulement que la mesta fut abolie et que les propriétaires estremeños reprirent le droit de cultiver leur domaine ou de le laisser en pâturage au mieux de leurs intérêts.
Cependant, en dépit de tous les avantages que la nature et les coutumes avaient faits à l'industrie pastorale, les races d'animaux dégénéraient. L'Espagne, qui vers le milieu du dix-huitième siècle avait donné au reste de l'Europe les beaux moutons mérinos, a fini par être obligée d'importer à son tour des espèces étrangères pour renouveler ses bercails. De même, les mulets, que leur force et la sûreté de leur pied rendent presque indispensables sur les chemins pierreux et montants des Castilles, ne proviennent pas seulement de la province de Leon et de l'Andalousie: on les importe en grande partie de France; ce sont principalement les éleveurs du Poitou qui gardent dans leurs étables les baudets reproducteurs de la race pure. Quant aux animaux exotiques introduits en Espagne, le chameau, le lama, le kangurou, le nombre n'en a jamais été assez considérable pour qu'on les dise acclimatés sur le sol de la Péninsule. Par sa faune domestique et sauvage, aussi bien que par sa flore de plantes cultivées et de végétaux croissant en liberté, les plateaux des Castilles gardent ce caractère d'uniformité qu'ils ont aussi par leur relief général et leur aspect géologique.
Les habitants eux-mêmes ressemblent singulièrement à la terre qui les porte. Les gens de Leon et des Castilles sont graves, brefs dans leur langage, majestueux dans leur démarche, égaux dans leur humeur; même quand ils se réjouissent, ils se comportent toujours avec dignité; ceux d'entre eux qui gardent les traditions du bon vieux temps règlent jusqu'à leurs moindres mouvements par une étiquette gênante et monotone. Cependant ils aiment aussi la joie, à leurs heures, et l'on cite surtout les Manchegos ou gens de la Manche pour la prestesse de leur danse et la gaie sonorité de leur chant. Le Castillan, quoique toujours bienveillant, est fier entre les fiers. «Yo soy Castellano!» Ce mot remplaçait pour lui tout serment. L'interroger davantage eût été l'insulter. Il ne reconnaît point de supérieurs, mais il respecte aussi l'orgueil de son prochain et lui témoigne dans la conversation toute la politesse due à un égal. Le terme de hombre, dont les Castillans, et à leur exemple tous les Espagnols, se servent pour s'interpeller, n'implique ni subordination ni supériorité et se prononce toujours d'un accent fier et digne, ainsi qu'il convient entre hommes de même valeur. Tous les étrangers qui se trouvent pour la première fois au milieu d'une foule, à Madrid ou dans toute autre ville des Castilles, sont frappés de l'aisance naturelle avec laquelle riches et pauvres, élégants et loqueteux, conversent ensemble, sans morgue d'une part, sans bassesse de l'autre. En témoignage de ces moeurs égalitaires, on peut citer la petite ville de Casar, non loin de Cáceres, où naguère encore subsistait une coutume dont nulle autre contrée d'Europe n'offre d'exemple. Les habitants, au nombre d'environ 5,000, se réputaient tous parfaitement égaux en grade, conditions, qualité, et veillaient avec le plus grand soin à ce que cette égalité ne fût jamais altérée par aucun signe extérieur d'honneurs et de distinctions. Ainsi l'avaient établi d'anciennes chartes.
Quoique les Castillans soient devenus les maîtres du reste de l'Espagne, grâce à leur courage tenace et à la position centrale qu'ils occupaient, cependant, par un singulier contraste, ils ne dominent plus dans la capitale de leur propre pays. Madrid, foyer d'appel de toute la Péninsule, n'est une cité castillane qu'au point de vue géographique, mais ce ne sont pas les indigènes qui y parlent le plus haut. Galiciens et Cantabres, Aragonais et Catalans, gens de Murcie et de Valence s'y rencontrent en foule, et ce sont principalement les Andalous qui se font remarquer par leurs gestes, leur animation, leur brillante faconde. On ne voit, on n'entend qu'eux: aussi les prend-on quelquefois pour les véritables représentants du caractère espagnol, et s'expose-t-on ainsi à faire de grandes méprises dans ses jugements. A bien des égards, ces hommes du Midi contrastent absolument avec leurs voisins du Nord. Certes, s'ils n'ont pas toutes les qualités des Castillans pour la force et la dignité du caractère, on ne peut les accuser de leur ressembler par la lenteur et l'apathie de l'esprit!
L'envahissement de Madrid et des Castilles par les provinciaux de toute l'Espagne n'est pas seulement l'effet naturel de la centralisation administrative, politique et commerciale, il est également produit par la rareté des habitants sur le plateau des Castilles. La population présente des vides que les émigrants des districts plus riches en hommes peuvent seuls remplir. Incapables d'exploiter eux-mêmes les ressources de leur pays, les Castillans sont obligés de laisser des colons s'installer chez eux. D'une manière générale, on peut dire que les Galiciens et les Basques, les Catalans des Pyrénées et des Baléares viennent faire à Madrid la besogne matérielle, tandis que les Méridionaux se chargent surtout des travaux de l'esprit. Les Castillans eux-mêmes ne suffiraient ni à l'un ni à l'autre ordre de travaux. Déjà l'âpreté du climat et l'avarice du sol, comparées à celui des régions littorales, devaient, nous l'avons vu, arrêter l'accroissement des populations sur les plateaux; mais à ces causes naturelles sont venues s'en ajouter d'autres appartenant à l'histoire. Il n'est pas douteux que si les habitants des Castilles n'avaient pas eu à subir le régime économique et politique auquel ils ont été soumis, ils auraient utilisé mieux qu'ils ne l'ont fait les riches terres arrosées par le Duero, le Tage, le Guadiana. Si la densité de population de certaines provinces castillanes est à peine de 13 habitants par kilomètre carré, ce n'est pas la nature, c'est l'homme qu'il faut en accuser.
Quoique toute statistique précise relative au passé de l'Espagne manque aux historiens, les autres documents transmis par les écrivains permettent d'affirmer qu'autrefois la région des plateaux castillans a été beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours. La vallée du Tage, les campagnes du Guadiana étaient couvertes de villes devenues aujourd'hui des bourgades; le fleuve était navigable de Tolède à la mer, soit qu'il roulât une quantité d'eau plus considérable, soit plutôt parce que son lit et ses bords étaient mieux entretenus. L'Estremadure, qui est actuellement l'une des provinces les plus désolées de l'Espagne, celle qui, proportionnellement à son étendue, nourrit le moins d'hommes et les nourrit le plus maigrement, était très-fortement peuplée du temps des Romains: c'est là que se trouvait Colonia Augusta Emerita, la cité la plus considérable de la Péninsule. Sous la domination des Maures, cette contrée continua d'occuper l'un des premiers rangs parmi les diverses régions de l'Ibérie; ses plaines si fécondes, aujourd'hui presque inutiles à l'homme, lui donnaient alors des produits en abondance. Les cités ont été remplacées par les solitudes; les genêts, les bruyères et les cistes ont succédé aux céréales et aux arbres fruitiers.
Personne n'ignore que les exterminations partielles des Maures et le bannissement de ceux qui restaient dans le pays ont été l'une des grandes causes de la désolation des provinces centrales de l'Espagne et notamment de l'Estremadure; mais des raisons d'un ordre différent, outre les causes générales de décadence pour la Péninsule entière, ont aussi contribué au dépeuplement des plateaux. Le grand nombre de castillos qui ont donné leur nom aux provinces centrales, l'insécurité du travail, la prise de possession du sol par les grands feudataires de la couronne, les communautés religieuses et les ordres militaires, Alcántara, Calatrava et autres, eurent pour conséquence fatale de dégoûter le cultivateur et de l'éloigner de la terre; les champs retombèrent en friche, la misère devint générale; les villes et les villages se dépeuplèrent. Plus tard, quand Cortez, les Pizarre, et d'autres conquistadores originaires de l'Estremadure eurent accompli leurs prodigieux exploits dans le Nouveau Monde, toute la jeunesse vaillante du pays fut entraînée à leur suite. Les imaginations s'allumèrent, un esprit général d'aventure s'empara des habitants, la paisible agriculture fut tenue en mépris, et des milliers d'hommes qui ne pouvaient s'embarquer pour l'Amérique allèrent chercher fortune dans les villes et les armées. Par une suite naturelle de cette émigration, de vastes étendues de pays se trouvèrent changées en pâturages, les grands propriétaires de troupeaux s'en emparèrent, et quarante mille bergers, voyageant continuellement et ne se mariant point, furent, de génération en génération, enlevés au travail des champs et au renouvellement des familles. C'est ainsi que les Estremeños, quoique les meilleurs des Espagnols peut-être, sont devenus, comme on les appelle, los Indios de la nacion.
En même temps que la population des plateaux diminuait, elle perdait en culture acquise; après avoir été pour un certain nombre d'industries l'initiatrice de l'Europe, elle cessait même de pouvoir l'imiter. De toutes les parties de l'Espagne, le royaume de Léon et la Vieille-Castille sont peut-être, après l'Estremadure, celles où la ruine du commerce et de l'industrie a été la plus complète: c'est là que les populations ont le plus rapidement fait retour à la barbarie primitive. Certes, quelques districts de la Nouvelle-Castille, celui de Tolède notamment, sont bien bas tombés; mais c'est dans la vallée du Duero, là où s'est constituée la puissance de l'Espagne chrétienne, que la décadence s'est montrée dans toute sa tristesse. La région qui occupe le versant septentrional de la sierra de Guadarrama était, il y a trois siècles, la contrée de la Péninsule la plus riche en manufactures; les lainages et les draps d'Avila, de Medina del Campo, de Ségovie, étaient renommés dans toute l'Europe: les seules fabriques de la dernière de ces villes occupaient 54,000 ouvriers; Búrgos, Aranda del Duero étaient des cités de commerce et d'industrie fort actives; Medina de Rio-Seco avait, des foires si importantes par le mouvement des échanges, qu'on lui avait donné le nom de «Petites Indes», India Chica. Sous la lourde oppression que les tribunaux ecclésiastiques, le fisc, la grande propriété faisaient peser sur eux, les habitants des hautes campagnes du Duero durent abandonner toute initiative et devenir absolument incapables de lutter avec la concurrence étrangère. C'est ainsi que des contrées de l'Espagne d'où il n'y avait pourtant pas de Maures à expulser, s'appauvrirent encore beaucoup plus que les districts dont les habitants les plus industrieux étaient exilés en foule; des villages entiers disparurent; de villes, grandes et riches naguère, comme Búrgos, «il ne resta plus que le nom,» dit un auteur du dix-septième siècle. A défaut de Juifs, des Catalans venaient grapiller le peu qu'il y avait encore à prendre dans le pays appauvri. Il faut ajouter, pour expliquer la décadence générale, que le manque de communications et la pénurie du combustible devaient porter le plus grand tort aux industries de la contrée, alors surtout que la vie se portait de plus en plus, d'un côté vers la capitale, de l'autre vers les villes de commerce du littoral en rapport avec l'étranger.