La dépopulation et la ruine n'eussent été qu'un malheur secondaire si elles n'avaient été accompagnées d'un abêtissement progressif des habitants. La fameuse université de Salamanque et les autres écoles du pays étaient devenues peu à peu des collèges de dépravation intellectuelle. A la veille de la Révolution française les professeurs de la «Mère des sciences» se refusaient encore à parler de la gravitation des astres et de la circulation du sang; les découvertes de Newton et de Harvey étaient considérées par les rares «savants» des Castilles qui en avaient entendu parler comme d'abominables hérésies: ils s'en tenaient en toutes choses au système d'Aristote, «comme le seul conforme à la religion révélée.» L'Espagnol Torres raconte qu'après avoir étudié pendant cinq ans à Salamanque, il apprit, tout à fait par accident, qu'il existait un corps de sciences du nom de mathématiques. Et si telle était la situation des universités, que l'on juge de la profonde ignorance, de la vie d'hallucinations bestiales, dans lesquelles devaient croupir les habitants des districts écartés où jamais les voyageurs n'apportaient un écho du monde lointain!

C'est précisément dans la province de Salamanque, à soixante kilomètres à peine de ce «foyer» des études, qu'au milieu de l'âpre vallée des Batuecas, au-dessous des rochers de la Peña de Francia, vivent encore des populations qualifiées de «sauvages», et que l'on accuse, évidemment à tort, de ne pas même connaître les saisons. Récemment, diverses légendes se racontaient au sujet de cette peuplade: on prétendait même qu'elle était restée complètement inconnue de ses voisins jusqu'aux âges modernes, et que deux amants en fuite l'avaient découverte par hasard; mais les chartes établissent parfaitement que, dès la fin du onzième siècle, les Batuecas étaient tributaires d'une église des environs et qu'elles devinrent ensuite le domaine d'un couvent bâti dans la vallée même; néanmoins, si l'on en croit les dires des voyageurs, les gens de la vallée ignoraient à quelle religion ils appartenaient. Plus au sud, sur les pentes orientales de la sierra de Gata, le district de las Hurdes, à peine moins difficile d'accès que las Batuecas, serait également habité par des paysans revenus à une sorte d'état sauvage.

D'ailleurs toutes les régions montagneuses des Castilles éloignées des grandes routes ont encore des populations, sinon barbares, du moins vivant bien en dehors de ce que l'on appelle la civilisation moderne. On peut citer en exemple les charros de Salamanque, et surtout les fameux maragatos des montagnes d'Astorga, presque tous muletiers, voituriers, conducteurs de bestiaux; une grande partie du commerce de l'Espagne passe entre leurs mains. Ils ne se marient qu'entre eux et sont considérés, probablement avec raison, comme les descendants purs de quelque ancienne peuplade de l'Ibérie; cependant on a voulu, par une sorte de jeu de mots, en faire des «Maures Goths», c'est-à-dire des Visigoths qui se seraient alliés aux Maures et qui en auraient adopté les moeurs. Rien ne rappelle chez eux des musulmans. Leur vêtement traditionnel n'est point mauresque. Les maragatos portent des culottes larges et bouffantes, des espèces de guêtres en drap attachées au-dessous du genou, un habit court et serré, une ceinture de cuir, une fraise bouffante autour du cou, un chapeau de feutre à larges bords. Ils sont d'ordinaire grands et robustes, mais secs et anguleux. Ils sont taciturnes, ils ne rient point et ne chantent point par les chemins en poussant devant eux leurs bêtes de somme. Ils se mettent difficilement en colère, mais, une fois exaspérés, ils deviennent féroces. Leur fidélité est absolue: on peut leur confier sans crainte les objets les plus précieux; ils les transporteraient d'une extrémité à l'autre de l'Espagne, et sauraient les défendre contre toute attaque, car ils sont fort braves et manient les armes avec une remarquable adresse. Tandis que les hommes parcourent les grandes routes; les femmes cultivent la terre; mais le sol est aride et rocailleux et ne produit que de chétives récoltes.

Malgré la forte originalité des Castilles et de leurs populations, on y observe, comme dans tout le reste de l'Europe, un phénomène très-lent, mais continuel, d'égalisation des hommes et des choses. Sous l'influence du milieu historique, les Castillans du Nord et du Sud, de la montagne et des terres unies, arrivent à ressembler de plus en plus aux autres Espagnols, de même que ceux-ci se rapprochent des autres Européens. Les ressources du pays, mieux connues par les étrangers, sont utilisées d'une manière plus sérieuse, l'industrie renaît, mais en se déplaçant et avec des formes nouvelles, suivant les débouchés, que lui offrent les chemins de fer, suivant les besoins changeants de l'homme et les procédés qu'il découvre. La population se répartit aussi en obéissant à de nouvelles lois de groupement, Ce ne sont plus les mêmes cités qui servent de centres d'attraction.

Les vicissitudes de l'histoire, et surtout l'état de guerre incessant dans lequel a vécu l'Espagne du temps des Maures, ont valu à un grand nombre de localités des Castilles l'honneur passager de porter le titre de capitale. La succession des étapes dans les mouvements de conquête ou de déroute, parfois aussi le caprice d'un roi, le partage de son domaine entre plusieurs fils, telles étaient les causes qui ont donné à tant de cités des provinces de Léon et des Castilles une prééminence transitoire et leur ont assuré une place dans l'histoire des hauts faits de l'Espagne.

La vieille Numance, dont la gloire lui vient en entier de sa ruine, n'existe plus, et l'on ne sait pas même si les ruines que l'on montre à quelques kilomètres de la maussade ville de Soria, l'ancien fief de Duguesclin, sont bien les vestiges des murs démolis par Scipion Émilien. Mais il ne manque point de cités fort antiques ayant encore gardé de nos jours quelque importance. Telle est Léon, capitale de l'un des anciens royaumes des Espagnes, quartier général d'une légion romaine (septima gemina), dont le nom corrompu (Legio) permet à la ville de porter des lions dans ses armoiries: c'est la première cité d'importance que les chrétiens aient reconquise sur les Maures; son enceinte, dont les assises consistent partiellement en marbre jaspé, est à demi ruinée, et sa cathédrale, naguère l'une des plus belles de la Péninsule, a été transformée en un cube de formes assez massives. Astorga, qui fut du temps des Romains la «magnifique cité» d'Asturica Augusta, est plus déchue que Leon, tandis qu'une autre rivale, Pallantia, la Palencia moderne, doit une certaine prospérité à son heureuse position, au point de rencontre de vallées fertiles et de plusieurs routes commerciales. Comme Astorga et Leon, elle a pour monument principal sa cathédrale somptueuse du moyen âge; mais la ville elle-même se renouvelle à cause des avantages que lui procure le rayonnement des chemins de fer dans toutes les directions. Palencia et la station voisine, Venta de Baños, se trouvent précisément à l'endroit où le grand tronc du chemin de Madrid se ramifie vers la Galice et les Asturies, Santander, Bilbao, Irun et la France. C'est aussi là que viennent s'unir les diverses rivières qui forment le Pisuerga; leurs eaux, fort abondantes, font mouvoir les machines de plusieurs manufactures de lainage.

Búrgos, la ville qui a conservé une sorte de prééminence comme ancienne capitale de la Vieille-Castille, est fort déchue de la splendeur d'autrefois; ses rues et ses places sont presque désertes, et la foule qui se presse à certaines heures devant les églises, les hôtels ou la gare du chemin de fer est en grande partie composée de mendiants. Mais Búrgos est toujours une cité fière: elle montre avec orgueil ses édifices anciens, et surtout sa cathédrale, monument ogival du treizième siècle, qui compte peu de rivales en Europe pour le fini des sculptures, la légèreté des flèches et des clochetons. Cette église, ciselée comme un bijou, est celle de l'Espagne dont les reliques et les objets révérés, notamment un fameux Christ, en partie revêtu de peau humaine, sont le plus richement enchâssés; on y voit aussi le coffre célèbre que le Cid avait donné en gage à des Juifs en l'emplissant de sable et de «l'or de la parole». Búrgos, noble entre les nobles, se vante de posséder les cendres du Cid Campeador, que la légende fait naître dans le voisinage, au village de Bivar. Les couvents historiques des environs, la Cartuja de Miraflores, San Pedro de Cardena, las Huelgas, sont des édifices qui ont, il est vrai, perdu en grande partie leurs trésors d'art, mais ils restent fort curieux par les détails de leur architecture.

Valladolid, qui fut temporairement la capitale de l'Espagne entière, est beaucoup mieux située que Búrgos. Moins haute de 180 mètres, elle jouit d'un climat préférable et se trouve précisément dans la plaine où le cours supérieur du Duero se termine par la jonction de ce fleuve avec toutes les rivières orientales du bassin, le Cega, l'Adaja, le Pisuerga, gonflé de l'Arlanzon, du Carrion, de l'Esgueva. Aussi Valladolid, l'antique Belad-Oualid, a-t-elle pris une certaine animation, moindre toutefois qu'au temps où elle était peuplée d'Arabes; elle a de nombreuses fabriques, fondées par des Catalans. Du reste Valladolid «la noble» a, comme Búrgos, des monuments curieux et des souvenirs historiques. On y montre la maison où mourut Colon, celle, où vécut Cervantes, la riche façade du couvent de San Pablo où résidait le moine Torquemada, que l'on dit avoir prononcé plus de cent mille condamnations, et fait périr huit mille hérétiques par le fer ou le feu. C'est dans les environs de Valladolid, non loin du confluent du Duero et du Pisuerga, que s'élève le château de Simancas, enfermant le précieux dépôt des archives espagnoles.

En continuant de descendre le cours du Duero on rencontre Toro, puis Zamora, jadis nommée «la bien enceinte», des murs contre lesquels vint longtemps se briser toute la puissance des Maures. Plus célèbre par les chants du romancero qui parlent de sa gloire passée que par son importance industrielle dans l'Espagne moderne, Zamora n'est maintenant qu'une sorte d'impasse, et, quoique destinée à se trouver un jour sur la grande ligne qui mettra la ville de Porto en communication avec l'Europe continentale, elle ne se rattache à la frontière portugaise que par de mauvais chemins de mulets serpentant sur le flanc des promontoires et dans les gorges périlleuses des torrents. La fameuse Salamanque, sise sur le Tormes, en face des promontoires avancés de la sierra de Gata, n'est guère mieux pourvue en voies de dégagement vers le Portugal: de ce côté, la nature oppose encore toutes les aspérités de son relief primitif aux rapports entre les hommes.