Salamanque, l'antique Salmantica des Romains, a succédé à Palencia comme siège d'université. À l'époque de la Renaissance, elle était non-seulement la «mère des vertus, des sciences et des arts», elle était aussi la «petite Rome castillane», et l'on peut dire qu'elle mérite encore ce dernier titre par son magnifique pont de dix-sept arches, qu'éleva Trajan, et par ses beaux édifices du quinzième et du seizième siècle, que distinguent une rare élégance et une sobriété relative, bien peu connues dans les autres villes de l'Espagne. Quant à la suprématie intellectuelle, Salamanque n'a plus de droits à y prétendre, depuis qu'en s'attachant obstinément aux traditions du passé, elle s'est laissé distancer par toutes ses rivales universitaires du reste de l'Europe.

ALCAZAR DE SÉGOVIE ET VALLÉE DE L'ERESMA.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.

A l'orient de Salamanque, la riche bourgade d'Arevalo et la ville jadis fameuse de Medina del Campo, que brûlèrent les nobles pendant la guerre des comuneros, ont de l'importance comme marchés agricoles pour l'expédition des céréales que produisent les campagnes fécondes des alentours; dans le coeur des monts qui s'avancent au nord de la sierra de Gredos, au bord de l'Adaja torrentueux, un monticule isolé porte la cité d'Avila, bien autrement curieuse que toutes les villes de la plaine à blé, aux maisons en pisé d'aspect maussade. Avila est encore aujourd'hui, sans changement aucun, la place forte du quinzième siècle. Les murailles de la vieille cité sont étonnamment conservées; sur quelques points, cette enceinte énorme, avec ses rondes tours de granit et ses neuf portes, semble avoir été tout récemment bâtie. La cathédrale est aussi une véritable forteresse, mais c'est en outre une merveille d'architecture, toute pleine d'objets du travail le plus délicat. Ces œuvres d'art contrastent singulièrement avec des sculptures d'animaux taillés dans le granit par des artistes grossiers, appartenant probablement aux anciennes races aborigènes. Il en existe encore beaucoup dans les environs d'Avila: on leur donne le nom de «taureaux de Guisando», d'un village de la sierra de Gredos où il s'en trouve plusieurs. C'est là que, par fidélité à quelque tradition des ancêtres, des Castillans allaient autrefois jurer obéissance à leurs rois.

Ségovie, «aux gens avisés,» a quelque ressemblance avec Avila. Comme cette ville, elle est située dans le voisinage immédiat des montagnes, près d'un affluent du Duero. Jadis bâtie par Hercule, ainsi que le veut la légende, elle est toujours d'aspect une forteresse inabordable. Elle se dresse, ceinte de murailles et de tours, sur une roche escarpée, que les indigènes disent être en forme de navire, la poupe regardant l'orient et la proue l'occident. C'est sur l'avant du navire, au-dessus du confluent du Clamores et de l'Eresma, que s'élèvent les restes de l'Alcázar maure, au puissant donjon carré, crénelé de tourelles, tandis que la cathédrale, située vers le centre de la ville, est censée figurer le grand mât. Pour continuer la comparaison nautique, on pourrait dire que le magnifique aqueduc romain, au double rang d'arcades, qui apporte à Ségovie les eaux pures de la sierra de Guadarrama, est un pont jeté entre le rivage et la nef. C'est le plus beau monument de ce genre que les conquérants de l'Ibérie aient laissé dans la Péninsule. D'autres constructions que l'on visite non loin de Ségovie, sur les premières pentes boisées de la sierra, appartiennent à une époque bien inférieure par le goût: ce sont les palais royaux de San Ildefonso ou de la Granja, l'un des Versailles de Madrid. Les édifices sont sans beauté, mais les ombrages sont admirables et les eaux coulent et jaillissent en abondance.

Au sud du mur transversal que forment les sierras de Guadarrama, de Gredos, de Gata, la cité la plus fameuse dans l'histoire est la vieille Tolède: c'est la Ciudad Imperial, la «mère des villes», celle que Juan de Padilla, le plus illustre de ses enfants, appelait la «couronne de l'Espagne et la lumière du monde». Déjà construite depuis longtemps, dit la légende locale, lorsque Hercule y passa pour aller fonder Ségovie, elle eut ensuite pour rois toute une dynastie de héros et de demi-dieux. Comme Rome, elle ne peut se dispenser d'être bâtie sur sept collines, dont on reconnaît plus ou moins vaguement les croupes sous les monuments qui les recouvrent. Mais, en dehors des mérites fictifs que lui donnent les historiens nationaux, Tolède a la réelle beauté que lui donnent ses portes, ses tours, ses édifices de l'époque musulmane et des siècles chrétiens. Sa cathédrale, l'édifice primatial des Espagnes, est d'une éblouissante richesse, qui contraste singulièrement avec la pauvreté des maisons environnantes. La ville est fort déchue. On sait ce qu'y est devenue la fabrication des armes depuis que les ateliers des artisans libres ont été remplacés par une manufacture gouvernementale et que les lames portent une estampille officielle. Nombre de localités des environs, jadis fort populeuses, ne sont plus que des ruines. Les débris mêmes de l'ancien palais des rois visigoths avaient disparu, et c'est par hasard que l'on a découvert en 1858, à la Fuente de Guarrazan, sous les sillons inégaux d'un champ, la cave où se trouvaient suspendues neuf couronnes royales d'un travail curieux.

En aval de Tolède, sur le cours du Tage, auquel vient se réunir l'Alberche, Talavera de la Reyna, attachée à la rive gauche du fleuve par un pont de 400 mètres, a conservé quelques restes de ses industries des soies et des faïences. Plus bas, Puente del Arzobispo et les autres villes riveraines du Tage ne sont plus que des bourgades sans importance. Le pont trois fois séculaire d'Almaraz, dont les deux arches franchissent le fleuve à une vertigineuse hauteur, est éloigné de toute ville populeuse. Le fameux pont d'Alconetar, sur lequel passait autrefois la route romaine d'Emerita à Salmantica, et que l'on dit avoir été formé de trente arches de marbre blanc, n'existe plus: on n'en voit que de faibles débris. Alcántara, c'est-à-dire en arabe, «le Pont» par excellence, qui franchit le Tage non loin de la frontière du Portugal, est le chef-d'œuvre des édifices romains de l'Espagne: le nom de l'architecte, Lacer, qui le construisit, dit l'inscription, «avec un art divin,» est celui d'un Espagnol. Le pont fut achevé en 105, sous le règne de Trajan; restauré avec soin en 1543, il l'a été de nouveau récemment, et réunit de nouveau les deux rives. Du haut des six arcades de granit, que surmonte, précisément au centre, un arc de triomphe, on voit à une grande profondeur s'écouler rapidement l'eau du Tage, qui, suivant les saisons, s'élève ou s'abaisse de vingt à trente mètres dans son avenue de rochers; en moyenne, le niveau du fleuve est à 50 mètres au-dessous du viaduc.

Malgré la longueur de son cours et l'abondance relative de ses eaux, le Tage espagnol est encore si peu utilisé pour l'armement et pour la navigation, que toutes les villes importantes de l'Estremadure sont éloignées de ses bords: Plasencia dresse ses vieilles tours à une trentaine de kilomètres au nord du fleuve, sur une colline couverte de jardins et de vergers d'où la vue s'étend au loin, d'un côté sur les hautes montagnes souvent chargées de neiges, de l'autre sur de belles plaines accidentées et verdoyantes. Cáceres, à l'air salubre, est à peu près à une égale distance au sud du fleuve. Il en est de même pour Trujillo, la ville à demi ruinée où les conquérants du Pérou expédièrent pourtant de si prodigieux trésors, et qui n'a maintenant pour s'enrichir que ses bandes de porcs et ses troupeaux de bétail. Dans la partie de l'Estremadure qu'arrose le Guadiana, les villes de quelque importance, Badajoz, Mérida, Medellin, Don Benito, ont une position plus avantageuse; elles sont situées au bord du fleuve.

Badajoz est à quelques kilomètres à peine du mince ruisseau qui sépare l'Espagne et le Portugal. En face de la forteresse lusitanienne d'Elvas, elle garde la frontière espagnole, et sa cathédrale, qui doit servir de refuge en cas de siége, est en même temps une citadelle à l'épreuve de la bombe; mais le rôle militaire de Badajoz est amoindri depuis qu'elle est chargée de servir d'intermédiaire principal de commerce entre les deux nations, et qu'un chemin de fer, le seul qui traverse la ligne des confins, a fait de la ville un entrepôt d'échanges entre Lisbonne et Madrid. Mérida se trouve sur la même voie ferrée; mais, fort déchue de son ancienne prospérité, elle n'est plus que la ruine de ce qu'elle fut jadis. De toutes les villes de l'Espagne Mérida est celle qui a conservé le plus de monuments de l'époque romaine; elle a son arc de triomphe, son aqueduc dont il reste de superbes piles en granit et en briques, son amphithéâtre aux sept rangées de gradins, sa naumachie, un vaste cirque dont l'arène est envahie par les cultures, un forum, des routes pavées, des bains, enfin un admirable pont de près de 800 mètres de longueur et composé de quatre-vingts arches en granit. Celui de Badajoz, également célèbre et à bon droit, n'a guère plus d'un demi-kilomètre; il date de la fin du seizième siècle.