Quoique beaucoup plus connue à cause de ses monuments du passé, Mérida est cependant beaucoup moins riche et moins populeuse qu'une autre ville de l'Estremadure située plus haut sur le cours du Guadiana, à l'issue de la vaste plaine de la Serena: c'est la ville de Don Benito, presque entièrement ignorée de la légende et de l'histoire. Elle a été fondée au commencement du seizième siècle par des fugitifs, les uns quittant leurs villages pour échapper à une inondation du fleuve, les autres cherchant à se soustraire aux cruautés du comte qui dominait à Medellin. De même que sa voisine Villanueva de la Serena, Don Benito a les grands avantages que lui donne la fertilité du territoire environnant; ses fruits et surtout ses melons d'eau sont fort appréciés. De l'autre côté du Guadiana les plaines qui se relèvent vers la sierra de Montanchez et celle de Guadalupe sont riches en rognons de phosphates de chaux, vrai trésor pour l'amendement des campagnes épuisées. L'Angleterre et la France ont importé déjà de l'Estremadure une certaine quantité de ces phosphates, mais on peut dire que l'immense réserve des agriculteurs futurs est à peine entamée.

Les villes de la Manche, dans le bassin supérieur du Guadiana, ne sont guère plus riches que Don Benito en monuments historiques; elles n'ont que de rares constructions du moyen âge. Ciudad-Real, jadis fort industrieuse; Almagro, enrichie par la manufacture des dentelles; Daimiel, près de laquelle se trouvait le château principal de l'ordre de Calatrava; Manzanarès, où se bifurquent les chemins de fer d'Andalousie et d'Estremadure; Val de Peñas, aux collines pierreuses, tirent leur importance principale de leurs entrepôts, où s'emmagasinent les blés et les vins de la contrée. Almaden, c'est-à-dire «la Mine», située dans une des longues vallées de roches siluriennes qui s'étendent au nord de la sierra Morena, a ses mines de cinabre, qui pendant trois siècles fournirent au Nouveau Monde tout le mercure nécessaire à l'exploitation des mines d'or et d'argent et d'où l'on extrait encore en moyenne plus de 1,200 tonnes de mercure par an. Un mètre cube de terre y donne environ 200 kilogrammes de métal; malheureusement le travail des mines est des plus insalubres: les ouvriers, au nombre de 300 en moyenne, entrent au chantier pendant vingt jours tous les mois; le reste du temps, ils s'occupent de la culture de leurs champs.

Par une bizarrerie qui n'est point unique dans l'histoire, la Manche est beaucoup plus fameuse par le roman que par les événements réels. Les fiers chevaliers de Calatrava, dont les châteaux se dressent encore ça et là, sont oubliés, mais on se rappelle toujours le chevalier de la «Triste Figure» qu'a fait vivre le génie de Cervantes. Toboso, les champs de Montiel, Argamasilla de Alba, les moulins à vent dont on voit les grands bras s'agiter au-dessus des champs moissonnés, font surgir devant la pensée le type immortel de l'homme qui se dévoue à faux et que poursuivent la moqueuse destinée et les sarcasmes de ceux pour lesquels il se dévoue.

La Castille orientale, au climat trop rigoureux, au sol trop inégal et raviné, ne peut nourrir une population plus dense que la Manche et l'Estremadure. Les agglomérations de quelque importance y sont peu nombreuses, et la capitale elle-même, Cuenca, n'est qu'une ville provinciale de troisième ordre; elle n'a guère, comme Tolède, que les souvenirs de son ancienne industrie et sa position pittoresque, sur un rocher coupe en falaises au-dessus des gorges profondes où coulent le Huecar et le Jucar. Pour trouver d'autres localités méritant le nom de villes, il faut descendre dans le haut bassin du Tage. Là, sur les bords du Henarès, se succèdent deux cités de fondation antique, Guadalajara, alimentée par un aqueduc romain, et Alcalà, la patrie de Cervantes, la ville universitaire qui eut jadis jusqu'à 10,000 étudiants dans ses murs. Si la fantaisie royale avait fait choix, à la place de Madrid, de l'une ou l'autre de ces deux villes comme lieu de résidence, elles eussent acquis la même, prospérité que la capitale actuelle de l'Espagne, car leur position géographique relativement à l'ensemble de la Péninsule n'est pas moins heureuse.

Au premier abord, il semblerait que Madrid est du nombre de ces capitales dont l'existence est due surtout au caprice et qui, si elles n'avaient été la résidence d'une cour, seraient toujours restées de petites villes sans grande importance. Sans fleuve qui l'arrose, puisque le Manzanarès est un simple torrent aux eaux soudaines d'hiver et de printemps, peu favorisée par le climat et la nature du sol, Madrid offrait certainement moins d'avantages que Tolède, la vieille cité romaine et visigothe; mais une fois qu'elle eut été choisie comme capitale, elle ne pouvait manquer d'acquérir peu à peu la prépondérance, même au point de vue du commerce et de l'industrie.

En effet, Madrid jouit, grâce à sa position centrale, d'une prééminence naturelle sur toutes les autres villes d'Espagne situées en dehors du haut bassin du Tage. D'après la tradition, le milieu mathématique de la Péninsule se trouverait à une faible distance au sud de Madrid: ce serait la petite localité de Pinto, dont le nom est dérivé, dit-on, du latin Punctum, ou point central par excellence. Des calculs précis de triangulation nous diront de combien les Espagnols se sont trompés dans leur mesure approximative; mais, à la simple vue de la carte, on voit que l'écart ne doit pas être considérable: c'est bien dans la plaine dominée au nord par la sierra de Guadarrama qu'il faut chercher le centre de figure de l'Ibérie. Toutes les fois que les diverses provinces d'Espagne ont essayé de se grouper en un même corps politique, ou qu'elles ont dû se soumettre à un pouvoir centralisateur, c'est dans cette région que devaient se nouer les relations et de là que devait partir l'action du gouvernement. Là aussi devait s'opérer le fait matériel du croisement des grandes routes, si important dans l'histoire des nations.

A l'époque romaine, Tolède, dont la position n'est pas moins centrale que celle de Madrid, devint le grand carrefour des routes, la place d'armes principale de l'Espagne et le trésor général où venaient s'entasser les produits des mines avant d'être expédiés en Italie. Pourtant à cette époque l'Espagne n'était encore qu'une colonie, et l'attraction de Rome impériale avait pour conséquence de déplacer le centre de la vie politique et commerciale vers les bords de la Méditerranée. Dès qu'elle se fut définitivement détachée de Rome, l'Espagne, libre de chercher son milieu naturel, le trouva dans la ville de Tolède: c'est là que se tinrent les conciles et que s'établit le pouvoir dirigeant de l'Église, c'est aussi là que s'installèrent les rois visigoths. Pendant deux cents ans, Tolède fut la capitale religieuse et politique du royaume; quand cette «citadelle de l'Espagne» fut tombée au pouvoir des Maures, tout le reste du pays, jusqu'aux Pyrénées et aux montagnes des Asturies, eut bientôt succombé.

La division de la Péninsule entre deux races et deux religions sans cesse en guerre changea brusquement la valeur historique de la haute vallée du Tage; de région centrale elle devint zone limitrophe, et «marche» débattue entre les armées; les capitales devaient se déplacer avec les alternatives des batailles. Mais, dès que les Maures eurent été expulsés de Cordoue, l'Espagne reprit, comme aux temps des Visigoths, son centre de gravité naturel au sud de la sierra de Guadarrama. D'abord les souverains hésitèrent entre l'antique Tolède et sa voisine, la petite ville de Madrid, où les Cortès avaient tenu plusieurs fois leurs séances, où des rois de Castille avaient résidé. Tolède avait de grands avantages: riche en palais et en magnifiques débris du passé, elle s'élève au bord d'un fleuve, dans une position forte par la nature et par l'art; elle jouissait, en outre, du prestige que lui donnaient son ancienne puissance et son titre de ville primatiale des Espagnes; mais elle prit part à l'insurrection des comuneros contre Charles-Quint, tandis que Madrid devint le siège des opérations militaires contre les citoyens révoltés. C'est là probablement ce qui décida du sort respectif des deux villes. Roi, courtisans, employés s'accordèrent à trouver le séjour de Madrid plus agréable, d'autant plus que cette ville ouverte offrait l'avantage réel de pouvoir s'étendre librement dans la plaine. En 1561, Philippe II avait complètement terminé l'évacuation des deux anciennes capitales, Valladolid et Tolède: cette dernière ne gardait qu'une part de royauté, comme siège du tribunal de l'Inquisition. En vain Philippe III essaya de rendre à Valladolid le rang de capitale, l'attraction naturelle du centre ramena la cour à Madrid. Depuis cette époque, l'institution des écoles, des musées, des grands établissements publics, les usines, les fabriques de toute espèce, et surtout la convergence des routes et des chemins de fer, ont assuré à la ville grandissante un rôle d'une telle prépondérance que, dans les conditions actuelles, aucune force ne pourrait le lui ravir. Le privilège que donne à Madrid la facilité de ses rapports, trop lentement établis, avec les extrémités de la Péninsule, a fini par compenser tous les graves désavantages qui proviennent de son milieu immédiat. Madrid devait profiter aussi du rôle intellectuel de premier ordre que lui assure l'usage, devenu général en Espagne, de la noble langue castillane. C'est à Tolède, il est vrai, que le bel idiome de Cervantes et d'Espronceda, «cette langue qui semble toujours sortir d'un porte-voix,» se parle dans toute sa pureté; mais pratiquement c'est Madrid qui modifie, assouplit et renouvelle la langue; c'est elle qui profite des avantages que lui donnent les journaux et la presse pour réduire les autres dialectes de la Péninsule à l'état de patois et pour imprimer à tous les esprits comme un sceau castillan. En temps de liberté, c'est à la Puerta del Sol, l'agora des Madrilègnes, que se fait en grande partie l'opinion publique des Espagnols.