Si Madrid a depuis longtemps distancé toutes les autres cités de la Péninsule par son action politique, aussi bien que par son travail industriel et son mouvement commercial, elle est restée bien au-dessous de Tolède, de Ségovie, de Salamanque pour la beauté des monuments. Depuis qu'elle a commencé de s'agrandir, elle n'a eu à traverser que des âges de mauvais goût ou d'indifférence artistique, pendant lesquels les architectes n'ont eu d'autre mérite que d'élever des constructions énormes étalant aux regards une lourde majesté. Par compensation, les trésors d'art que possède Madrid sont inestimables. Son musée de tableaux est l'un des plus riches du monde entier: c'est une collection de chefs-d'oeuvre. On y compte par dizaines et par cinquantaines d'admirables toiles signées des noms de Velasquez, Murillo, Ribera, Zurbaran, Titien, Véronèse, Raphaël, Durer, Van Dyck, Rubens. Madrid est une autre Florence, sinon par son atmosphère d'art et de poésie, du moins par sa prodigieuse richesse en œuvres des grands maîtres [159].

[Note 159: ][ (retour) ] Villes principales des plateaux castillans, avec leur population approximative, en 1870:

Madrid................... 332,000 hab.
VIEILLE-CASTILLE.
Valladolid............... 60,000 »
Búrgos................... 14,000 »
Salamanque (Salamanca)... 13,500 »
Palencia................. 13,000 »
Zamora................... 9,000 »
Ségovie (Segovia)........ 7,000 »
Leon..................... 7,000 »
Avila.................... 6,000 »
NOUVELLE-CASTILLE.
Tolède (Toledo).......... 17,500 »
Almagro.................. 14,000 »
Daimiel.................. 13,000 »
Ciudad Real.............. 12,000 »
Val de Peñas............. 11,000 »
Almaden.................. 9,000 »
Manzanarès............... 9,000 »
Cuenca................... 7,000 »
Talavera de la Reyna..... 7,500 »
Guadalajara.............. 6,000 »
ESTREMADURE.
Badajoz.................. 22,000 »
Don Benito............... 15,000 »
Cáceres.................. 12,000 »
Villanueva de la Serena.. 8,000 »
Plasencia................ 6,000 »
Mérida................... 6,000 »

Immédiatement en dehors des promenades, le Prado, le Buen Retiro, s'étendent des campagnes peu fertiles et faiblement peuplées; «la ville est ceinte de feu,» dit un proverbe qui fait allusion aux cailloux siliceux qui parsèment les champs des alentours. Ces espaces sont fort tristes à parcourir pour les voyageurs qui ne vont pas visiter, soit Aranjuez et ses admirables jardins, que baigne l'eau paresseuse du Tage, soit, dans son amphithéâtre d'âpres rochers, l'immense édifice de l'Escorial, bâti par Philippe II et garni jadis d'assez de reliques pour emplir tout un cimetière, soit encore les divers palais de plaisance qui s'élèvent dans les vallons boisés de la sierra de Guadarrama et de ses avant-monts. Ces régions ombreuses, qui fournissent à Madrid l'eau pure de ses aqueducs et de ses fontaines et la glace de ses tables, opposent encore à la cité bruyante le charmant contraste de la nature libre et sauvage. Naguère on y voyait même un district dont la population se disait indépendante des Castilles. Un des petits bassins latéraux de la vallée de Torrelaguna posséda pendant plus de mille ans le privilège d'avoir, sinon puissance, du moins titre de royaume. A l'époque de l'invasion des Maures, les habitants de la plaine du Jarama vinrent en assez grand nombre se réfugier dans ce cirque de monts faciles à défendre et réussirent à s'y maintenir en se faisant oublier. Ils se donnaient à eux-mêmes le nom de Patones. Le chef ou roi qu'ils s'étaient choisi et dont la dignité était héréditaire de mâle en mâle reconnut la suzeraineté des rois de Castille après l'expulsion des Maures, mais il garda son titre, que l'on voulut bien reconnaître, sans doute à cause de la plaisante figure que faisait un si pauvre roitelet dans le voisinage du trône. Le dernier de ces rois, qui vivait encore au milieu du dix-huitième siècle et qui de son métier était porteur de bois, se lassa d'un rang qui lui rapportait si peu; il remit son bâton de commandement entre les mains d'un officier royal et depuis lors les Patones dépendent de la juridiction d'Uceda.

III

ANDALOUSIE.

Dans son ensemble, et sans tenir compte des petites irrégularités du contour, l'Andalousie, l'ancienne Bétique, est une région naturelle parfaitement distincte du reste de l'Espagne et présentant un caractère tout spécial par son relief et son climat. Bien différente des plateaux castillans et des versants rapides des provinces méditerranéennes et atlantiques, elle forme une grande vallée, inclinée d'une pente égale entre deux versants de montagnes, et s'ouvrant largement du côté de la mer. A l'autre extrémité de la Péninsule, le bassin de l'Èbre est la contre-partie du bassin du Guadalquivir, mais contre-partie très-incomplète, à cause des montagnes qui en obstruent partiellement l'entrée. Des monts de Velez aux plages sablonneuses du golfe de Cádiz, le fleuve de l'Andalousie se développe avec une régularité parfaite, parallèlement au littoral méditerranéen, et des deux côtés, les crêtes des monts se maintiennent à une distance sensiblement égale du fond de la vallée. En dehors du grand bassin fluvial, il ne reste qu'une faible partie des provinces andalouses qui déverse ses eaux, soit dans le Guadiana, soit dans l'estuaire de Huelva ou directement dans la Méditerranée [160].

[Note 160: ][ (retour) ]

Bassin du Guadalquivir. 54,000 kilomètres carrés.
Provinces andalouses... 73,473 »
Population en 1870..... 2,749,629 hab., soit 37,4 par kilom. carré.

Sur la frontière du Portugal, les monts peu élevés, mais aux allures fort tourmentées, qui font partie du système marianique ou de la sierra Morena forment un véritable labyrinthe, raviné par les torrents. À côté des roches de granit, d'énormes masses éruptives de porphyres et d'ophites s'entremêlent en massifs irréguliers, où les eaux ne peuvent trouver leur chemin vers le Guadiana, le Guadalquivir, l'Odiel, le rio Tinto, que par de longs détours. Les monts de ce district qui affectent le plus la forme de chaînes distinctes sont la sierra de Aracena, au nord des régions minières du rio Tinto, la sierra de Aroche, qui s'élève au milieu d'un véritable désert sur les confins du Portugal, et la sierra de Túdia, dont les eaux descendent au sud vers Séville.