A l'orient de ce dernier massif, le système orographique, où s'enchevêtrent diversement les eaux tributaires du Guadalquivir et du Guadiana, s'abaisse en longues croupes, et, sur de vastes étendues, n'offre plus en rien l'aspect de la montagne. Cependant quelques petits chaînons, orientés pour la plupart dans la direction de l'ouest à l'est, indiquent vaguement l'existence souterraine d'un axe de prolongement; telles sont, parmi ces arêtes secondaires, la sierra de los Santos et celle qui porte, non loin de Belmez et de son petit bassin houiller, le sommet dominateur de Pelayo. Dans son ensemble, toute cette partie du faîte entre le Guadiana et le Guadalquivir forme une espèce de plateau coupé du côté du sud par des gradins en escalier qui, vus de la plaine, notamment des campagnes, de Cordoue, prennent un certain air de montagnes; mais au nord, des régions étendues sont à peine moins unies et monotones que la haute Manche, entre Albacete et Manzanarès. Tels sont Los Pedroches, véritable plaine, sinon par l'altitude, du moins par l'aspect général du terrain.
Immédiatement à l'est de ce plateau si peu accidenté, commence la sierra Morena proprement dite, ainsi nommée (montagne Noire) des pins à la sombre verdure qui en recouvrent les pentes; en cet endroit on la désigne aussi sous le nom local de sierra Madrona; elle se rattache du côté du nord-ouest aux montagnes d'Almaden. Fréquemment interrompue par les brèches où passent les eaux du versant méridional de la Manche, cette chaîne, que l'on doit considérer comme un simple rebord du plateau des Castilles, est d'une hauteur fort inégale; mais c'est précisément à son extrémité orientale, à l'endroit où, sous le nom de sierra de Alcaraz, elle envoie ses derniers contre-forts mourir dans les plaines d'Albacete, que s'élève la cime culminante du système entier, la Punta de Almenara. Un chaînon secondaire qui s'abaisse au sud vers le Guadalquivir, la Loma de Chiclana, sépare l'un de l'autre les deux hauts affluents du fleuve.
Des bords du Guadiana au plateau d'Albacete, la sierra offre ce trait remarquable de ne point constituer la ligne de partage entre les bassins limitrophes. Les masses schisteuses de la chaîne, percées çà et là de roches éruptives, n'ont pu résister à l'action des eaux, et c'est à travers l'axe de la sierra Morena que passent les torrents et les rivières tributaires du Guadalquivir. A l'exemple du Guadiana lui-même, qui s'ouvre un défilé à travers le prolongement de la sierra Morena, les eaux qui naissent sur le versant septentrional de la sierra de Aracena se percent une clus pour descendre dans les campagnes de l'Andalousie. Plus à l'est, le Viar, le Bembezar, le Guadiato en font autant. Plus héroïques encore, le Puertollano et le Fresnedas, nés dans les monts de Calatrava, s'unissent pour traverser ensemble quatre chaînons parallèles de montagnes, puis la sierra Madrona et d'autres arêtes secondaires, avant d'aller, sous le nom de Jandula, se jeter dans le Guadalquivir en aval d'Andújar. Mêmes phénomènes pour le Rumblar le Magaña, le Guarrizas, le Guadalen, le Guadalimar. Ainsi que les mêmes conditions géologiques l'ont produit en mainte autre contrée, il se trouve que la ligne de faîte entre les eaux divergentes ne coïncide nullement avec la ligne de jonction des cimes de montagnes; l'axe de faîte se développe sur le plateau de la Manche, parallèlement à l'arête de la sierra Morena et à une distance moyenne de 20 kilomètres au nord.
VUE GÉNÉRALE DU DÉFILÉ DE DESPEÑAPERROS
Dessin de Grandsire, d'après une photographie de M. J. Laurent.
On comprend que les phénomènes d'érosion causés par cette disposition des pentes ont dû créer à travers la montagne des gorges d'un effet saisissant. La plus fameuse de toutes, à cause de la grande route et du chemin de fer qui l'empruntent pour descendre de la Manche en Andalousie, par une série de viaducs jetés d'une falaise à l'autre, est le défilé de Despeñaperros ou «Précipite-chiens». La formidable clus, du fond de laquelle monte la voix du torrent, paraît d'autant plus belle, qu'elle mène du plateau triste et nu de la Manche aux riches campagnes de l'Andalousie. Il est des voyageurs qui, après avoir parcouru toute l'Europe, considèrent la gorge du Despeñaperros comme le lieu de l'aspect le plus saisissant qu'il leur ait été donné de voir. Son importance comme chemin de passage entre la vallée du Guadalquivir et le centre de l'Espagne ne pouvait manquer non plus d'en faire une position militaire de premier ordre. Dans toutes les guerres civiles et étrangères qui ont désolé la contrée, un des principaux objectifs était de s'assurer le libre passage du Despeñaperros. C'est au pied de ce col, en 1212, que se livra la terrible bataille de Navas de Tolosa, où, d'après la chronique, 200,000 musulmans furent massacrés [161].
[Note 161: ][ (retour) ] Altitudes des monts et des cols de la sierra Morena, d'après Coello:
Sierra de Aracena......................... 1,676 mètres.
Villagarcia (route de Badajoz à Cordoue).. 569 »
Sierra de los Sanlos...................... 760 »
Sierra de Cordoba......................... 466 »
Pozo-blanco (Pedroches)................... 503 »
Despeñaperros (col)....................... 745 »
Punta de Almenara......................... 1,800 »
La partie orientale de l'enceinte du bassin de l'Andalousie est aussi formée de montagnes découpées par les eaux en massifs distincts. Un premier groupe, limité au nord par la dépression où coulent, d'un côté, le Guadalimar, affluent du Guadalquivir, de l'autre le Mundo, affluent du Segura, forme la courte chaîne des Calares. Un peu au sud-ouest, un second massif, plus élevé d'environ 150 mètres, est dominé par le Yelmo de Segura, dont les contre-forts, diversement ramifiés à l'occident, s'abaissent en chaînes de collines, fort contournées entre les hautes rivières de la vallée andalouse, le Guadalimar, le Guadalquivir proprement dit, le Guadiana Menor. Enfin un troisième groupe de montagnes, encore plus haut, sert de borne à la partie sud-orientale du bassin: c'est la sierra Sagra. Par ses roches et sa position géographique, ce massif rappelle la Muela de San Juan, qui s'élève entre le bassin du Tage et le versant méditerranéen; il ressemble d'aspect au Puy-de-Dôme. Il forme un faîte de partage des plus importants et s'entoure de plateaux où les rivières ont creusé des gorges de plus de 300 à 350 mètres de profondeur, contrastant par leur beauté sauvage avec la monotonie des hautes terres environnantes [162].