Les Maures eux-mêmes, c'est-à-dire les populations mélangées du nord de l'Afrique, Arabes et surtout Berbères, eurent une part bien autrement grande que les tribus d'origine germanique dans la formation du peuple andalou. Possesseurs du pays pendant sept cents années, foisonnant en multitudes dans les grandes cités, et cultivant partout les campagnes à côté des anciens habitants, ils s'unirent intimement avec eux et, plus tard, quand l'ordre d'exil fut promulgué contre toute leur race, ceux mêmes qui le prononçaient et qui étaient chargés de le mettre à exécution avaient dans leurs propres artères une forte part de sang maure. Dans certaines régions des provinces andalouses, notamment dans les vallées de l'Alpujarra, où les Maures réussirent à se maintenir indépendants jusqu'à la fin du seizième siècle, la population était devenue tellement africaine, que les pratiques religieuses, et non la nuance de la peau, étaient les seuls indices de démarcation entre musulmans et chrétiens. L'idiome andalou, plus encore que le castillan, est fortement arabisé par l'accent, non moins que par les mots et les tournures de phrase; les noms de lieux d'origine sémitique sont beaucoup plus nombreux en maints districts que les noms ibères et latins; les fêtes, les cérémonies, les mœurs ont gardé leurs traits mauresques. Dans les cités, presque tous les édifices remarquables sont des alcazars ou des mosquées, et même les constructions modernes ont toutes quelque chose du style arabe modifié par les traditions romaines. Au lieu de regarder au dehors, comme le font les demeures des autres Européens, les riches habitations de l'Andalousie regardent surtout en dedans, vers le patio, cour intérieure pavée en dalles de marbre blanc ou multicolore: c'est là que s'assemble la famille pour prendre le frais, à côté de la fontaine, dont le jet grésille incessamment dans la vasque polie.
Depuis l'époque des Arabes, aucun élément ethnique nouveau de quelque importance ne s'est mêlé aux populations primitives. Il est vrai que pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle des villages peuplés de colons, allemands pour la plupart, furent établis dans certains despoblados de l'Andalousie, à la Carolina, sur la route du Despeñaperros au Guadalquivir, à la Carlota et à Fuente Palmera, entre Cordoue et Séville; mais ces colonies, mal entretenues, ne prospérèrent point: les habitants moururent en grand nombre, d'autres retournèrent dans leur pays; en moins d'une génération, les étrangers s'étaient fondus dans le reste du peuple. Les quelques négociants non espagnols établis dans les ports de l'Andalousie ont eu une part d'influence bien plus sérieuse.
On l'a souvent répété, les Andalous sont les Gascons de l'Espagne. Ils sont, en général, gracieux et souples de corps, séduisants de manières, éloquents de mine, de gestes et de langage. Ce sont des charmeurs, mais le charme qu'ils exercent n'est souvent employé que pour les buts les plus futiles: sous la faconde on trouve le manque de pensée; toute cette redondance sonore cache le vide. Les Andalous, quoique non dépourvus de bravoure, sont très-portés à la fanfaronnade: ils aiment à faire valoir leur mérite, quelquefois même aux dépens de la vérité; ils font étalage de tout ce qu'ils possèdent, même de ce qu'ils ne possèdent pas, et leur désir de briller les emporte au delà des limites du vrai. Mais cette tendance à l'exagération fastueuse, cette imagination surabondante ont cela de bon que l'Andalou voit toutes les choses par leur beau côté; il est heureux quand même, pourvu qu'il fasse et qu'il entende du bruit; ruiné, misérable, sans ressources matérielles, il lui reste toujours celles de l'esprit et de la gaieté; il garde aussi son égoïsme bienveillant; non-seulement il est heureux lui-même, mais il aime à voir les autres aussi contents que lui. D'ailleurs, en Andalousie comme dans tout le reste de l'Espagne, les habitants des monts se distinguent de ceux des campagnes basses par une démarche plus grave et une parole plus réservée. Ainsi, les Jaetanos ou montagnards de Jaen sont connus sous le nom de «Galiciens de l'Andalousie». La beauté des femmes des hautes vallées et de la montagne est aussi plus noble et plus sévère que celle des femmes de la plaine. Comparées aux charmantes Gaditanes, aux majas fascinatrices de Séville, les Grenadines, les femmes de Guadix, de Baza ont des traits remarquables surtout par leur noblesse et leur fierté.
Quoique l'on trouve aussi de rudes travailleurs dans la Bétique, principalement dans les régions montagneuses et les districts miniers, on peut dire cependant que l'amour du labeur n'est pas la vertu capitale des Andalous. Aussi les immenses ressources du pays, qui pourrait être pour le reste de l'Europe une grande serre de productions presque tropicales, ne sont-elles que très-médiocrement utilisées. Mais il serait injuste d'en accuser seulement les habitants eux-mêmes; la faute en est aussi aux conditions de la tenure du sol. La basse Andalousie, plus encore que les Castilles, est un pays de grande propriété. Là les domaines princiers sont de véritables États. Aux temps de la conquête sur les Maures, lorsque le pouvoir royal, fort d'une longue tradition et consolidé par la conquête, en était arrivé à tenir les peuples en parfait mépris, les grands seigneurs castillans firent découper la contrée en immenses domaines, et chacun prit le sien. Nombre de ces propriétés, consistant en excellentes terres situées sous l'un des meilleure climats du monde, se sont peu à peu transformées en pâtis à peine utilisés. Sur des étendues de plusieurs lieues, on ne voit pas une seule demeure, pas un verger, pas même les vestiges du travail humain. «Le grand propriétaire, dit M. de Bourgoing, semble y régner comme le lion dans les forêts, en éloignant par ses rugissements tout ce qui pourrait approcher de lui.» Dans les régions montagneuses, la terre se divise aussi en grands domaines, mais elle est répartie entre de nombreux métayers qui donnent au maître du sol le tiers des produits et des troupeaux. Leur position est meilleure que celle des habitants de la plaine, mais leur mode de culture est des plus rudimentaires.
Les magnifiques jardins d'orangers de Séville et de Sanlúcar, de Carmona, d'Estepa, d'Utrera, les olivettes, les vergers et les vignobles de Málaga et des autres cités de l'Andalousie livrent au commerce une quantité considérable de fruits; les riches récoltes de céréales ont fait de la contrée un des principaux greniers de l'Espagne; mais les vins sont la seule production agricole de l'Andalousie qui ait une grande importance économique dans le commerce du monde. Les campagnes de Jerez, à l'orient de la baie de Cádiz, produisent une énorme quantité de vin, qui, sous le nom de sherry, dérivé de celui de la cité voisine, est expédié en masse pour les marchés de l'Angleterre. La maladie de la vigne, qui a longtemps épargné les cépages de Jerez, tandis qu'elle dévastait les vignobles du reste de l'Europe, est une des causes qui ont le plus contribué à l'exportation du sherry; mais la réduction considérable de droits votée par le Parlement anglais a été une raison plus décisive encore. Une grande partie des vignobles est entre les mains de propriétaires anglais; des négociants, des préparateurs de la même nation sont occupés en foule à couper les différents crus avec les gros vins de Chiclana, de Rota et de Sanlúcar, à se livrer à toutes les opérations, légitimes ou frauduleuses, qui appartiennent à ce genre de commerce. Certains vins de premier ordre, la tintilla sucrée de Rota, le manzanilla, jeune vin non encore soumis au coupage, que l'on boit dans un verre à part, le pajarete, fabriqué avec une espèce de raisin particulière que l'on fait sécher avant de l'envoyer au pressoir, constituent un véritable monopole entre les mains de quelques propriétaires et peuvent garder leur authenticité, tandis que les «vins de table» et les autres produits de qualité inférieure sont manipulés à outrance. Mais, dans l'ensemble, ces industries ont propagé dans le pays des habitudes de travail qui n'existaient pas. Le port de Santa Maria, sur la baie de Cádiz, est au premier rang pour l'exportation des vins, et grâce à ses vignobles de Jerez, de Málaga et autres villes andalouses, l'Espagne a pu, pendant les années favorables, disputer à sa voisine d'outre-Pyrénées la prééminence pour le commerce des «liquides» [165].
[Note 165: ][ (retour) ] Exportation des vins de la baie de Cádiz:
1858 163,500 hectolitres.
1862 232,500 »
1871 377,400 »
L'industrie proprement dite, si florissante pendant les âges mauresques, alors que les soies, les draps, les cuirs d'Andalousie avaient une réputation européenne, et que les ateliers de la seule Séville étaient peuplés, dit-on, de plus de 100,000 ouvriers, n'est plus de nos jours que l'ombre d'elle-même; mais le travail des mines a, sinon gardé, du moins repris une part de son importance. Du temps de Strabon, la Turdétanie, c'est-à-dire la plus grande partie de la vallée du Bétis, «jouissait à tel point de ce double privilége de la fertilité et de la richesse en mines, que nulle expression admirative ne pouvait donner une idée de la réalité. Nulle part on n'avait trouvé l'or, l'argent, le cuivre, le fer natif en si grande abondance et dans un tel état de pureté.» «Chaque montagne, chaque colline de l'Ibérie, disait Posidonius, avec son emphase ordinaire, en parlant de cette même contrée des Turdétans, semble un amas de matières à monnayer, préparé des propres mains de la prodigue Fortune... Pour les Ibères, ce n'est pas le dieu des Enfers, mais bien le dieu des Richesses, ce n'est pas Pluton, mais bien Plutus qui règne sur les profondeurs souterraines.»
Comparée aux régions minières de l'Australie et du Nouveau Monde, l'Espagne méridionale ne mérite plus ces éloges à outrance, mais elle a toujours de très-grandes richesses et l'industrie moderne sait en profiter partiellement. Le grand obstacle à une exploitation systématique des gisements reconnus consiste dans le manque de voies de communication. On a calculé qu'il faut près de cent ânes pour transporter autant de minerai qu'un seul vagon de chemin de fer. Aussi toute mine de fer, si riche qu'elle soit, est-elle absolument inexploitable dès qu'elle se trouve à plus de 2 ou 3 kilomètres d'une voie ferrée ou d'un port d'embarquement: elle n'est une valeur qu'en espérance. Les gisements de métaux plus précieux, plomb, cuivre ou argent, peuvent être utilement exploités à quelques kilomètres plus loin du point d'expédition, mais cette limite est bientôt atteinte et les habitants du pays doivent se contenter de savoir que des trésors se trouvent sous les rochers voisins, en réserve pour leurs descendants. Telles sont les causes qui, avec le manque d'eau et de combustible, l'incohérence des travaux d'attaque, les conflits des propriétaires, les exigences du fisc, la rapacité des gens de loi, rendent parfois si précaire le rendement des mines d'Andalousie. En Angleterre, de pareils gisements seraient la source d'incalculables revenus.
Les districts miniers les plus productifs de l'Espagne méridionale se trouvent presque uniquement dans les régions des montagnes. A l'angle sud-oriental de la Péninsule, la sierra de Gádor a, dit le proverbe, «plus de métal que de roche;» on exploite aussi le fer, le cuivre et, comme dans la sierra de Gádor, le plomb argentifère, en des centaines de puits de mines ouverts dans les flancs des diverses sierras de Guadix, de Baza, d'Almería. La haute vallée du Guadalquivir a, près de Linarès, de riches mines, également argentifères, qui produisent, dit-on, le premier plomb du monde par sa qualité, et parmi lesquelles on montre encore les puits et les galeries des Carthaginois et des Romains; vers le commencement du dix-huitième siècle, l'exploitation en a été reprise, mais les grands travaux d'extraction n'ont lieu que depuis l'ouverture du chemin de fer: alors se sont fondées les compagnies anglaises, françaises, allemandes, et sont arrivés tous les ingénieurs étrangers qui ont creusé leurs deux cents puits d'extraction et changé l'aspect du pays [166].
[Note 166: ][ (retour) ] Production des mines de Linarès, en 1872, d'après Rose: 210,000 tonnes de plomb.