Les mineurs de Linarès sont réputés les plus hardis de toute l'Espagne; mais les phthisies, les fièvres et les coliques de plomb causées par leur genre de travail font parmi eux beaucoup de ravages, et les eucalyptus, ou «arbres à fièvre», plantés en grand nombre dans le pays n'ont pu qu'assainir l'air extérieur, non celui des mines. On a remarqué que ni les chevaux, ni les chiens, ni les chats, ni les poulets ne peuvent respirer l'atmosphère des mines de plomb; mais les rats n'en souffrent point.

Plus à l'ouest, dans les régions de la sierra Morena qui séparent l'Estremadure de la province de Séville, d'autres mines d'argent, jadis non moins fameuses, celles de Constantina et de Guadalcanal, ont été tantôt délaissées, tantôt reprises, et donnent lieu à une exploitation intermittente, suivant la richesse des trouvailles et les conditions du marché.

Les bassins houillers de Bélmez et d'Espiel, situés au nord de Cordoue dans le voisinage de gisements de fer et de cuivre d'une grande richesse, et mieux pourvus de chemins que les mines de Constantina, sont aussi un plus grand trésor pour l'industrie moderne et pourront avoir dans l'avenir une importance considérable. Ces gisements s'étendent souterrainement bien au delà des limites visibles et exploitées; on pense même qu'elles pénètrent, d'un côté, jusque dans la vallée du Guadalquivir, de l'autre jusque sous les plateaux de l'Estremadure. Le combustible qu'elles fournissent est excellent, et pourtant les diverses compagnies qui exploitent ce bassin n'en retirent encore que 200,000 tonnes au plus, le débit s'en trouvant limité par le manque de consommateurs et par la cherté des moyens de transport. Même quelques mines de charbon, dans les montagnes situées au nord de Séville, expédient encore leurs produits à dos de mulet: dans ces conditions, le travail ne peut que se faire suivant des procédés barbares.

De toutes les mines d'Espagne, celles où l'on travaille avec le plus d'activité sont les excavations de la province de Huelva, sur le versant méridional du système marianique. Les schistes siluriens de cette contrée présentent, au contact des roches de porphyre et de diorite qui les ont traversées, des filons de pyrites de cuivre d'une puissance extraordinaire: le reste du monde n'offre peut-être pas d'exemples de formations aussi prodigieuses. Les mines de Rio-Tinto, situées malheureusement à 80 kilomètres de la mer et à 500 mètres d'altitude, frappent de stupeur par leurs dimensions: qu'on descende dans leurs gouffres taillés en carrières, pleines d'ouvriers demi-nus, ou que l'on pénètre dans leurs galeries en étages, partout on ne voit que de la pyrite; leurs amas de scories se dressent en véritables collines; au nord de la vallée de la Dehesa, une énorme table de concrétions ferrugineuses, dite mesa de los Pinos, ressemble à un amas de fonte sorti de la fournaise. Des restes d'édifices probablement phéniciens, des sépultures romaines, et surtout les excavations considérables pratiquées par les anciens mineurs, témoignent de la durée des travaux d'exploitation pendant les âges antérieurs à l'invasion des Barbares: des monnaies retrouvées dans les galeries portent à croire que les mines étaient encore en plein rapport du temps d'Honorius et que l'apparition des Vandales interrompit brusquement les travaux. Ils n'ont été repris qu'en 1730, mais très-faiblement, et c'est de nos jours seulement que les mineurs se sont remis sérieusement à l'œuvre. On peut juger des immenses trésors réservés à l'industrie future par ce fait, que les deux principaux gisements de Rio-Tinto contiennent plus de 300 millions de tonnes de minerai; le seul filon exploité est évalué à 19 millions de tonnes, malgré les énormes déblais qu'y ont fait les mineurs d'autrefois.

Les gisements de Tharsis, où quelques archéologues veulent reconnaître l'antique Thartesis Bætica des Romains, ne sont géologiquement que peu de chose en comparaison des filons de Rio-Tinto, puisque la quantité totale du minerai y est seulement de 14 millions de tonnes; mais le voisinage de la mer et l'altitude moindre ont permis la construction d'un chemin de fer d'accès qui transporte directement les minerais au port de Huelva. Les mines de Tharsis offrent un aspect étonnant: la carrière, travaillée à ciel ouvert, a 900 mètres de longueur et ressemble à un grand amphithéâtre entouré de gradins de roches grises et rougeâtres. La couche bleue de sulfure de fer et de cuivre sur laquelle s'agite la foule des ouvriers n'a pas moins de 138 mètres d'épaisseur; pour l'épuiser, il faudrait déblayer la montagne elle-même; c'est probablement à ces énormes gisements que s'applique le passage de Strabon, d'après lequel le cuivre, sur de certaines mines, aurait représenté le quart de la masse de terre extraite; il est des couches du minerai qui contiennent, en effet, jusqu'à 12 et même 20 pour 100 de cuivre pur. Aux alentours de la fosse, mais surtout du côté de l'est, le sol est recouvert jusqu'à perte de vue par des amas de débris, stratifiés suivant les âges: au-dessous des scories modernes, on voit celles qu'ont déposées les mineurs romains et plus bas celles des Carthaginois. Des centaines de foyers où l'on fait griller le minerai brûlent çà et là, empoisonnant l'atmosphère de leurs vapeurs sulfureuses et flétrissant toute végétation dans le voisinage; plus de 130 tonnes de soufre se perdent ainsi chaque jour en fumée. D'énormes quantités de substances métalliques s'en vont aussi par les rivières. Après les fortes pluies, l'Odiel, le rio Tinto, qui doit son nom à la couleur du minerai, roulent une eau ferrugineuse qui fait périr tous les poissons et les crustacés venus de la mer; une ocre jaunâtre se dépose sur les bords, tandis que plus bas, sur les rives de l'estuaire, le métal, mêlé au soufre des organismes marins décomposés, se précipite en vase noirâtre. Aux centaines de mille tonnes de minerai que l'on utilise sur place ou que l'on expédie en Angleterre il faut donc ajouter un énorme déchet de métal sans emploi. Et pourtant la mine de Tharsis, quoique la plus activement exploitée, est loin d'être aussi riche que celles de Rio-Tinto. On a calculé qu'environ le cinquième du cuivre produit annuellement dans le monde entier provient de la carrière de Tharsis, et que plus de la moitié des 500,000 tonnes d'acide sulfurique fabriquées en Écosse ont la même origine [167].

[Note 167: ][ (retour) ] Exportation des pyrites du bassin de Huelva, en 1873:

Mines de Tharsis 340,000 tonnes.
Autres mines 260,000 »
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TOTAL 600,000 tonnes.

Mouvement du port de Huelva, en 1871: 1,107 navires jaugeant 544,000 tonnes.

Toute déserte que soit l'Andalousie, en comparaison de ce qu'elle pourrait être si les ressources en étaient convenablement utilisées, elle est pourtant une autre Italie par la gloire et la beauté de ses villes. Les noms de Grenade, de Cordoue, de Séville, de Cádiz, sont parmi ceux que la poésie a le plus célébrés et qui réveillent dans l'esprit les idées les plus riantes. Les souvenirs de l'histoire, plus encore que la splendeur des monuments, ont fait de ces vieilles cités mauresques la propriété commune, non-seulement des Espagnols, mais aussi de tous ceux qui s'intéressent à la vie de l'humanité, au développement de la science et des arts. Quoique déchues pour la plupart, les villes de l'Andalousie tiennent leur rang parmi leurs sœurs d'Espagne, puisque, sur huit agglomérations de plus de 50,000 habitants, la province du Guadalquivir en a quatre à elle seule; mais, quelle que puisse être d'ailleurs ou devenir l'importance économique de ces villes andalouses, elles seront toujours privilégiées comme lieux de pèlerinage pour les hommes qui veulent s'instruire à la vue des choses du passé.

Les grandes villes de l'Andalousie ont toutes des avantages naturels de position qui expliquent leur prospérité présente ou passée. Cordoue, Séville ont les riches plaines du Guadalquivir, le beau fleuve qui les arrose, les routes qui descendent des brèches des montagnes voisines; Grenade a ses eaux abondantes, la richesse de ses campagnes; Huelva, Cádiz, Málaga, Almería ont leurs ports sur l'Océan ou la Méditerranée; Gibraltar a son escale entre les deux mers. D'autres villes moins importantes pour le commerce, mais jadis d'une très-grande valeur stratégique, Jaen, Antequera, Ronda, surveillent les routes qui mettent les vallées du Guadalquivir et du Genil en communication directe avec la mer.