Parmi ces villes qui doivent un rôle historique à leur position sur une route de passage entre les deux versants, il faut citer aussi celles qui se trouvent à l'orient de Grenade: Velez Rubio et Velez Blanco, déjà situées sur la déclivité méditerranéenne, l'une dans une vallée, l'autre sur un escarpement de rochers; Cullar de Baza, aux maisons souterraines creusées dans les couches de gypse, sur la pente occidentale des Vertientes ou «faîtes de partage»; Huescar, héritière d'une antique cité carthaginoise; Baza, entourée des magnifiques cultures de sa «fosse» ou hoya, nom que l'on donne à la plaine environnante. Baza était une petite Grenade; les hautes murailles et les tours crénelées qui la dominent témoignent de l'importance militaire qu'elle avait au temps des Maures; mais, depuis que les conquérants espagnols en ont fait une ville chrétienne, elle est restée fort déchue. Sous les arbres de ses promenades, on montre encore les canons qui servirent, deux ans avant la prise de Grenade, à trouer les remparts de Baza et à réduire la ville.
Grenade elle-même, quoiqu'elle célèbre par les danses et les cris l'anniversaire du jour où les armées de Ferdinand et d'Isabelle entrèrent dans ses murs, est bien inférieure à ce qu'elle fut autrefois. Capitale de royaume pendant plus de deux siècles, elle eut jusqu'à soixante mille maisons peuplées de 400,000 habitants: elle fut, après les beaux jours de Cordoue, la cité la plus animée, la plus industrieuse, la plus riche de la Péninsule, et bien peu de villes en Europe pouvaient se comparer avec elle. Actuellement, elle est encore, par sa population, la sixième de l'Espagne; mais dans le nombre de ses habitants, que de malheureux déguenillés vivant avec les pourceaux en de hideuses tanières! Que de masures branlantes où l'on reconnaît les débris entremêlés d'anciens palais! Dans le voisinage immédiat du faubourg de l'Albaicin, ancien asile des fugitifs de Baeza, toute une population, composée surtout de Gitanos, n'a même pour s'abriter que des grottes immondes creusées dans la pierre!
Si ce n'est dans le pittoresque Albaicin, au nord de Grenade, la ville proprement dite n'a plus un seul édifice de construction mauresque: le fanatisme des haines nationales et religieuses a tout fait disparaître, et les maisons bariolées n'ont gardé du style arabe que certains détails d'architecture légués par les ancêtres. Mais, en dehors de la ville, des monuments superbes témoignent encore de la gloire des anciens maîtres: sur un monticule qui portait, à ce que l'on dit, les premières constructions de la cité, s'élèvent les «Tours Vermeilles», aux murailles revêtues d'arbustes; beaucoup plus à l'est, et dominant également le cours du Darro, est le Generalife, aux jardins admirables, tout ruisselants d'eaux qui s'élancent en jets, se précipitent en cascatelles, s'étalent en bassins. Entre les Tours Vermeilles et le Generalife, et se prolongeant sur un espace de près d'un kilomètre, on voit se dresser au-dessus d'un entassement de murs, de bastions, de tours avancées, le palais de l'Alhambra, formidable au dehors, mais délicieux au dedans. Charles-Quint, dans une lubie de sot caprice, en a fait démolir une partie pour la remplacer par un édifice prétentieux, d'ailleurs inachevé; mais, tel qu'il est encore, l'Alhambra ou «Palais Rouge» est toujours une merveille de l'art humain, un de ces chefs-d'oeuvre d'architecture ornée qui servent, comme le Parthénon, de types au goût des artistes et sont le modèle, plus ou moins heureusement imité, de tout un monde d'autres édifices élevés dans les diverses contrées de la Terre.
L'intérieur de l'Alhambra, tout délabré qu'il est et quoique dépouillé de la plus grande partie de ses trésors, lasse le visiteur par l'infinie variété de ses salles, de ses cours, de ses portiques, entremêlés de jardins aux charmants ombrages. On admire surtout la salle des Lions, la salle des Ambassadeurs, la porte de la Tour des Infantes; mais toutes les murailles présentent le même luxe d'arabesques en stuc, d'entre-lacs variés de la façon la plus harmonieuse, de faïences vernissées et multicolores formant les dessins les plus ingénieux, de versets du Coran sculptés en relief au-dessus des colonnades: le regard est charmé par ces ornements si bien entremêlés, dont l'imagination même se fatigue à suivre le lacis sans fin. Du temps des Arabes, l'ivoire et les feuilles d'or servaient à rehausser par leur contraste les dessins qui décorent tout l'édifice comme un immense bijou. C'est bien là le palais «que les génies ont doré comme un rêve!»
Du haut de la tour de la Vela et des autres donjons qui dominent la forteresse on jouit d'une de ces vues merveilleuses qui font époque dans la vie d'un homme. En bas, Grenade, hérissée de tours, allonge ses quartiers avancés dans les vallées de ses deux fleuves, entre de magnifiques promenades et ses collines parsemées de maisons blanches brillant à travers la verdure. Le Darro, révélé par les épais ombrages de ses rives, sort de la «Vallée du Paradis» et va rejoindre le Genil, qui descend du «Val de l'Enfer» et menace souvent Grenade dans ses débordements. Réunis, les deux cours d'eau arrosent ces riches campagnes de la Vega, et leur flot d'argent se montre çà et là au milieu de l'immense verger si souvent comparé par les poëtes, arabes et chrétiens, à l'émeraude enchâssée dans le saphir. Les montagnes bleues qui dominent cette plaine verdoyante, théâtre de tant de combats, se succèdent jusqu'à l'extrême horizon avec une gravité solennelle. Au sud se dressent les masses géantes de la sierra Nevada; à l'est, au nord, des monts moins élevés, mais également âpres et nus, limitent brusquement les campagnes touffues de leurs pentes rougeâtres et ravinées. Une cime presque isolée, la montagne d'Elvira, qui s'avance en promontoire au milieu de la plaine, rappelle par son nom corrompu la ville ibérienne d'Ili-Berri (Ville-Neuve), l'une des cités mères de Grenade.
Le contraste des monts sauvages et de la plaine fertile, de la ville gracieuse et des rochers abrupts, donne un attrait particulier à ce merveilleux paysage de Grenade. Les Maures, chez lesquels se retrouve un contraste analogue, l'impassibilité apparente et la flamme intérieure, étaient énamourés de la ville andalouse. C'était pour eux la «reine des cités», la «Damas de l'Occident», «une partie du Ciel tombée sur la Terre.» Les proverbes espagnols ne sont pas moins louangeurs: Quien no ha visto Granada,--No ha visto nada! «Qui n'a Grenade vu,--N'a rien vu!» Grenade «la jolie» est, en effet, l'un des plus beaux coins du monde, surtout pendant la saison d'été, quand toutes les villes des plaines inférieures sont brûlées par la sécheresse. C'est précisément alors que les eaux descendues de la sierra Nevada ruissellent avec le plus de force, répandant autour d'elles la fertilité, l'abondance et la joie.
Les autres villes du bassin du Genil ont aussi de belles cultures, vignes, oliviers, céréales, plantes textiles, arbres à fruits, mais aucune d'elles ne peut se comparer à la riche Grenade, pas même Loja, aux fraîches eaux, la «Fleur entre les Épines», l'oasis au milieu des âpres rochers et des défilés. Jaen en serait presque digne. Cette vieille cité, qui fut capitale d'un royaume arabe et qui soutint des luttes heureuses contre sa puissante rivale du Midi, est dans une admirable position au confluent de plusieurs ruisseaux qui descendent joyeusement vers le Guadalquivir. Les coteaux qui dominent la ville sont hérissés de murailles en ruines enserrées par une folle végétation; au pied de ces hauteurs, la campagne, abondamment arrosée, est à la fois un jardin plantureux, un verger plein d'ombre, et cà et là les palmiers ouvrent leur éventail au-dessus des autres arbres au feuillage touffu. Au milieu de cette vallée à l'aspect oriental, Jaen a gardé sa physionomie mauresque du moyen âge: ses maisons blanchies à la chaux ne sont percées que de rares ouvertures, comme si le musulman avait encore à y garder jalousement ses femmes de tout regard profane.
VUE DE L'ALHAMBRA ET DE GRENADE, PRISE DE LA SILLA DEL MORO.
Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie de M. J. Laurent.