Dans la haute vallée du Guadalquivir, les villes se pressent. Voici Baeza, «le royal nid de faucons;» elle avait dans ses murs 150,000 personnes à l'époque de sa prospérité sous les Maures, mais la guerre la dépeupla au profit de Grenade en emplissant de ses colons le faubourg de l'Albaicin; elle est toujours très-fière de son passé, et ses processions le disputent en splendeur à celles de Séville. Dans le voisinage immédiat se trouve Ubeda, qui fut aussi une grande cité musulmane et qui, n'était le changement des costumes, semblerait être encore habitée par des Maures. Plus haut, dans la montagne, est la ville minière de Linarès, à peine assez grande pour contenir environ 8,000 habitants, quoique obligée maintenant de donner l'hospitalité à 30,000 nouveaux venus; plus bas, en descendant le cours du fleuve, est Andújar, fameuse par ses alcarrazas et bien connue des voyageurs comme l'un des endroits où le Guadalquivir est le plus souvent franchi. Plus bas, à une trentaine de kilomètres en aval de la ville de Montoro, le pont d'Alcolea, aux vingt arches de marbre noir, est aussi devenu célèbre à cause du conflit des armées qui s'en disputaient la possession.

Cordoue l'ibérienne, la romaine, l'arabe, a commencé dans l'histoire de l'Espagne en même temps que la civilisation hispanique. Elle a été de tout temps fameuse et puissante: aussi la haute aristocratie nobiliaire aime-t-elle à rattacher ses origines à celle de Cordoue: c'est là que se trouve la source par excellence du «sang bleu» (sangre azul), que les gentilshommes espagnols disent couler dans leurs nobles veines. C'est à l'époque des Maures que Cordoue atteignit à l'apogée de sa grandeur; du neuvième siècle à la fin du douzième, elle eut près d'un million d'habitants, et ses vingt-deux faubourgs se prolongeaient au loin dans la plaine et les vallées latérales. La richesse de ses mosquées, de ses palais, de ses maisons particulières était prodigieuse, mais, gloire plus haute, Cordoue méritait alors le titre de «nourrice des sciences». Elle était la principale ville d'études dans le monde entier; par ses écoles, ses collèges, ses universités libres, elle conservait et développait les traditions scientifiques d'Athènes et d'Alexandrie: sans elle, la nuit du moyen âge eût été bien plus épaisse encore. Les bibliothèques de Cordoue n'avaient pas d'égales dans le monde; l'une, fondée par un fils du premier Abdérame, contenait plus de 600,000 volumes dont le catalogue n'emplissait pas moins de quarante-quatre tomes. Mais les guerres civiles, l'invasion étrangère et le fanatisme firent disparaître tous ces trésors. Conquise par les Espagnols plus d'un demi-siècle avant Grenade, Cordoue descendit peu à peu au rang d'une ville secondaire. Quoique occupant le véritable centre géographique de l'Andalousie, elle est pourtant restée, depuis l'expulsion des Maures, bien au-dessous de Séville, de Málaga, de Cádiz, de Grenade. Cordoue a toujours la physionomie arabe que lui donnent ses ruelles étroites, où ne descend pas le rayon direct du soleil. La plupart de ses monuments ont péri, mais elle a gardé sa merveilleuse mezquita ou mosquée, sans égale dans le monde entier. Grenade a le plus beau palais des musulmans, Cordoue leur plus beau temple. Cet édifice, le chef-d'oeuvre de l'architecture arabe, a été bâti à la fin du huitième siècle par Abdérame et son fils, et l'on se demande avec étonnement comment l'espace de moins d'une génération put suffire pour élever une si prodigieuse construction. Quand on y pénètre, on voit fuir au loin les perspectives des colonnes, comme celles des sapins dans une forêt sombre; les arcades, qui développent en deux étages superposés leurs courbes de formes variées, simulent dans la demi-obscurité du temple un immense branchage entremêlé. Bien qu'une grande partie des colonnades, la moitié peut-être, ait été détruite pour faire place à un choeur et à des chapelles catholiques, il reste pourtant encore huit cent soixante piliers, sans compter ceux du portique et de la tour; les avenues de colonnes ou nefs sont au nombre de dix-neuf dans le sens de la largeur, et sont croisées par vingt-neuf autres rues ou calles, car tel est le nom que leur donnent les Espagnols, en les distinguant par les chapelles terminales. Les colonnes, qui proviennent de tous les temples romains de l'Andalousie, du reste de l'Espagne, de la Gaule musulmane, de la Maurétanie, et dont cent quarante furent envoyées de Byzance en présent, offrent une collection presque complète des matériaux les plus précieux, granit vert d'Egypte, rouge et vert antiques, brèches de diverses couleurs; «les unes sont cannelées et torses, les autres rugueuses comme le palmier, nouées comme le bambou, ou lisses comme le bananier.» Les chapiteaux, corinthiens, doriques ou arabes, sont des styles les plus variés; de même les arcades ont des formes diverses: les unes sont à plein cintre, la plupart sont en fer à cheval, à trois, cinq, sept ou même neuf ou onze lobes, de manière à figurer un ruban de pierre. Nulle part de fatigante symétrie, partout les architectes ont gardé la plus grande liberté de fantaisie. Partout aussi ils avaient prodigué la plus riche ornementation; des nefs étaient pavées en argent, des sanctuaires étaient revêtus de lames d'or rehaussées de pierres précieuses, d'ivoire et d'ébène. On peut juger de ce qu'était le luxe de la mosquée en pénétrant dans le mihrab, qui fut autrefois le «saint des saints» et où l'on conservait une copie du Livre, écrite en entier de la main d'Othman. La mosaïque du mihrab, de travail byzantin, est certainement l'une des plus belles qui se voient dans le monde.

Les districts les plus riches des environs de Cordoue ne sont pas ceux qu'arrose le Guadalquivir: c'est vers l'intérieur des terres, surtout dans le bassin du Guadajoz, au pied des montagnes qui prolongent à l'ouest la sierra de Jaen, que se trouvent les centres agricoles les plus riches et les plus populeux. Montilla est l'une des villes d'Espagne les plus justement fameuses par l'excellence des vins; Aguilar, dont les crus prennent aussi dans le commerce le nom de montilla, le cède à peine à sa voisine par la valeur de ses produits; Baena, Cabra ont aussi, en abondance, des vins, des huiles, des céréales; Lucena possède, en outre, une certaine activité industrielle. Par contre, il n'y a pas une seule grande ville dans la vallée du Guadalquivir, entre Cordoue et Séville, sur un espace d'environ 150 kilomètres, suivant les détours du fleuve; même Palma del Rio, située dans une oasis d'orangers, au confluent du Guadalquivir et du Genil, n'est qu'une bourgade faiblement peuplée et tirant surtout son importance du débouché qu'elle offre aux campagnes de la brûlante cité d'Écija, bâtie dans la région des steppes du bas Genil. En maints endroits, les bords du fleuve sont marécageux et les villages sont dépeuplés par la fièvre.

Séville, la reine actuelle du Guadalquivir, la cité la plus populeuse de l'Andalousie, possède aussi des merveilles architecturales; elle a son Alcázar «aux murailles brodées», à peine moins beau que l'Alhambra de Grenade, et plus admirable encore par ses jardins tout parfumés de la senteur des orangers; elle a aussi sa riche cathédrale avec sa haute nef d'un très-puissant effet, et son palais appelé Casa de Pilatos, maison de Pilate, où le style de la Renaissance se marie admirablement au style mauresque; car, suivant la remarque ingénieuse d'Edgar Quinet, un des traits dominants de Séville est que la Renaissance dans l'architecture y a été arabe, tandis que dans le reste de l'Europe elle a été grecque et romaine. Mais de tous les monuments de Séville le plus fameux est la Giralda ou «Girouette», ainsi nommée d'une statue de bronze qui tourne au sommet du campanile. Les Sévillans sont très-fiers de cette tour mauresque, à la fois si noble et si élégante, et la considèrent comme une patronne de leur cité. Toutefois ce n'est point la Giralda, ce ne sont pas les autres monuments de Séville, ni ses trésors d'art et les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer Séville «l'enchanteresse» et qui font répéter si fréquemment le proverbe:

Quien no ha visto Sevilla,

No ha visto maravilla!

Ce qui fait la célébrité de cette ville dans toute l'Espagne, ce sont les agréments de la vie, les danses, les fêtes, le mouvement perpétuel de gaieté qui anime la population. Les courses de taureaux de Séville sont les plus renommées de la Péninsule; mais son école de tauromachie n'existe plus. Séville est espagnole depuis le milieu du treizième siècle; constituée en république indépendante, elle lutta héroïquement contre les armées du roi de Castille, mais elle succomba, et l'on raconte que 300,000 de ses habitants, c'est-à-dire la population presque entière, durent chercher un refuge dans la Berbérie et l'Espagne encore musulmane. Ainsi l'antique Hispalis romaine, l'Isbalia des Maures, devint la Séville castillane. Pendant deux siècles et demi l'élément arabe se concentra dans les royaumes de l'Andalousie orientale, tandis que Séville se repeuplait surtout d'immigrants de descendance chrétienne. Par contre, le faubourg de Triana, qui se trouve sur la rive droite du Guadalquivir, et qu'un pont de fer unit à Séville, est devenu le grand quartier général des Gitanos de la Péninsule: c'est là que siégent leurs conciliabules occultes, qui d'ailleurs prennent le plus grand soin de ne se mettre jamais en conflit avec les autorités politiques ou religieuses. A une faible distance au nord de Triana, sur la rive du Guadalquivir, se trouvent, à côté du hameau de Santiponce, les restes du fort bel amphithéâtre d'Italica, ancienne rivale de Séville et patrie de Silius Italicus, ainsi que des empereurs Trajan, Hadrien, Théodose. Coria, autre cité romaine, qui battit monnaie au moyen âge, est de l'autre côté de Séville, également sur la rive droite du fleuve; ce n'est plus qu'un village.

Grâce à son beau fleuve, qui lui permet de libres communications avec le littoral et la mer, Séville a pu acquérir une certaine importance comme ville industrielle; elle possède de grandes faïenceries, surtout à Triana; mais ses manufactures de soieries, d'étoffes de toute espèce, de tissus d'or et d'argent, n'ont pu soutenir la concurrence de l'étranger. Le monopole commercial dont jouissait autrefois le port de Séville aux dépens des autres cités de l'Espagne, a eu les conséquences inévitables que tout privilége entraîne après lui: il n'a pas permis à l'initiative industrielle de se développer et, quand est venu le moment d'agir dans des conditions d'égalité, la situation s'est réglée par un désastre. La principale manufacture de Séville est toujours restée sous la direction du fisc: c'est la fabrique des tabacs, bâtisse énorme que l'on dit avoir coûté près de 10 millions de francs et où travaillent plusieurs milliers d'ouvrières. Sur un des promontoires qui dominent au sud la vallée du Guadalquivir s'élève la petite ville aux fortifications mauresques d'Alcalá de Guadaira, ou de los Panaderos, qui peut être aussi considérée comme une vaste usine, car c'est là qu'on fabrique une grande partie du pain que mangent les habitants de Séville: on en expédie jusqu'à Madrid et à Barcelone et même en Portugal, tant la pâte en est exquise. Alcalá ne fournit pas la grande ville de pain seulement, elle lui envoie aussi son eau, qui jaillit de la colline en sources nombreuses et limpides. Après avoir fait mouvoir les roues de plusieurs minoteries, l'eau d'Alcalá entre dans Séville par un long aqueduc de plus de quatre cents arcades, connu sous le nom d'Arcos de Carmona. On le désigne ainsi parce qu'il est parallèle à la route qui mène, à travers les vignes et les oliviers, à l'ancienne ville romaine de Carmona (Carmo), dominant les campagnes du haut de sa colline avancée.

Au sud de Séville, les anciennes cités de la Bétique inférieure, très-populeuses du temps des Maures, n'ont plus qu'une faible importance. Utrera, la plus considérable, et d'ailleurs assez jolie ville, a le grand avantage, rare en Espagne, d'être au point de croisement de quatre lignes de fer: là viennent s'unir à la principale voie de l'Andalousie le chemin de fer de Moron, qui apporte les beaux marbres de la sierra, et celui qui parcourt les riches campagnes d'Osuna et de Marchena, villes limitées à l'est par le désert. Utrera est célèbre dans le monde des aficionados, à cause des taureaux de course qui paissent, à l'ouest de son territoire de culture, dans les maremmes du Guadalquivir. Lebrija, ceinte de ses vieilles murailles et fière de sa belle tour d'église, imitée de la Giralda, est encore plus rapprochée qu'Utrera de ces espaces marécageux, qui commencent presque immédiatement au pied de son coteau pour se continuer au sud-ouest, jusqu'à la bouche du Guadalquivir. A Lebrija naquit Juan Diaz de Solis, le navigateur qui découvrit le rio de la Plata.

La gardienne de l'embouchure, Sanlúcar de Barrameda, aux maisons blanches et roses ombragées de palmiers, n'est plus, comme au temps des Arabes, le grand port d'expédition de la vallée du Guadalquivir; ses embarcations de cabotage et celles du petit havre de Bonanza, situé à une faible distance en amont, à l'endroit où les flots transparents de la mer viennent se rencontrer avec les eaux jaunes du fleuve, ne servent plus qu'au transport des denrées locales. Sanlúcar, que l'on accusait jadis, à tort ou à raison, de compter parmi ses habitants un nombre malheureusement très-considérable d'hommes violents et débauchés, eut l'insigne honneur de voir sortir de son port, en 1519, les trois navires de Magellan et d'y voir rentrer, trois années après, le premier bâtiment qui eût tracé son sillage sur toute la rondeur du globe. Mais, en dépit de ce grand titre de gloire commerciale, Sanlúcar, dont les belles plages invitent les baigneurs, est bien plus une ville de plaisir et de villégiature qu'une cité de trafic maritime. C'est dans un autre bassin fluvial, aux bords du Guadalete, peut-être le Léthé des anciens, que l'on rencontre le centre de commerce le plus actif entre Séville et Cádiz, la ville élégante et même fastueuse de Jerez de la Frontera, qu'entourent les immenses bodegas ou celliers, dans lesquels sont entassées les barriques remplies du vin précieux. La réputation des divers crus de Jerez date du commencement du dix-huitième siècle, et depuis cette époque elle n'a cessé de grandir; actuellement, le sherry occupe, avec le vin de Porto, la plus grande part des caves de l'Angleterre. En montant à la pittoresque cité d'Arcos de la Frontera, bâtie au sommet d'un escarpement blanchâtre, on a sous les yeux toute la riche vallée du Guadalete où se recueille la liqueur exquise. Un petit monticule qui s'élève au milieu des vignobles indique, suivant la tradition, l'endroit où aurait eu lieu le gros de la fameuse bataille qui livra l'Espagne aux musulmans.