La baie de Cádiz, si bien défendue des vents et de la houle du large par la flèche allongée qui commence à l'île de Leon, est tout entourée de ports, de villes et de villages formant comme une grande cité maritime. Près de l'angle septentrional de la baie, qui semble le débris d'un ancien littoral rompu par l'effort des vagues, une vieille enceinte d'aspect cyclopéen entoure la ville de Rota, rendez-vous des pêcheurs et peuplée de vignerons auxquels on a fait une réputation de Béotiens, mais qui n'en savent pas moins préparer l'un des meilleurs vins de l'Espagne. Puis, après une succession de criques et de becs, on voit s'ouvrir l'estuaire de Puerto de Santa María, où le Guadalete vient déboucher dans l'Atlantique: c'est de là que les négociants en vins, dont les magasins s'alignent le long des quais, expédient presque tous les produits des vignobles de Jerez. De tout temps un grand mouvement d'échanges s'est opéré par ce havre, mieux situé que celui de Cádiz, à cause de la convergence des voies de communication venues de l'intérieur; on dit même que les habitants de Buenos-Ayres doivent leur nom de Porteños aux nombreux immigrants andalous que lui expédia le «port» de Santa María; le célèbre Florentin dont le nom a été donné au Nouveau Monde, Amerigo Vespucci, était parti de la barre du Guadalete. Puerto Real, l'ancien Portus Gaditanus, situé au milieu d'un dédale de marigots où les eaux douces et les eaux salées se déplacent tour à tour est un simple débarcadère; les chantiers voisins, que l'on désigne sous le nom de Trocadero ou «Lieu d'Échanges» et qui rappellent un fait d'armes de l'expédition française de 1823, sont fréquemment déserts, et souvent l'arsenal de la Carraca, ses bassins, ses grands entrepôts, ses forts casematés ne sont habités que par les galériens, les gardes-chiourme, la garnison. A l'est et au sud s'étendent des salines où l'on recueille une quantité de sel fort considérable.
San Cárlos, au sud de la baie intérieure de Cádiz, est la première des villes riveraines qui soit tout à fait insulaire. Le chenal navigable de Santi Petri, ou de San Pedro, ayant de 7 à 8 mètres de profondeur à marée haute et traversé d'ailleurs par route et chemin de fer, la sépare du continent et des coteaux qui portent les maisons de plaisance et les auberges de Chiclana, ville de bains qui est en même temps le lieu de naissance et l'école des grands toreros de l'Andalousie. San Cárlos n'est guère qu'un faubourg de San Fernando, appelé aussi tout simplement la Isla, où se trouve l'Observatoire de marine par lequel les astronomes espagnols font passer leur premier méridien. Au delà d'un nouveau canal commence l'arête rocheuse et en partie recouverte de sable de l'Arrecife, que l'on peut comparer à une tige dont Cádiz serait la fleur épanouie: à la racine de ce pédoncule se trouvait jadis une haute tour phénicienne servant de piédestal à un dieu de bronze étendant le bras droit vers les mers inconnues de l'Occident. On dépasse des forts, les remparts et les fossés de la Cortadura, creusés en 1810 par les Gaditains eux-mêmes, et des deux côtés on voit la plage s'abaisser vers les flots bleus. A gauche, dans la grande mer, les bateliers montrent aux voyageurs naïfs les prétendus restes d'un temple d'Hercule qu'auraient englouti les vagues. Un fait est certain, c'est que toute la contrée a subi, soit dans les temps historiques, comme l'affirment les marins, soit à une époque antérieure, un mouvement considérable de dépression. Les barres qui prolongent leur ligne de brisants à 3 ou 4 kilomètres en mer, parallèlement à la plage actuelle, sont un reste sous-marin de l'ancien littoral. Il est vrai qu'un exhaussement du sol avait précédé la dépression, car la péninsule sur laquelle repose la ville de Cádiz repose en entier sur des restes de coquillages, huîtres et pectens.
Enfin on a franchi la dernière ligne des fortifications et l'on est entré dans la fameuse Cádiz, héritière de l'antique Gadir des Phéniciens, de la Gadira des Grecs, de la Gadès des Romains. Aux premiers âges de l'histoire ibérienne, cette ville avait, parmi les cités de la Péninsule, la prééminence qui appartint plus tard à Tarragone, à Mérida, à Tolède, à Cordoue, à Grenade, et qui depuis trois siècles est échue à Madrid. Pendant la période historique, Cádiz eut ses alternatives de richesse et de décadence, mais elle occupe une position géographique tellement privilégiée, qu'elle a toujours repris sa prospérité, en dépit des revers politiques et des règlements de fisc, plus funestes encore. Non-seulement elle a son excellente rade, ou plutôt son ensemble de ports, mais elle se trouve près de l'issue d'une large et féconde vallée fluviale, à côté de la porte qui fait communiquer les eaux de l'Océan avec celles de la Méditerranée, et non loin de la pointe terminale d'un continent tout entier. Cádiz est un port d'embarquement naturel pour les côtes du Nouveau Monde, et lorsque le réseau des chemins de fer de la Péninsule, déjà rattaché à celui du reste de l'Europe, sera utilisé comme il devrait l'être, la rade de Cádiz disputera au grand port du Tage le privilége d'être la tête de ligne de tout le continent européen sur la route de l'Atlantique austral.
Si le petit port envasé de Palos, situé au bord de l'estuaire du rio Tinto, a eu l'honneur d'expédier les caravelles qui découvrirent les Indes occidentales, c'est le port de Cádiz qui, pour sa part, a eu, pendant une longue période de l'histoire coloniale, les bénéfices du commerce avec ces contrées, surtout depuis 1720, époque à laquelle le tribunal des Indes fut transféré de Séville à Cádiz. En 1792, les Gaditains expédiaient en Amérique des marchandises d'une valeur de 67 millions de francs et en recevaient des denrées et des matières précieuses pour une somme de 175 millions. Il est vrai que, bientôt après, l'Espagne devait payer trois siècles de monopole commercial par la perte subite et presque totale de ses échanges avec le Nouveau Monde, et Cádiz vit ainsi tarir la source la plus abondante de ses revenus; elle n'avait plus guère que la pêche et les salines, mais la fortune lui est revenue en partie, et de nouveau les navires se pressent devant ses quais [168].
Mouvement général de la baie de Cádiz, en 1874 587,000 tonnes.
Commerce général » » » 92,000,000 fr.
Navires et embarcations appartenant à
Cádiz, en 1868 3,557,
jaugeant 56,328 tonnes.
Produit de la pêche, en 1868 900,000 kilogr.
Sur cette partie du littoral d'Espagne, entre l'Algarve portugais et le détroit, Cádiz est la seule ville qui soit en relations d'affaires avec le monde entier; Huelva, si active d'ailleurs, n'a qu'un trafic spécial, celui des minerais de toute espèce qu'elle expédie aux usines de l'Angleterre.
Pour son trafic et sa population nombreuse, Cádiz est trop à l'étroit: le littoral de la baie est peuplé d'environ 200,000 habitants, dont le tiers n'a pas même trouvé place dans la ville. A l'est, en dehors de la «Porte de Terre», existent il est vrai quelques terrains qu'il serait facile d'agrandir en endiguant les bas-fonds de la baie; mais les officiers du génie n'y laissent point bâtir de grands édifices, et ce quartier extérieur n'a pris qu'une faible importance. D'après le proverbe espagnol, «Cádiz n'est qu'un plat d'argent posé sur la mer.» De toutes parts entourée d'eau, la «Venise espagnole» a dû gagner en hauteur ce qui lui manque en surface; ses maisons ont dû se dresser jusqu'à cinq et six étages, et presque toutes sont encore surmontées d'un belvédère d'où l'on voit se dérouler autour de la ville le grand cercle des eaux. Quoique ainsi emprisonnée et n'ayant pour promenade que le parapet de ses murs d'enceinte, Cádiz est pourtant fort gaie d'aspect: ses maisons, badigeonnées de nuances claires, sont plaisantes à voir; les habitants, réputés pour leur amour du plaisir, leur vivacité, leur talent de repartie, leur élégance presque créole, ont mérité à la ville le nom de «Cádiz la Joyeuse»; mais ils ont d'autres titres auprès de leurs concitoyens d'Espagne. De tout temps, ils ont montré un grand esprit d'indépendance, et c'est au milieu d'eux que naquit l'Espagne moderne, lorsque les Cortès, assemblées dans l'île de Leon, représentaient la patrie debout contre l'envahisseur étranger.
Sur les rivages de l'Andalousie méditerranéenne, Almería fut jadis une autre Cádiz pour l'activité du commerce. A l'époque où les deux rives opposées de la mer étaient occupées par des peuples de même langue et de même religion, nul port n'était plus favorablement situé que celui d'Almería pour la facilité des relations d'une rive à l'autre, car c'est là que commence l'étroit de la Méditerranée, et les voyageurs pouvaient ainsi changer de continent sans braver de grands dangers de mer et sans faire un long détour par le détroit de Gibraltar. La tradition de l'ancienne grandeur d'Almería s'est maintenue dans le pays et l'on répète à ce sujet un dicton populaire: